[Expo] Art et Liberté : Le Surréalisme à l’égyptienne.

 

Au début du vingtième siècle quelques artistes à l’esprit décalé se rencontrent et forment ensemble le mouvement surréaliste. La plupart sont français ou du moins francophones. Derrière André Breton qui, comme la maman des poissons, a l’œil tout rond (sur la célèbre photo de Man Ray en tout cas), ils chamboulent le réalisme dans la continuité du mouvement Dada. Le mot d’ordre est le suivant : se libérer de l’emprise de la raison, des dogmes et des idées reçues à travers le rêve et l’inconscient. Pour cela toutes les formes artistiques sont mises à contribution ; écriture, peinture, photo…

Ce mouvement important du début du siècle révolutionne la perception du monde et de l’Homme en dévoilant un nouvel univers dans lequel la production artistique n’a jamais osé ou simplement imaginé s’aventurer.

Mais ce n’est pas exactement de ça dont je vais vous parler aujourd’hui ! On quitte les cafés parisiens pour partir du côté du pays des pharaons et des pyramides, à une époque où on ne risquait pas de mourir dans un crash d’Airbus entre Paris et Le Caire tout simplement parce que les Airbus n’existaient pas.

Au Caire, à la veille de la deuxième guerre mondiale, l’art est officiel, guindé. Il est contrôlé par la Société des amis de l’art qui organise les Salons du Caire, où l’on peut voir toujours les mêmes allégories et métaphores artistiques empreintes de l’idéologie nationaliste. De jeunes artistes affamés de renouveau et de liberté artistique forment donc le collectif Art et Liberté, qui emprunte beaucoup au surréalisme.

Leur credo peut se résumer dans cette citation datant de leur deuxième exposition de 1941 « Il est nécessaire de déclarer ici que la publicité de n’importe quel bottier américain est infiniment plus émouvante que la meilleure des toiles exposées au Salon annuel du Caire […] Ces malheureux ne comprendront jamais que peindre est aussi une façon de penser, d’aimer, de haïr, de combattre et de vivre ».

Le mouvement est lancé en 1938 avec le manifeste Vive l’art dégénéré dont le titre fleure bon le nazisme. La scénographie thématique de l’exposition permet de cerner les enjeux et les préoccupations du groupe cairote.

On commence par la seconde guerre mondiale à laquelle l’Égypte participe, de près ou de loin, à cause de ses liens encore forts avec l’empire britannique. La proximité temporelle entre la publication du manifeste et le début de la guerre en fait le premier sujet du mouvement. Se côtoient alors dans la première salle autant de caricatures que de tableaux. On retrouve dans les premières des personnages qui ont bercés notre enfance. Un Adolf avec le feu au cul (littéralement) gueule sur un Mussolini gras et pleurnichard. Avec un peu d’imagination on y verrait presque De Funès pester contre Galabru sur une plage nudiste du sud de la France…

J’ai bien dit presque, car les tableaux sont plus graves, plus torturés. La mort est omniprésente. Mais ces visions d’apocalypse restent fidèles au surréalisme, la violence et la douleur y sont ressenties plus qu’elles ne sont directement visibles. La guerre y est déformée par le prisme de l’esprit tortueux de l’artiste.

Le surréalisme a également un penchant contestataire, presque révolutionnaire. Les artistes d’Art et Liberté s’attaquent aux fortes inégalités qui sévissent au Caire et en Égypte en général, et, à travers elles, au matérialisme bourgeois qui se complaît dans son confort sans voir la misère qui se traîne devant sa porte. Le lien est vite fait pour ces esprits en ébullition entre les horreurs de la guerre et celles de la misère. Dans cette salle, les corps sont émaciés, vidés, bouleversés, sans visage. Un œil nous fixe au milieu de tentacules roses et de bulbes étranges. Un couple nu fuit à travers un champ de ronce, leurs cheveux cachant leur visage. En face d’eux, une jeune femme exténuée et prise au piège dans un filet de pêche, est couverte de bigorneaux. Il ne manque plus que la mayo.

Le mouvement est donc bien ancré dans son temps mais aussi dans son pays. En effet la prochaine salle nous montre comment son art est imprégné par l’Égypte à travers des motifs récurrents (et je ne parle pas de balais brosses). On retrouve en effet le fameux œil égyptien visible dans toute sa splendeur dans Astérix mission Cléopâtre que je vous recommande chaudement. On retrouve aussi le désert et des formes majestueuses qui ne sont pas sans rappeler celle des pyramides. Sur un des tableaux de cette salle, une voûte gigantesque protège la nuit du désert envahissant. Cette arche semble faite de deux corps confondus, ni humains ni animaux. Mais sont-ce vraiment des corps ? N’est-ce pas que notre esprit qui classe ces formes étranges dans la catégorie « corps » ? A vous de voir…

Enfin, s’il y a un art qui s’accorde particulièrement bien avec le surréalisme c’est la photo, et surtout le photomontage. La peinture émane purement de l’esprit de l’artiste qui peut choisir de représenter le réel ou pas et de façon plus ou moins réaliste. Alors que la photo ne peut saisir que le réel et de la manière la plus réaliste qui soit, le photomontage permet à l’artiste de transformer le réel tandis que celui-ci est saisi de la manière la plus parfaite possible. On retiendra de cette salle ce temple antique niché au creux d’une main gigantesque, comme si l’homme pouvait saisir toute la grandeur de l’Égypte antique entre ses cinq doigts.

Voilà ce que c’est que le surréalisme à l’égyptienne. Une pâle copie de ce grand mouvement avant tout européen diront certains, atteints de chauvinisme continental. Un renouvellement, une extension, une appropriation pour d’autres. A vous de vous faire votre propre opinion sur le sujet.

En tout cas cela montre une chose que l’on a peut-être trop tendance à oublier, ou en tout cas à ne pas prendre en compte, c’est que l’art n’est pas qu’une question européenne.

L.C

 

Art et Liberté

Centre Pompidou

Jusqu’au 16 Janvier 2017

Gratuit

 

 

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