[Diplo d’Or] La Russie post-soviétique : nostalgie d’un Ours déchu ? (2/2)

Dans le cadre du concours Diplo D’or 2016, Le Grand Pari en association avec Conférence-Débat Négociation, publie les articles proposés par les candidats de l’IEP de Saint-Germain-en-Laye au jury du concours. Léandre Andrieux nous livre une version augmentée de son article, en voici la deuxième partie, cliquez ici pour la première partie. [La photo d’illustration ci-dessus a été rajoutée par la rédaction.] 

Partie 2 : Le retour à une idéologie d’Etat, masque d’une véritable identité géostratégique

A partir de 2012, le “monde russe”, la foi orthodoxe et l’eurasisme constituent les grands principes de l’idéologie conservatrice Poutinienne. L’idée de “monde russe” caractérise un espace autour de la Russie, un espace panrusse qui est et doit rester sous influence de Moscou. Ainsi, Poutine qualifiait le rattachement de la Crimée de “justice historique”, étant donné la très forte présence de russophone dans la région. De même, les russophones d’Ukraine sont considérés eux aussi comme des Russes, et leur protection est primordiale. La théorie de “la nation divisée”, hors de ses frontières, témoigne parfaitement de la volonté panrusse émanant de la nouvelle doctrine Poutinienne.

En outre, l’orthodoxie permet de justifier une ingérence spirituelle, voire directe dans les pays à la marge de la Russie comportant une base orthodoxe. Le régime soutient fortement l’orthodoxie et considère Moscou comme la “troisième Rome”, garante de l’orthodoxie dans le monde. Vladimir Poutine fait également appel à une ancienne théorie géopolitique : l’eurasisme Russe. La Russie est un pays à cheval sur deux continents, et à ce titre constitue un troisième continent, dont feraient partie les peuples présents dans les régions turcophones, ainsi que les régions d’Asie centrale et du Caucase, les incluant donc dans un espace Russe, que le pays doit encore et toujours maîtriser.

L’idéologie, n’est qu’un masque qui justifie et consolide les actions extérieures Russes.”

Poutine puise tour à tour dans la conception libérale puis réaliste et enfin nationaliste des relations étrangères Russes. Il use de tous les leviers idéologiques et théoriques présents dans le pays, non seulement pour consolider idéologiquement sa politique étrangère, mais surtout pour la justifier, à l’aune de certaines grandes tendances intellectuelles russes.

On pourrait donc conclure que l’idéologie du régime explique les avancées en Géorgie, en Crimée, en Ukraine, en Syrie…bref partout où l’Empire Russe aurait des intérêts et voudrait étendre son influence.  Or, l’idéologie, n’est qu’un masque qui justifie et consolide les actions extérieures Russes. C’est un masque pour deux raisons : la première c’est Poutine lui-même, son action extérieure est celle d’un tacticien, et non celle d’un idéologue. En outre l’action extérieure de la Russie, n’est pas guidée par une idéologie mais par une position géostratégique de superpuissance régionale.

Le tacticien Poutine, voici un bon qualificatif pour l’homme, car sa politique étrangère c’est d’abord de l’intuition et de l’opportunisme. Une succession de bons coups, réalisés lorsque la faiblesse d’un acteur le permet dans une urgence la plus totale, avec calcul à court terme. Il s’agit selon Poutine lui-même “de faire des bon coups”, il faut être gagnant, l’idéologie, le projet global pour la Russie est largement secondaire, si la Russie peut gagner quelque chose quelque part il faut y aller.

Vladimir Poutine : « Il y a 50 ans, la rue de Leningrad m’a appris une règle, si la bagarre est inévitable alors il faut frapper en premier »

Lors des Printemps Arabes, les hésitations occidentales constituent une faille que Poutine exploite immédiatement, la Russie vient immédiatement au secours de son vieil allié Syrien.

Si les Occidentaux sont inconstants dans leurs alliances et lâchent les dictateurs, la Russie elle est fidèle à ses engagements. La force armée reste le meilleur moyen d’agir en toute circonstance. Pour Poutine, les relations internationales obéissent à la loi du plus fort. “ Il y a 50 ans, la rue de Léningrad m’a appris une règle, si la bagarre est inévitable alors il faut frapper en premier.”, bien que triviale, cette déclaration lui permet de justifier en 2015 devant le club Valdaï, l’intervention en Syrie.

