Légion d’honneur remise au prince saoudien : la Realpolitik tueuse d’un symbole

Le vendredi 4 mars, le président François Hollande a remis la légion d’honneur au prince saoudien Mohammed Ben Nayef, ministre d’intérieur de son pays. Malgré la discrétion dans laquelle s’est effectuée la cérémonie, cet évènement a été le sujet d’une grande polémique, notamment sur les réseaux sociaux. En effet, l’Arabie Saoudite est connue pour être un pays dirigé par une monarchie peu regardante du respect des droits de l’Homme ; en trois mois, de janvier à mars, le royaume a exécuté 70 personnes, dont 47 en une seule journée, le 2 janvier.

Fait intéressant : il semblerait que ce soit Mohamed Ben Nayef en personne qui ait demandé à recevoir cette distinction afin de « renforcer sa stature internationale ». Cette information a été révélée par le magazine féminin Causette, qui a publié les e-mails échangés entre l’ambassadeur français en Arabie Saoudite, Bertrand Besancenot, et l’Elysée. D’après Causette, Besancenot cherchait à obtenir la légion d’honneur au prince saoudien depuis 2007, et la réclamerait encore aujourd’hui car, d’après lui, « Certes, le royaume n’a pas bonne presse, mais je crains que l’amélioration de son image prenne du temps ».

Si le fait que les autorités françaises se soient pliées aux désirs du prince saoudien parait absurde, le directeur « Moyen-Orient » du ministère des Affaires Etrangères croit, au contraire, qu’il n’y a « aucune raison de ne pas le faire ». En effet, selon le site de la Grande chancellerie de la Légion d’honneur, « les étrangers peuvent être décorés de la Légion d’honneur s’ils ont rendu des services (culturels, économiques…) à la France ou encouragé des causes qu’elle défend (défense des droits de l’Homme, liberté de la presse, causes humanitaires…) ». Etant donné l’importance des relations économiques entre la France et l’Arabie Saoudite, on comprend mieux la « légitimité » de la légion d’honneur remise à Mohamed Ben Nayef. Cette prétendue légitimité a en tout cas été défendue par Jean-Pierre Raffarin, qui a estimé que le président de la République avait la possibilité de remettre de telles décorations mais devait « l’assumer » en toute transparence. C’est aussi l’opinion de Pascal Boniface, spécialiste des relations internationales, pour qui la « vraie faute » est d’avoir agi en catimini. « En refusant de trancher entre son désir de ne pas froisser les médias et les impératifs stratégiques et commerciaux, Hollande s’est pris les pieds dans le tapis. Comment imaginer qu’en 2016 un événement aussi sensible reste discret ! »

Il est vrai que même si la cérémonie a eu lieu le 4 mars, cela n’a été révélé que le 6 mars, en réponse à une question de l’AFP. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault s’est efforcé de déminer la polémique lundi sur France Inter en invoquant une « tradition diplomatique » et une cérémonie qui n’avait « rien de solennel », même s’il a dit « comprendre » les réactions négatives. Raffarin, pour défendre la décision du gouvernement, a également prôné une « realpolitik » en matière de relations internationales, jugeant qu’il fallait « négocier en défendant nos intérêts ». On ne peut nier le lien fort entre la France et l’Arabie Saoudite, que ce soit dans le cadre de la crise syrienne ou des échanges économiques.

C’est d’ailleurs pour cela que c’est le Front National qui a le plus réagi face à la controverse : la droite et la gauche, qui ont déjà eu l’expérience du pouvoir, connaissent les enjeux de la Realpolitik, ce qui n’est pas le cas du Front National. En effet, Florian Phillipot a demandé samedi le « retrait » de la Légion d’honneur au prince héritier d’Arabie saoudite, jugeant cette décoration « incompatible » avec un régime « aux antipodes des droits de l’homme et de la femme en particulier ». L’argument de la « Realpolitik » semble difficilement acceptable, et ce n’est pas la première fois qu’il est utilisé par le gouvernement. Rappellons nous la polémique dans laquelle s’était engouffré Jacques Chirac en 2006 après avoir remis la légion d’honneur à Vladimir Poutine. 10 ans plus tard, le scénario se répète.

Mais quelle valeur donner à la légion d’honneur dans ce cas ? En janvier, François Hollande avait décoré certains héros des attentats, des policiers et des gendarmes dont l’action a été indispensable à la neutralisation des terroristes. Cette récompense symbolique apparait donc quelque peu salie lorsqu’on constate qu’elle a été remise à plusieurs dirigeants autoritaires. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré Sophie Marceau sur Twitter, le 8 mars.

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