Panama papers: Les enjeux de la mise en scène médiatique

« Mon ennemi c’est la finance » : François Hollande en avait rêvé, le Consortium International des Journalistes d’investigation (CIJI) l’a fait. Dimanche 3 avril éclatait le plus gros scandale d’évasion fiscal de l’histoire, désormais connu sous l’appellation de Panama Papers.

Luxleaks, Swissleaks, Panama Papers … Des affaires qui portent le nom d’un pays, preuve d’une organisation assumée de l’évasion fiscale. Ces appellations journalistiques apparaissent démentielles, tant les réalités auxquelles elles renvoient nous semblent abyssales, ce qui n’enlève rien à la qualité du travail d’investigation. Si le cadrage n’est pas inédit, la quantité de données traitées l’est, puisqu’il s’agit de la restitution d’une enquête effectuée par plus d’une centaine journalistes sur 2.6 téraoctets de données, soit l’équivalent de 11 millions de fichiers type Word. Ce traitement journalistique unique jusqu’alors, met en lumière des mécanismes de luttes entre les médias, et laisse transparaître des enjeux médiatiques souvent connus, mais parfois nouveaux. Derrière les révélations des Panama Papers se prolongent les guerres d’influence médiatique, avec des utilisations détournées des médias et des polémiques douteuses.

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Tout d’abord, quid de l’impact sur l’image du journalisme ? La profession est en effet actuellement la plus détestée des français après celle d’homme politique. Toutefois on peut voir dans le scandale Panama Papers, l’occasion pour le journalisme d’investigation de redorer son blason, grâce à une diversification des sources dans la révélation des « affaires ». Depuis quelques années en France, la révélation des grandes affaires était en effet presque monopolisée par Médiapart. Fabrice Arfi, chef du service enquête au journal en ligne, était même monté au front, sur le plateau du Grand Journal de Canal +, pour défendre l’authenticité de l’enregistrement de la voix de Jérôme Cahuzac. La justice lui a par la suite donné raison. Pas de Médiapart dans la révélation des Panama Papers, mais France 2 et Le Monde ; bref des médias de masse, qui fournissent un travail d’investigation direct et de qualité. La fin de « l’exception Médiapart » ? Et la fin d’une bulle isolée de déontologie dans un journalisme discrédité auprès des français ? Un crédit supplémentaire leur est apporté par le pouvoir politique, puisque Michel Sapin a annoncé l’ouverture d’enquêtes sur ces révélations, ainsi que la réinscription du Panama sur la liste des paradis fiscaux.

De quoi redorer l’image du journalisme en France donc ? Peut-être pas, car la légitimation du travail d’investigation tourne en rond : elle provient des médias eux-mêmes ou du corps politique, dont l’image négative n’est plus à démontrer. De plus certains journaux non associés à la révélation de ce scandale jouent de mauvaise foi, et tentent d’inverser la tendance médiatique, en recentrant l’actualité sur d’autres sujets. Pour preuve Libération, qui le soir des aveux de David Cameron sur ses actifs off-shore, relayait la nouvelle en deuxième page de son édition en ligne, alors que Le Figaro titrait pleine page (Le Figaro n’est pourtant pas associé au consortium). Cela est d’autant plus renforcé par le fait qu’il s’agit là d’une information non pas confidentielle parmi le consortium, mais conséquente aux révélations, donc accessible sans difficulté. Le Premier Ministre britannique a en effet avoué avoir possédé des actions non déclarées en direct à la télévision. On voit alors que la concurrence sur le marché de l’information peut desservir la crédibilité des médias, déjà largement entamée.

 

Afin de lutter contre cette concurrence médiatique, les révélations du CIJI s’effectuent au compte-goutte. En effet,  raconter le scandale comme une histoire, un récit, un recueil d’anecdotes interconnectées, permet d’améliorer la compréhension de l’affaire par les lecteurs, mais surtout dans le but de créer un effet d’attente. Le Monde et The Guardian mettent en place un live qui permet de publier petit-à-petit des articles sur les différents versants de l’affaire, calquant ainsi un aspect tentaculaire parfois artificiel aux Panama Papers. On découvre alors progressivement que non seulement les politiques et les sportifs ont eu recours aux services off-shore de Mossack-Fonseca, mais également les artistes comme Pedro Almodovar, ce à quoi s’ajoute la dissimulation d’un Modigliani volé par les Nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mis-à-part le motif organisationnel évoqué précédemment, ces informations auraient pu être révélées simultanément. L’aspect baroque de l’affaire est donc dilué dans le temps.

Néanmoins, à l’aspect économique s’ajoute une raison pratique. La quantité d’informations à révéler ne peut pas l’être en une édition, étant donné le volume incroyable de données disponibles. Enfin la présentation au compte-goutte des informations repose également sur la possibilité donnée aux rédactions de toujours avoir un temps d’avance sur les poursuites légales en cours. Ne pas tout révéler d’une seule traite permet par la suite de se défendre des accusations de diffamation (et au passage les laisser fleurir, alimentant la polémique, l’intérêt médiatique, et les ventes…).

 

Si les rédactions européennes sont en ébullition quant à la stratégie à adopter, l’affaire Panama Papers apparaît rapidement européocentrée : pas une seule pleine page sur le site du New-York Times depuis le dimanche 3 avril. Il faut dire qu’aucune personnalité américaine n’est pour l’heure impliquée dans le scandale, les grandes fortunes et grandes entreprises américaines préférant d’autres paradis fiscaux comme les îles Vierges Britanniques ou les îles Caïman (qui correspondent davantage au système fiscal américain). De plus, trois Etats américains sont considérés comme des paradis fiscaux, ce qui réduit l’avantage retiré d’une société écran off-shore, d’autant plus que les Etats-Unis et le Panama ont signé des accords de transparence fiscale. L’administration fiscale américaine peut donc enquêter librement au Panama, mais ne dispose pas d’une information transparente dans les Etats du Delaware, du Wyoming, et du Nevada …

On est alors bien éloigné des affirmations de Wikileaks et Vladimir Poutine, qui expliquent l’absence de personnalités américaines grâce aux financements des partenaires du consortium. En effet, un organisme partenaire du CIJI est financé par l’USAID, l’Agence des Etats-Unis pour le Développement, dépendant du département d’Etat des Etats-Unis (secrétariat des affaires étrangères). Ainsi, Wikileaks et Vladimir Poutine accusent le CIJI d’avoir consciemment occulté un supposé versant américain des révélations, au détriment de la Russie, et ce à des fins géopolitiques, le tout s’inscrivant dans une nouvelle Guerre Froide.

Il est important de noter que Wikileaks n’a pas participé aux investigations, et est ainsi de plus en plus concurrencé ces derniers temps par les autres médias, qui accèdent directement aux « lanceurs d’alerte », court-circuitant de fait le site qui en avait fait son cheval de bataille. L’image de Wikileaks est également mise à mal ces dernières années, au travers de celle de son fondateur, Julian Assange, qui vit reclus à l’ambassade d’Equateur à Londres, afin d’échapper à la justice Suédoise dans une affaire de mœurs. Attaque fondée ou opération de communication de la part de Wikileaks ? Chacun se fera son avis, puisqu’il n’existe pas encore d’article approfondit sur le sujet.

 

Les révélations liées aux Panama Papers laissent donc transparaître de nombreuses luttes internes au champ médiatique. Si ce dernier peut-être critiquable, il ne faut pour autant pas tomber dans la facilité démagogue d’un supposé entre-soi politique et médiatique, au risque d’occulter la qualité du travail d’investigation fournit.

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