[Témoignage] »Pourquoi j’abandonne le journalisme (ou pas) »

Pierre Garrigues nous livre sa propre expérience du journalisme au niveau universitaire et professionnel, et on a toujours de bonnes raisons de le garder à la rédaction rassurez-vous

« Le journalisme consiste à annoncer que Mr. Watson est mort à des millions de personnes qui ne savaient pas qu’il vivait », disait Mark Twain. Eh ben, c’est à vous décourager de jamais réécrire un article…

Le journalisme, en France, c’est 36.355 encartés en 2014 –et bien plus de non-professionnels qui exercent bien souvent le métier au niveau local-, dont près de 54% d’hommes, et, surtout, 83% d’employés qui ne sortent pas d’un cursus reconnu par la profession. Bon, ça me semblait un peu bizarre, j’ai donc effectué ma petite enquête (oui, bon, j’ai tapé deux mots dans la barre de recherche Google) : quand une école est « reconnue par la profession », ça veut dire que sa formation est conforme aux règles méthodologiques et déontologiques de la Commission Paritaire Nationale de l’Emploi des Journalistes –CPNEJ pour les intimes et les flemmards. En France, on a le choix entre treize écoles reconnues ; mais on peut devenir journaliste sans passer par l’une d’entre elles. Seulement, on est un peu moins sûr de ne pas finir pigiste à quarante-cinq ans.

Mais le journalisme, c’est aussi le pire domaine professionnel de tous, en tous cas selon le site Careercast. Stress, précarité, bas salaires…le métier cumule un peu toutes les tares, et rares sont les jeunes qui osent, de nos jours, ne serait-ce que penser un jour l’exercer… Ah, on m’annonce dans l’oreillette que…pas du tout, en fait. Et moi qui pensait que nous autres 18-24 ans rêvions de sécurité de l’emploi, de fiches de paye à cinq chiffres et d’une Mercedes de fonction ! Cela signifierait-il qu’ils seraient prêts à suivre toute la journée un homme politique quelconque, le micro tendu, qu’il pleuve ou bien qu’il vente ? à se coltiner la rédaction de marronniers du type « 5 conseils pour éviter les coups de soleil au bord de la piscine » ? à annoncer que Mr. Watson est mort à des millions de personnes qui ne savaient pas qu’il vivait ?

Comment ça, « non plus » ?

Et non, ils ne sont pas non plus prêts à faire tout ça. Ou alors, seulement pendant un temps. Parce que le véritable rêve de tout bon aspirant journaliste, c’est de changer le monde par sa plume. De décoder sa vie, et les vies des autres. De partager ce que voient ses yeux, entendent ses oreilles, touchent ses mains, aux lecteurs qui parcourront ses lignes. Ces jeunes-là veulent se sentir utiles, devenir le rouage de la démocratie qu’esquisse l’expression de « Quatrième pouvoir ». Ils sont également en quête d’un emploi qui leur promet liberté et créativité, parfois même visibilité. Jamais les écoles de journalisme n’ont autant formé.

Et jamais les écoles de journalisme n’ont autant formé de jeunes qui ne parviendront sans doute pas à accéder au rang des 5% de journalistes qui ont pu faire tout ça.

Boum. Je parie que je viens de jeter un froid. Et pourtant… En 2014, 18,8% des journalistes encartés sont pigistes. Il vous suffira d’ailleurs d’effectuer votre premier stage dans une rédaction (si vous parvenez à en avoir un, ce qui se trouve être pratiquement impossible si vous n’êtes pas en Bac+3 ou si vous ne disposez pas du piston nécessaire) pour déchanter. Votre activité se rapprochera plus de celle d’un employé de bureau vissé sur sa chaise molletonnée que de celle de Tintin ou même de Fantasio. Et pour les reportages, ne vous attendez pas à autre chose que la couverture d’une brocante de charité dans le XVIème arrondissement.

Le professeur de science politique Erik Neveu distingue une forme de journalisme « à la française », aux illustres représentants qui répondent aux noms de Zola, Balzac ou encore Dumas, et une autre, « à l’américaine », basée sur la collecte de faits bruts et la recherche plus ou moins continuelle du « scoop », de l’info exclusive. Bien. Maintenant, nous allons faire un petit jeu : parmi ces deux journalismes, essayez de deviner lequel est le plus attirant pour les jeunes. Non, non, ne dites rien. Maintenant, tâcher de trouver lequel des deux constitue la réalité d’au moins 80 à 90% des journalistes. Si vous avez répondu, respectivement, « le journalisme à la française », puis « le journalisme à l’américaine », alors, toutes mes félicitations. Vous comprenez à présent la réalité de la profession.

Bien sûr, je pense également à vous, qui rêvez de devenir grand reporter –donc d’effectuer un travail journalistique reprenant les caractéristiques des deux formes que je viens d’énoncer, pour lequel la forme compte tout autant que le fond. Et je vous souhaite la bonne chance, parce que, toujours selon Careercast, c’est précisément le métier de reporter qui est le plus ingrat de tous.