Tacticien, il conçoit la force armée comme un avantage, les démocraties occidentales sont extrêmement rétives à l’utiliser, du moins lorsque celle-ci n’est pas proportionné à la défense de leurs intérêts nationaux. Ainsi, Poutine jure par la politique du fait accompli, la force donne une puissance normative aux faits et permet de prendre de vitesse les “lentes démocraties”

Une superpuissance régionale, voici un bon qualificatif pour un pays aussi grand par sa taille et par sa puissance, la Russie. L’idéologie comme un masque de politique étrangère ne doit cependant pas faire oublier la réalité d’un pays et d’une position géostratégique. La reconstitution du monde russe constituerait donc la première doctrine de politique étrangère de la Russie, justifiant ses actions.

Or, en réalité chacune des actions Russes vise à maîtriser l’espace limitrophe. Comme la Chine ou même les Etats Unis, la Russie assure un espace d’influence autour d’elle pour servir ses intérêts et garantir sa sécurité. Dire que cette position relève de la doctrine d’un empire qu’il soit tsariste ou soviétique, c’est nier la position géostratégique et géopolitique Russe.

“Ce qui caractérise la politique étrangère Russe, c’est le pays lui-même, sa place si géostratégique, sa qualité de superpuissance régionale”

La position Russe est ancrée sur des considérations géopolitiques qui, pour une puissance régionale, sont essentielles au maintien d’un tel statut. L’intervention en Syrie elle, se produit alors même que le Régime essuie de nombreuses contestations internes, Poutine utilise une nouvelle fois les rhétoriques idéologiques. Défense du monde russe contre le terrorisme, défense des chrétiens Syriens et autres masques idéologiques lui permettent de justifier l’interventionnisme extérieur mais surtout de fédérer les Russes autour de celle-ci. En effet près de 70% des Russes déclaraient approuver l’intervention Syrienne, en 2015.

Plus globalement, la sécurisation de ce que Poutine a nommé le « monde Russe », c’est le caractérisant invariable de la politique étrangère Russe, de l’Etat Kievien à la Russie Poutinienne, en passant par les Tsars et le communisme : les Russes ont toujours cherché à sécuriser leur frontières. A cheval sur deux continents et au milieu d’un ensemble vaste ayant des frontières avec de nombreux pays, ils  conçoivent leur sécurité politique au travers de la sécurité extérieure. La position géostratégique Russe justifie une continuité quasi-intemporelle dans les positions Russes, jamais la Russie n’a cessé d’essayer d’influencer les pays à sa marge pour en faire des alliés et des partenaires.

En conclusion, ce qui caractérise de la politique étrangère Russe, c’est le pays lui-même, sa place si géostratégique, sa qualité de superpuissance régionale. C’est aussi ses faiblesses internes qui ressortent en permanence dans la politique étrangère, Poutine use de l’action extérieure, couverte par l’idéologie pour détourner des défaillances du régime. La Russie s’incarne aujourd’hui en tant que pays, il n’y a pas d’idéologie Soviétique renaissante ni même de nostalgie du tsarisme pour expliquer sa position. Croire cela empêche d’anticiper, de discuter, de contrer les positions Russes qui apparaissent de plus en plus évidentes au regard de ce qu’est le pays. Vladimir Poutine a certes ses aspirations propres, mais il reste le défenseur d’une superpuissance régionale, son action est dictée par la nécessité de maintien du régime et de défense des intérêts (justifiés ou non) à l’étranger.

La Russie n’est aujourd’hui pas prisonnière de son histoire, elle ne l’a d’ailleurs jamais été, le pays a toujours vécu à cheval sur deux continents en dehors de tout canevas idéologique de nature à l’empêcher d’assumer sa place de superpuissance qu’elle est, et a toujours été. En géopolitique plus que nulle part ailleurs, il faut considérer les pays pour ce qu’ils sont, la Russie comme superpuissance régionale et non uniquement pour ce qu’ils ont été, la Russie ancien empire déchu.

Léandre Andrieux

 

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