[Diplo d’Or] La Russie post-soviétique : Nostalgie d’un Ours déchu ? (1/2)

Dans le cadre du concours Diplo D’or 2016, Le Grand Pari en association avec Conférence-Débat Négociation, publie les articles proposés par les candidats de l’IEP de Saint-Germain-en-Laye au jury du concours. Léandre Andrieux nous livre une version augmentée de son article, en voici la première partie. [La photo d’illustration ci-dessus a été rajoutée par la rédaction.] 

Avez-vous déjà croisé un ours en pleine nature ? Probablement pas mais sachez tout de même que si cela vous arrivait, vous rencontreriez un animal solitaire, massif, qui cherchera à impressionner par sa puissance, vous menaçant d’attaquer à tout moment.

Puissance eurasiatique anti OTAN, puissance en réarmement, intervenant directement comme en Crimée et en Syrie, la Russie post soviétique semble avoir beaucoup de choses en commun avec la description de cet animal menaçant, l’Ours. Cet Ours, c’est l’animal fétiche Russe, revendiqué comme l’incarnation d’un esprit et d’une posture vieille des tsars et reprise par la Russie Soviétique.

Pour autant n’est-ce pas se tromper lourdement que d’expliquer la posture et les aspirations Russes uniquement par le calque de ce qu’était et incarnait l’Ours Russe d’antan, des tsars jusqu’aux apparatchiks soviétiques en passant par le petit père des peuples ? N’est-ce pas enfermer la Russie dans ce qu’elle a été plutôt que de la concevoir et la comprendre pour ce qu’elle est aujourd’hui, construite et déconstruite par sa longue histoire ? Concevoir la posture Russe aujourd’hui c’est d’abord passer outre le fantasme d’un Ours enragé par son douloureux passé et constamment sûr de son avenir…

Partie 1 : Le chemin identitaire sinueux d’un pays en proie au doute

La Russie post soviétique c’est d’abord dans un premier temps un pays en déliquescence idéologique, politique et économique… Élu en 1990, Boris Eltsine s’efforce durant ses deux mandats de relever le défi économique et politique qui s’impose à lui.

Cependant, de cette ère Eltsine ne ressort que l’affaiblissement de l’Etat et de la fonction présidentielle. En effet, en 1993, Eltsine doit affronter un parlement hostile, qu’il finit par mater par la force et le sang. Il en ressort affaibli finalement le Kremlin cède aux nombreux chantages régionaux des entités fédérés, abandonnant la substance constitutionnelle même de l’exécutif Fédéral. Économiquement, la transition capitaliste est un échec, le salaire mensuel moyen est de 6 dollars en 1992 tandis que le troc apparaît dans le pays. Des réseaux criminels gangrènent le pays et notamment les banques. Ils en contrôlent environ 400 banques en 1992.

L’Etat est failli, et il ne manque plus qu’une crise ethnique pour achever une Russie désunie et désagrégée : cette crise arrive en 1990 lorsque la Tchétchénie déclare unilatéralement son indépendance. La déliquescence inédite du pays, à tous les niveaux, est vécue comme un traumatisme par beaucoup de Russes.

Aucun récit ne se substitue au récit idéologique soviétique, la Russie avance donc encore une fois dans un inconnu sur elle-même et sur son avenir

En effet la Russie Post soviétique marque également le début d’une réflexion sur l’identité Russe. Après 70 ans de communisme, le relâchement de la censure permet de façon inédite aux citoyens, intellectuels et journalistes, d’évoquer la question identitaire : qu’est-ce qu’être Russe ?

C’est d’abord revenir sur l’histoire soviétique, les ressentiments à l’égard du communisme sont nombreux. Journaux, club de discussions et différents médias comme le théâtre ou le cinéma permettent au Russes de critiquer leur histoire soviétique. Les crimes soviétiques sont dénoncés notamment dans L’archipel du Goulag (1973) de Soljenitsyne et Le Repentir (1984) de Tenguiz Abouladze. Tandis que s’opère cette distanciation avec l’histoire soviétique, les Russes redécouvrent une culture nationale oublié et censuré datant de l’empire tsariste.