Logiquement, à ce stade de l’article, vous devez être en train d’annoncer à vos parents que finalement, le journalisme, on abandonne, que devenir strip-teaseur professionnel doit sans doute rapporter plus –et vous n’avez sans doute pas tort. Mais, holà, jeune impatient ! Car au contraire, un sciencepiste saint-germanois tel que toi a toutes les raisons du monde de devenir journaliste. Ou au moins, trois bonnes raisons :

  • Le journalisme est, par essence, la profession typique du sciencepiste. Et oui, si on y réfléchit bien, la formation généraliste d’un IEP permet à ses élèves de disposer des outils historiques, économiques, sociologiques de base nécessaires au décorticage de l’actualité, depuis les enquêtes judiciaires jusqu’aux interventions internationales, en passant par les enjeux de l’organisation des prochains J.O. Et, si certaines écoles de journalisme sont plus théoriques que d’autres (c’est notamment le cas de l’IFP), les cours qu’elles dispensent demeurent orientés vers la pratique du métier –qui s’apprend de toute manière sur le terrain. Un sciencepiste qui se destine à devenir journaliste part avec un temps d’avance. D’ailleurs, en 2005, entre 40 et 50% des élèves des quatre meilleures écoles de journalisme de France (ESJ-CFJ-CUEJ-IPJ), étaient diplômés d’un IEP.
  • Les chiffres décourageants ne s’appliqueront à toi que dans une certaine mesure. Car il faut te rendre à l’évidence, camarade de promo, si tu arbores sur ton CV un master de journalisme de Sciences Po (même de Sciences Po Saint-Germain) additionné d’un diplôme de l’Institut Français de Presse, tu as relativement peu de chances de finir –ou même de commencer- pigiste, et tu disposeras de certaines facilités pour grimper dans la hiérarchie journalistique (qui reste d’ailleurs, encore aujourd’hui, plus accessibles aux hommes…mesdames, ne vous laissez pas faire !). Et d’autant plus si tu disposes d’un petit peu de piston. Ben oui, on ne va pas se mentir, ça aide. D’ailleurs, certaines écoles (dont l’IFP) recrutent sur dossier, en fonction des résultats scolaires et des stages précédemment effectués –dont au moins un mois dans une rédaction. N’hésitez pas à postuler.
  • On a le droit de rêver. Ben ouais, ça reste le plus important. Le journalisme est sans doute l’une des professions les plus héroïsées, les plus mythifiées de notre temps (au coude-à-coude avec agent secret et dompteur de lamas). Tout dans cet imaginaire collectif n’est bien sûr pas vrai : mais toujours est-il que vivre de sa plume est la garantie d’un métier gratifiant à bien des égards, tant la liberté –relative, certes- que cela offre est grande. Enfin, et ce n’est sans doute pas à vous que je vais l’apprendre, galopins sciencepistes que vous êtes : un article bien sourcé, bien tourné et bien illustré peut convaincre, peut modifier votre vision des choses dès lors que vous disposez d’un tant soit peu d’ouverture d’esprit. Et si, comme moi, vous aimez que votre travail vous paraisse utile, alors le journalisme est fait pour vous.

En conclusion de cet article –un peu trop long, sans doute ; je mettrai un gif de chat à la fin pour vous récompenser de votre patience [NDLR : on n’a pas les budgets]-, j’aimerais parler de moi. De toute façon c’est sans doute encore ce que je fais de mieux. Après avoir effectué, récemment, un stage dans une rédaction locale (celle du Journal de Saint-Germain, si ça vous dit quelque chose), j’étais, déçu de cette expérience qui venait faire écho à celle que j’avais eue un an lus tôt lors de mon stage à 20 Minutes, bien décidé à me diriger vers une autre voie que le journalisme. Un choix pragmatique, sans doute : travailler dans la communication, par exemple, m’offrirait certainement plus de débouchés professionnels.

Mais le professeur en communication auquel j’ai présenté mon rapport de stage m’a convaincu de réfléchir plus avant à cette décision : il m’a fait comprendre, tout simplement, que le désenchantement est la première phase que doit traverser tout journaliste. Il doit y passer, comme ses confrères y sont passés avant lui. Il doit comprendre qu’il n’est pas aussi important qu’il l’aurait voulu, qu’il n’est qu’un engrenage dans l’énorme machinerie qu’est l’organisation des média en France. Mais il doit aussi réaliser qu’il compte, en tant que médiateur du pouvoir, mais également en tant qu’être pensant, dont la plume influencera –peut-être minusculement, peut-être plus que ça- chacun de ses lecteurs.

« Grand est le journalisme. Chaque éditeur capable n’est-il pas un gouverneur du monde, étant l’un de ceux qui le persuadent, quoique élu personnellement et cependant sanctionné par la vente de ses numéros ? », énonçait en son temps l’écrivain britannique Thomas Carlyle. Eh bien, grand est le journaliste, ajouterai-je. Chaque rédacteur capable n’est-il pas lui aussi l’un de ces gouverneurs du monde, étant l’un de ceux qui le persuadent ?

Boum la p’tite citation qui claque à la fin. Mais en vrai, si vous voulez arrêter le journalisme, hésitez pas, hein. Ça me fera moins de concurrence.

Bisous.

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