[Littérature] Entre fuir son milieu et se fuir soi-même

En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis

En empruntant ce livre à la bibliothèque, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Je savais déjà que c’était une autobiographie, étant donné qu’Eddy est un diminutif du nom de l’auteur, Edouard. La 4ème de couverture parlait aussi de fuite, du désir de se détacher d’un milieu oppressant, raciste et rustre. Même si je ne m’en suis pas rendue compte au début, le titre en disait déjà bien plus. En finir avec Eddy Bellegueule. Ça m’évoquait au départ le suicide, puis j’ai pensé, en commençant à lire le livre, que cela évoquait le rejet de l’auteur envers sa propre personne durant une grande partie de sa vie.

Parce qu’Eddy Bellegueule est né dans la compagne française, dans un de ces villages où tout le monde se connait, où la totalité des hommes travaillent à l’usine et soignent leurs maux de dos en buvant de l’alcool en quantités impressionnantes. Un milieu où les garçons et filles arrêtent l’école très tôt, et où celles-ci tombent pour beaucoup enceintes vers 18, 19 ans. Un milieu où la reproduction sociale est systématique. Un milieu où les « pédés » sont de véritables pestiférés. Pas de bol, Eddy a, depuis tout petit, des manières efféminées, ce qui lui vaut des insultes, des coups quotidiens. En finir avec Eddy Bellegueule, c’est l’histoire d’un gamin qui essaie de renier sa personne parce ce n’est pas permis d’être ce qu’il est dans le milieu dans lequel il vit.

Au fil de ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de penser à plusieurs reprises que c’était exagéré, qu’il n’existait pas de villages en France, au XXIème siècle, où une telle réalité existait. C’est d’ailleurs pour cela que de nombreux éditeurs ont au départ refusé de produire le manuscrit d’Edouard Louis. C’est bien trop gros, les gens n’y croiront jamais. Pourtant, Edouard Louis soutient que son récit est bel et bien autobiographique : « Eddy Bellegueule, c’était moi. Je l’ai tué ».

Cette phrase prend tout son sens lorsqu’on sait qu’Edouard Louis est né Eddy Bellegueule. La fuite de son milieu, de sa famille et de son village s’est accompagnée d’un changement de nom à l’état civil. Il cite d’ailleurs au début de son livre Marguerite Duras pour faire référence à son changement de nom : « Pour la première fois mon nom prononcé ne nomme pas ». Edouard Louis dira, plus tard, pour expliquer cette citation : « Rompre avec Eddy Bellegueule, faire en sorte que ce nom ne me nomme pas, c’est rompre avec mon passé. »

Son histoire rappelle beaucoup celle d’Annie Ernaux, qui compte parmi les influences d’Edouard Louis. Cette sociologue française a écrit de nombreux livres sur le fait d’être transfuge de classe, dont La Place (que votre prof de sociologie vous a sans doute déjà recommandé, ou le fera dans les plus bref délais). Ce récit autobiographique rappelle En finir avec Eddy Bellegueule dans le sens où la rupture avec son milieu social implique forcément une rupture avec soi-même, un rejet de ce que l’on a été pendant des années. Un rejet de sa propre famille, aussi parfois.

Aujourd’hui Edouard Louis n’adresse plus la parole à son père, il a pu voir sa mère à quelques reprises depuis qu’il a déménagé à Paris. Dans une interview accordée à La Grande Librairie, on lui a demandé s’il pensait que ses parents avaient lu son livre ou non. Il a rétorqué que non, et que ce si c’était le cas cela ne leur plairait pas grandement. Une gêne s’est instaurée pour beaucoup de critiques à ce niveau-là. Edouard Louis conte son histoire dans sa version la plus crue, on y voit l’humiliation, la pression sociale, les paroles, les coups blessants. Y apparait aussi une description très dure de sa famille, dépeints comme des rustres aux manières grossières, qui ne font que dégoûter Eddy au fur et à mesure du texte. Ces gens restent néanmoins sa famille. Je me rappelle d’une scène, dans laquelle le père d’Eddy, accablé de douleurs au dos et persuadé d’être en train de mourir, dit à son fils qu’il l’aime. Tout ce qu’Eddy réussit à retirer de cet échange est un dégout profond.

Néanmoins ce n’est pas à moi ou à personne d’autre de juger si la démarche d’Edouard Louis est juste ou pas. Son récit m’a en tout cas beaucoup touché et marqué. Son style d’écriture est très original, ce qui rend la lecture encore plus distrayante. Il alterne sans cesse entre la narration, au style classique, et les paroles de ses parents, sa famille où ses amis, dans un langage beaucoup plus familier. Pour finir cet article, je citerai Edouard Louis, qui a confié dans un article du journal Le Devoir : « J’ai conçu mon livre non seulement comme une rupture pour moi, mais comme un appel à la rupture, pour ne pas dire un appel à l’insurrection, à ne pas être ce qu’on a fait de nous mais ce qu’on veut être. Quand on fuit, on fait fuir le système avec soi. Et fuir, c’est se réinventer. »

N.B.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :