[Entretien] Julien Théron : « Mossoul est un petit Irak »

Deux millions en 2014, un million et demi en 2016 : en l’espace de deux ans, Mossoul a perdu 500 000 habitants, déplacés ou tués depuis la capture de la ville par Daech en juin 2014. La deuxième plus grande cité d’Irak est aujourd’hui au cœur des combats contre l’Etat Islamique, avec le début de la reconquête de la ville le 17 octobre dernier.

Si l’opération est éminemment stratégique dans la lutte contre Daech, l’entrée prochaine des différentes forces terrestres dans la ville pose des problèmes de plus long terme quant à l’avenir politique de l’Irak selon Julien Théron, lors d’un entretien réalisé pour Le Grand Pari. Enseignant en géopolitique à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye ainsi qu’aux Universités de Paris 2 Panthéon-Assas et Paris Nanterre, Julien Théron est également spécialiste du conflit au Moyen Orient.

[Avertissement : l’entretien ayant été réalisé le 22 octobre, il ne tient pas compte des derniers développements des combats]

Le Grand Pari : Où en est l’offensive contre les forces de Daech à Mossoul et dans ses environs ? Quelles sont les différentes forces en présence et comment sont-elles positionnées ?

Julien Théron :Les forces en présences avancent dans les faubourgs de Mossoul, elles n’ont pas encore atteint la ville en elle-même et font face à une résistance forte, elles ont notamment eu beaucoup de mal à passer Qaraqosh à cause des mines et IED [NDLR : Improvised Explosive Device].

Pour les acteurs de la bataille de Mossoul, il y a bien sûr l’Armée Irakienne, dont la 9ème division blindée, qui est assez puissante, ainsi que la « Golden Division » qui a déjà opéré à Falloujah. Il s’agit d’une force d’élite qui n’est pas encore pleinement entrée en action mais plutôt gardée en réserve pour la suite des combats. Les forces spéciales irakiennes sont positionnées de façon à éviter les contre-offensives.

On peut noter également la présence des Peshmergas qui attaquent au nord. Tout cela est couvert par l’opération internationale « Inherent Resolve », avec des frappes aériennes internationales, mais également des conseillers militaires américains sur place. Sont présentes dans le même temps des milices chiites,  Les Forces de mobilisation populaire ; on ne sait pas encore comment elles vont opérer.

Quant à l’organisation de ces différents acteurs, des responsables chiites Irakiens ont déclaré que ni les Peshmergas kurdes, ni les milices chiites n’entreront dans Mossoul mais cela a été plus ou moins contredit. L’entrée des forces non régulières dans Mossoul reste incertaine, néanmoins il semblerait que ces dernières rentreront probablement dans la ville.

Quel est le rôle des forces de soutien de la coalition et comment sont-elles amenées à s’impliquer dans les prochaines phases de combat ?

L’artillerie et les forces aériennes de la coalition internationale se positionnent en soutien de l’attaque au sol par définition. Une fois que les combats auront atteint la ville de Mossoul en elle-même, ces frappes seront utilisées avec beaucoup plus de parcimonie étant donné la forte présence de civils.

A part des cibles bien particulières, les frappes de la coalition internationale faibliront considérablement à l’entrée de la ville

Quel est l’intérêt de la Turquie à éventuellement intervenir indirectement dans la bataille de Mossoul ? [NDLR : Le 24 octobre, l’armée Turque a procédé à des frappes d’artillerie sur Bashiqa contre la volonté du gouvernement Irakien]

La Turquie soutient des milices sunnites mais qui sont essentiellement arabe, dont la milice sunnite Al-Watani (« la nation », en arabe). Cette milice n’est pas entrée en action pour le moment, elle est cantonnée à l’extérieur des combats

Il y a eu des négociations sur l’implication de cette milice mais cette dernière a pour l’instant été écartée, tout comme l’armée Turque qui a formée Al-Watani depuis plusieurs mois.

Au-delà de la médiatisation intense, la reprise de Mossoul est-elle un enjeu d’avantage stratégique dans lutte contre l’EI, ou s’agit-il surtout d’une mise en scène politique et diplomatique des combats par les différents acteurs en présence ?

La bataille de Mossoul représente un intérêt dans trois domaines. Le premier est bien sûr stratégique pour la ville elle-même, qui représente un gros foyer de population et un des centres de l’Etat islamique, fortement défendu, qui verrouille l’ensemble de la région.

Il y a également un enjeu politique. La bataille  de Mossoul est déterminante par rapport à l’avenir du pays. C’est un nœud politique : c’est une ville variée à dominance sunnite mais il y a aussi des chrétiens, des chiites, des turkmènes. Il y a finalement tous les groupes ethniques et religieux présents en Irak. Or, l’attribution de la gouvernance de la région de Mossoul n’est pas claire. Il devait y avoir normalement un accord entre les forces au sol avant l’intervention. A priori il n’y a pas eu d’accord et la question de la gouvernance de Mossoul reste entière.

Les Kurdes ont toujours eu des ambitions territoriales vers Mossoul. Pour autant le gouvernement irakien chiite de Bagdad n’est en aucun cas disposé à laisser la gouvernance de la ville aux Kurdes. Se pose également la question de la réaction de la population majoritaire sunnite arabe en présence des  milices chiites ou même des Kurdes. Les sunnites refuseraient certainement la domination de l’un ou l’autre des protagonistes

A Mossoul se joue beaucoup plus que l’avenir de la ville ou même de la province. C’est surtout l’avenir politique de l’Irak qui s’y joue. En effet Mossoul est une sorte de « petite Irak » où converge l’ensemble des acteurs engagés dans la lutte contre Daech en Irak. C’est une sorte de modèle réduit de l’Irak.

Enfin il y a l’enjeu médiatique, la bataille de Mossoul est l’objet d’une communication intensive de la part de tous les acteurs en présence, dont Daech, qui a procédé à une contre-offensive sur Kirkuk, ce qui n’est pas pour autant une offensive majeure car le groupe a abandonné la stratégie de conquête territoriale pour entrer dans une phase de guérilla clandestine. Daech a accepté la perte de son territoire.

Il y a donc une possibilité réelle de déchirement des forces au sol à l’avenir ?

Il y a déjà eu des heurts entre les différents acteurs au sol engagés contre Daech. Des heurts armés entre Kurdes et Chiites, par exemple. Une confrontation armée entre les différentes forces au sol n’est pas à exclure. Cela dépendra beaucoup du comportement politique des acteurs du KRG (le Gouvernement régional du Kurdistan) mais également du gouvernement Irakien à Bagdad.

Même si la Turquie n’intervient pas, ou pas encore, la présence de cet acteur régional à côté des forces Kurdes ne pose-t-elle pas un problème politique au sein de la coalition ?

Les peshmergas sur place ne sont pas opposés aux Turcs et inversement, la Turquie est plutôt proche du PDK [NDLR : Parti Démocrate du Kurdistan] qui dirige le KRG. La Turquie n’a rien contre les kurdes irakiens car ces derniers ne sont pas affiliés au PKK ou aux kurdes syriens, ils sont plutôt compétiteurs pour le leadership Kurde

La Turquie interviendrait plus contre une mainmise des chiites qui progresseraient sur tous les territoires sunnites : elle se positionne comme un défenseur des arabes sunnites, d’où l’idée de la milice Al-Watani. L’idée est de maintenir une présence sunnite sur le territoire Irakien. Les kurdes sont certes sunnites, mais la Turquie a envie d’avoir son mot à dire sur l’ensemble de l’Irak

De même, la Turquie a priori n’est pas opposée dans l’absolu à la création d’un Etat Kurde irakien sous la houppe du PDK, à partir du moment où il n’y aurait pas de conséquences sur les Kurdes de Turquie ou de Syrie. L’acteur qui est opposé à l’indépendance du Kurdistan irakien, c’est l’Iran, car cela signifierait le démantèlement de l’Irak chiite qui est aujourd’hui l’alliée de Téhéran.

Vladimir Poutine a appelé la coalition internationale à « épargner les civils ». Au-delà de cette déclaration symbolique, quelle est la position russe sur la bataille de Mossoul ? Poutine soutient-il la reprise de la ville ? La progression de la coalition sur Mossoul est-elle dans l’intérêt des Russes ?

 La Russie n’est pas présente sur le terrain dans cette opération, néanmoins elle communique pour ne pas laisser la narration de la bataille occulter son action internationale quelle qu’elle soit. Elle a consulté au tout début de la bataille le Président turc Erdogan et Al-Abadi, le premier ministre Irakien. Cela signifie qu’elle s’intéresse à ce qui se passe.

Est-ce que la Russie a intérêt à laisser la coalition opérer ? Il s’agit d’une coalition hétérogène, ainsi tout dépendra de l’issu politique de la bataille. Moscou étant alliée à Téhéran, elle aura plutôt tendance à être aux côtés des chiites.

L’Iran est plus présente en Irak, tandis que la Russie se concentre en Syrie et plus précisément sur la Syrie de l’Ouest. On prête au régime syrien, une volonté de reconquérir l’intégralité du pays, notamment Deir ez-Zor. La Russie, elle, se concentre sur les grandes villes de l’ouest syrien, moins de l’est de la Syrie et a fortiori de l’Irak

En effet, Bachar Al-Assad et Vladimir Poutine n’ont pas forcément les mêmes intérêts, les Russes interviennent davantage dans les zones où sont situés  bases et aéroports militaires.

Entretien réalisé par Léandre Andrieux et Hugo Carlier

Quelques conseils de lecture:

Institute for the Study of War – understandingwar.org

Orient XXI – orientxxi.info

Sada – carnegieendowment.org/sada/

Middle East Eye – middleeasteye.net

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