Néanmoins aucun récit ne se substitue au récit idéologique soviétique, la Russie avance donc encore une fois dans un inconnu sur elle-même et sur son avenir. Produit d’un empire déchu, elle n’a nulle direction claire. Dans ce contexte si particulier, Vladimir Poutine forme son projet pour la Russie. Pour autant, les difficultés idéologiques évoquées précédemment, ne seront pas réglées immédiatement. Il n’est qu’un tacticien et non un idéologue. Mais est-il réellement possible de redonner corps, force et unité à une Russie sans véritable matrice historique et idéologique, pour guider le pays ?

C’est l’équation que tentera de résoudre le tacticien Vladimir Poutine de 1999 à 2012.

La déliquescence idéologique du pays, Poutine l’a bien identifiée, il parle d’une société en état de “schisme”, il propose donc d’aller vers une “idée russe” afin de consolider la société, de former un alliage qui scelle l’union de tous les peuples et ethnies présentes dans les 22 entités fédérés de Russie.

« L’objectif de Poutine est donc de justifier son projet politique par une nécessité idéologique »

Cette République, c’est “l’alliage”, “une réunion organiques des valeurs universelles communes au genre humain et au valeurs russes” selon Vladimir Poutine. Ce sont des valeurs tel que le la solidarité sociale, l’étatisme, le patriotisme qui doivent garantir une Russie unie et forte.

La posture apparaît dans un premier lieu pleinement idéologique, mais en réalité il s’agit d’une idéologie dépourvue de substance. Poutine pose des limites à “l’idée russe”, elle n’est pas un retour à une idéologie officielle d’Etat, les Russes sont les seuls maîtres du destin de leur nation. L’objectif de Poutine est donc de justifier son projet politique par une nécessité idéologique mais dans le même temps, l’idée russe se justifie par un projet politique de reconstruction du pays, économiquement et politiquement. Poutine parvient donc à une double justification de son projet politique, il lui reste encore à donner corps à son écran idéologique.

Poutine travaille donc d’abord à “l’apaisement des mémoires”, il veut faire une synthèse historique entre le Tsarisme et l’histoire soviétique. Afin de conjuguer ces deux récits,  Poutine utilise un dénominateur commun, le patriotisme. La synthèse historique est aussi bien demandée par la base qu’elle est proposée et soutenu par le sommet de l’Etat.

D’autre part, l’armée est une des incarnations du patriotisme, elle fédère la nation autour d’une mémoire combattante. Elle est donc mise au centre des préoccupations de la nation, revalorisée et financée largement. Les dépenses militaires vont d’ailleurs tripler de 1999 à 2007 et les différentes campagnes de Géorgie, Crimée et Syrie lui offre à l’armée un moyen de recouvrer le prestige perdu en Afghanistan ou en Tchétchénie.

Poutine parvient effectivement à ses fins politiques, il réussit dans un premier temps économiquement et politiquement : d’une part en réhabilitant l’Etat sous un autoritarisme, et d’autre part en évitant tout séparatisme au sein de la Russie Les printemps arabes qui reposent la question démocratique en Russie, la crise économique et la désillusion de l’alternance que devait constituer Medvedev… tout cela affaiblit considérablement le régime jusqu’à 2012. Poutine cherche une solution qui doit lui permettre de rediriger la colère des Russes, et de légitimer sa politique. Il s’agit de créer un écran susceptible de faire oublier au moins pour un temps les échecs économiques et politiques du régime. Il décide donc de donner substance à “l’idée russe”, trahissant ses précédents dires, sur le non-retour d’une idéologie d’Etat en Russie.

Dans la seconde partie de ce récit post soviétique Russe, il s’agira de décortiquer le masque idéologique d’Etat qu’a mis en place Vladimir Poutine depuis 2012 et savoir quelles intentions se cachent derrière… C’est certainement l’ultime étape de ce raisonnement qui permettra de qualifier la nature de la posture Russe aujourd’hui, alors même que cela est trop souvent oublié ou méconnu.

Léandre Andrieux

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