Requiem pour le dernier Nobel de la Paix 1994

“Les optimistes et les pessimistes meurent de la même façon, alors il vaut mieux être heureux. ”
Le 28 Septembre 2016 dans la nuit, Shimon Peres s’est éteint à l’âge de 93 ans, alors qu’il était dans le coma depuis qu’un AVC l’avait touché le 13 Septembre, 23 ans jour pour jour après la signature des accords d’Oslo. C’est la mort du dernier « père fondateur » d’Israël, un homme optimiste au destin exceptionnel, à la longévité politique impressionnante qui marqua son pays, le Moyen-Orient et le Monde. Pourtant rien ne le prédestinait à une telle vie.

Effectivement c’est dans le petit village de Wiszniew au fin fond de la campagne Polonaise qu’est né celui qui s’appelait alors Szymon Perski, en 1923. Sa naissance fut perçue comme un véritable miracle par sa famille (ce qui pouvait laisser préfigurer peut être la vie d’un homme qui allait devenir important). Il grandit dans une famille assez aisée qui lui transmet le goût pour différentes cultures et langues -notamment pour la littérature Française-et est éduqué religieusement par son grand-père rabbin. En 1934 sa famille fuit l’Europe et la montée des périls pour s’installer vers Tel Aviv ; il vivra alors plusieurs années dans un Kibboutz, communauté autonome vivant de l’agriculture et mettant tous les biens en commun, où il sera agriculteur et berger. Cette expérience le  marqua car il s’engage dans des organisations sionistes socialistes de la jeunesse, et se fait déjà remarquer pour son talent.

Son engagement commence en tant que militaire. En 1947 alors que le mandat Britannique sur la Palestine mandataire est sur le point de se terminer, il s’engage dans la Haganah (organisation paramilitaire, ancêtre de Tsahal) et tient la tête du service naval lorsque l’Indépendance est proclamée par David Ben Gourion, le 14 Mai 1948 (qui l’a personnellement nommé à ce poste). Il est en cela un homme déjà important dans la toute jeune nation, ce qui va se confirmer par la suite. En effet dès 1953, il est nommé directeur général de la Défense, lui revient alors la tâche particulièrement délicate d’assurer la protection de son pays entouré de nations jurant sa destruction, sans véritables alliés ni soutiens, et ayant une armée alors embryonnaire. Conscient de l’infériorité numérique de l’étoile montante du Moyen Orient (sans mauvais jeux de mot) mais brillant diplomate et négociateur, il entretient des relations plus ou moins secrètes avec La France et établie une coopération étroite avec elle (notamment par méfiance commune envers l’Egypte pro-FLN pour la France, et Panarabe pour les Israéliens). C’est ainsi qu’il dote Israël de son premier réacteur nucléaire, et obtient des Mirages III pour créer une force aérienne ; qui se révèlera décisive lors des conflits de 56 et 67.

C’est en 1959 que l’homme politique se révèle, il est élu député travailliste à la Knesset et occupe plusieurs postes de ministre dans les années qui suivent : communication, transport et enfin défense sous le gouvernement d’un homme avec qui il va écrire l’histoire 20 ans plus tard : Yitzhak Rabin.

En effet,  c’est avec ce dernier qu’il va parvenir après des années de négociation à parvenir à la signature des accords de paix avec Yasser Arafat de l’OLP en 1993, connu sous le nom d’accords d’Oslo, un bond de géant permettant la création d’une feuille de route pour la paix et le lancement de négociations afin d’y parvenir. Un processus ultra-complexe tant les tensions sont fortes et les points d’accrochages nombreux, il dira d’ailleurs “Le processus de paix ressemble à une nuit de noces dans un champ de mines.” Ses espoirs en vue d’une paix et son rôle prépondérant lui feront mériter le prix Nobel de la Paix, décerné à ce trio optimiste. Mais l’assassinat de Rabin (Peres devait être initialement assassiné également ce soir-là mais l’assassin a finalement décidé de se concentrer sur le Premier ministre d’alors) et sa traversée du désert laissait penser à une retraite politique alors qu’il avait déjà plus de 70 ans.

