De la politisation à l’IEP de Saint-Germain

J’ai récemment vu passer, au gré du scrolling de mon fil d’actualité facebook, l’article rédigé par une sciencepiste lilloise. Cette dernière y expliquait, à grands renforts d’exemples éloquents et pertinents, pourquoi, selon elle, le « Po » de « Sciences Po » avait au fil du temps perdu tout son sens. J’ai pensé qu’il serait intéressant de répondre à son étude de cas : Quid de la politisation à Sciences Po ?

Wikipédia nous apprend que la politisation « est le processus de socialisation par lequel un individu ou une association est amenée à s’intéresser à la politique et à développer des réflexions et des pratiques qui en relèvent ». Il faut donc dissocier cette notion de celle de la mobilisation politique, mais nous y reviendrons. A première vue, Sciences Po paraît bien être l’institution ultime de la politisation, celle dans laquelle on rentre innocent petit citoyen apolitisé et de laquelle on ressort animé par la flamme partisane. En un sens, il est vrai que la politique est omniprésente dans la vie de tout bon sciencepiste : l’actualité l’accompagne tout au long de sa journée, ses professeurs l’encourageant –et lui conseillant même vivement- de suivre attentivement les rebondissements des vies politiques nationale et internationale.

Le sciencepiste est immergé dans ce « processus de socialisation » politicienne : il parle politique avec ses amis (souvent pour plaisanter à son propos, moins souvent pour en débattre), il fait des blagues sur Chirac et récite par cœur les répliques des OSS 117 (même que son Raïs à lui, c’est Mr. René Coty). Cette immersion politicienne quotidienne semble être commune à tous les IEP. En tous cas, à Saint-Germain, elle existe bel et bien –notons qu’en aucun cas cela signifie que la politique constitue le seul sujet de discussions des sciencepistes Saint-Germanois ; en revanche, personne ne peut nier qu’elle en est un.

Oui, mais attention : si la politique fait partie intégrante du quotidien des étudiants des IEP, ces derniers sont rarement politisés. Ou alors, sont PEU politisés. Bien sûr, ils savent se placer sur l’échiquier politique quand il le faut (c’est-à-dire, lors des débats d’idées que je mentionnais plus haut) : mais c’est plus par conviction que par adhésion à la ligne de tel ou tel parti. Prenons un exemple récent : il y a quelques mois, le mouvement populaire Nuit Debout, et notamment sa mobilisation Place de la République, a suscité des réactions diverses et souvent irréconciliables, parmi les élèves de l’IEP. Certains étaient enthousiastes à leur égard, convaincus qu’il s’agissait d’un renouveau de la démocratie. Ce à quoi d’autres rétorquaient qu’il ne s’agissait que d’un phénomène de mode qui s’éteindrait bien vite. Enfin, ceux qui n’avaient pas d’opinion formée jouaient la carte de la sûreté, appelant au pragmatisme et recommandant d’attendre et de voir ce qui se passerait.

Bref : des avis personnels, forgés par les multiples sources d’informations de bords politiques différents auxquelles les sciencepistes font confiance, et qui ne dépendaient pas de la ligne d’un parti spécifique. Sur les 170 élèves, seule une très faible proportion s’est par ailleurs réellement mobilisée en rejoignant le mouvement, la plupart ne faisant qu’y passer, « pour voir à quoi ça ressemble ». En vérité, il paraissait risqué d’émettre une opinion claire et nette sur le mouvement.

Tout simplement parce que le « P » d’IEP est l’acronyme de « Politique », et non de « Politisé ». Il serait ironique que les cours dispensés à Sciences Po n’éveillent chez les étudiants une conscience partisane : ils apprennent au contraire à ces derniers à disséquer les comportements politiques au travers du prisme du pragmatisme. On ne peut pas ressortir des IEP en continuant de croire aveuglément ce que les leaders politiques racontent, et on ne peut pas croire non plus ce que leurs opposants racontent. On ne peut plus croire sérieusement en une idéologie (mis à part celle des Lumières, le libéralisme, si tant est qu’il s’agit réellement d’une idéologie et non de simple bon sens). On apprend, à Sciences Po, à vivre avec la politique de manière désabusée, tel un enfant qui comprend avec l’adolescence que ses parents font aussi des erreurs, sans pour autant leur en vouloir.

Voilà pourquoi il était « risqué » d’énoncer une opinion claire sur Nuit Debout : à Sciences Po, le pragmatisme politique remporte toujours la partie, et le moindre jugement politique pourra être critiqué par mille de vos camarades qui seront subitement devenus des experts sur le sujet abordé. Le bon débat, c’est celui qui se termine sans y avoir formulé aucune réponse. Une joute verbale, qui n’a pas pour but de convaincre un adversaire qui, de toute manière, dispose des mêmes connaissances, des mêmes informations, des mêmes chiffres que vous. Comment, après cela, être encore politisé à Sciences Po ?

Et bien, en faisant de la politisation un élément de sa propre personnalité. Dans l’IEP, on sait qui est « le mec de droite », « la fille de gauche », celui qui aime Mélenchon et celle qui voue sa vie à NKM. Les réseaux sociaux contribuent grandement à la forge de cette personnalité. Celui qui veut se donner une image de futur politicien se doit de poster un pavé à chaque nouvel événement défrayeur de chronique (les périodes suivant les vagues d’attentats sont particulièrement propices au réveil d’une conscience politique chez les utilisateurs de Facebook). C’est bien souvent la seule « mobilisation » politique dont ces personnes feront preuve, mais c’est aussi celle qui renforce le plus l’image de la politisation de leur personnalité, et c’est ça qui compte.

Pour conclure, il paraît logique que les Instituts d’Etudes Politiques ne créent pas de politisation directe. L’apprentissage de la politique et le choix d’une idéologie se fait sous le porche de l’entrée des bâtiments, clope au bec, un expresso à la main. Les cours à Sciences Po encouragent chez les étudiants une certaine froideur à l’égard de la politique : on est moins enthousiastes à l’idée de voir un spectacle de magie si le magicien a déjà révélé ses trucs.

La politisation devient vassale d’une personnalité créée par les sciencepistes eux-mêmes, si la mobilisation n’était pas préexistante à l’entrée à Sciences Po. Les IEP désenchantent le monde qui entoure ses élèves en en démêlant les ficelles, et les idéologies : l’objectif de l’institution qu’est Sciences Po est précisément à l’opposé de la politisation de ses étudiants.

PG

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