Mais contre toute attente « le faucon » jouissant d’une renommée internationale et d’un prestige transcendants les clivages très forts en Israël remportant l’élection présidentielle de 2007, une fonction plutôt symbolique et spirituelle (non religieuse mais morale) qui allait à merveille à une figure presque paternelle, largement consensuelle dans une société assez divisé, et qui était réputé pour sa sagesse (et on reproche à Alain Juppé de pouvoir devenir président à 72 ans !). A la fin de son mandat en 2014, il continuera de s’engager, de promouvoir, et de voyager à l’étranger, déclarant “Je ne me demande pas ce que je peux devenir mais ce que je peux faire. C’est pourquoi, plutôt que de continuer à diriger, je préfère servir.”

C’est cet Homme-là dont l’hommage a résonné non seulement en Israël, mais dans le monde entier en cette toute fin de mois de Septembre 2016. La société Israélienne dans son ensemble en fut émue, que ce soit les travaillistes, les religieux ou les post-sionistes. 50 000 anonymes se sont pressés autour de son cercueil devant la Knesset le 29 Septembre. Et le vendredi 30 Septembre, jour du Shabbat, eu lieu son enterrement sur le Mont Herzl à Jérusalem « le Panthéon Israélien », au son des prières juives, des pleurs des orphelins spirituels de Peres, et des discours de Présidents et représentant d’autres nations.

Cette cérémonie est intéressante en ceci qu’elle témoigne aujourd’hui de la place internationale qu’occupe Israël. Etaient présents le Président Américain Barack Obama, qui malgré la tension entre les deux pays a salué la mémoire de quelqu’un qui lui rappelait « d’autres géants du XXème siècle » qu’il avait rencontrés, comme Nelson Mandela ou la reine Elizabeth ; et a conclu en Hébreu par « Toda raba haver yakar » (« Merci beaucoup, ami cher » en hébreu). Nicolas Sarkozy et le Président François Hollande étaient également présents, intermède avant affrontement. D’autres délégations étrangères étaient présentes, notamment le Premier ministre Canadien Justin Trudeau, le président Allemand Joachim Gauck, le roi d’Espagne Felipe VI, le Prince Charles d’Angleterre ainsi que le président Ivoirien Alassane Ouattarra. Enfin du côté des pays arabes -avec qui Peres avait réussi l’exploit d’ouvrir de timides débuts de relations diplomatiques – le ministre des affaires étrangères Egyptien représentait son pays (le seul avec la Jordanie à avoir reconnu l’état Juif) et surtout très notable, le président de l’autorité palestinienne Mahmoud Abbas, qui en a profité pour saluer « un partenaire courageux pour la paix » ; MM Netanyahou et Abbas se sont serré la main et ont échangés quelques mots, tandis que le Hamas se disait « heureux de la mort de ce criminel ». Une venue encourageante alors que les relations demeurent très mauvaises, et qu’il n’y a eu aucune entrevue formelle depuis 2010, entre ces deux représentants de deux nations en conflit
Enfin, Bill Clinton qui avait présidé la célèbre poignée de main  à Oslo, a rendu, 21 ans après l’enterrement d’un autre ami en ce même lieu, un hommage à celui avec qui il tant travaillé pour un avenir meilleur, en étant visiblement ému par le tragique de la scène et peut être la nostalgie d’une époque d’optimisme. En effet le processus de paix est au point mort, la flambée de violences visible à travers l’intifada des couteaux ne peut que rappeler les  deux précédentes, et les tensions de plus en plus fortes çà et là dans le monde avec la montée d’un terrorisme international qui frappe aveuglément ceux qui refuse sa vision du monde ne permet pas, du moins à court terme, un tel optimisme de monde en paix. L’enterrement de celui qu’on surnommait Shimon, à quelques mètres de son ancien collègue et ami Yitzhak Rabin représente ainsi, une métaphore de l’enterrement d’une conception du monde des années 90 qui semblait s’ouvrir à la paix, et d’un retour à la réalité brutale de 2016, nettement moins attrayante…

Bien sur l’homme politique, le militaire peut être critiqué, il ne s’agit pas ici de faire un bilan manichéen, mais au moins de saluer la mémoire d’un(e) de ces hommes et femmes du siècle précédent dont on ne retrouve pas ou peu de stature similaire à notre époque, et qui semblaient se battre pour mener leur monde vers un lieu meilleur.

B.P.

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