[Ciné] Nous, Daniel Blake

Moi, Daniel Blake, Ken Loach, 2016

On pensait avoir tout vu, tout entendu à propos de la misère et de la détresse humaine. Mais Ken Loach nous en donne une lecture sensible en mettant en scène un monde ubuesque où l’absurde et la raison se côtoient sans jamais se croiser, mettant en scène la disparition progressive de l’Etat anglais, jointe à une déshumanisation déroutante de la société.

Dans une Angleterre outrageusement libéralisée et affaiblie, affichant de plus en plus de clivages et d’inégalités, Daniel Blake marche. Il marche, abusé et désabusé par un système désabusant, à la recherche d’une issue dans une impasse. Car l’inexorable et imprescriptible sort de Daniel Blake est connu dès les 5 premières minutes du film. Mais Loach, en grand adversaire du monde libéral, met l’accent sur ce fatalisme insupportable, reflet d’une complexification volontaire de la société anglo-saxonne.

La caricature grotesque d’un système de santé quasi-inexistant, de la prise en charge défectueuse des miséreux peut exaspérer, et c’est presque ce que Ken Loach cherche dans son œuvre. En effet, l’inégalité sociale est caractérisée d’une façon si évidente, si ostentatoire, qu’il est aisé pour un œil extérieur et distant de penser que l’histoire de Daniel Blake est une fable, un excès, une nouvelle pirouette anticapitaliste d’un Loach toujours plus acerbe dans son analyse sociale.

Mais la réalité est bien là. Au cœur d’un chef d’œuvre palmé à Cannes. Le film ne sombre ni dans le mélo-larmoyant, ni dans le voyeurisme malsain. La réalité est criante, la misère bien présente. Presque palpable même, alors que celle-ci resserre son étau sur un Daniel Blake chaque jour plus affaibli, chaque jour plus écœuré. L’allégorie de l’écœurement est là, alors que Daniel Blake, ancien charpentier, est baladé de médecins en conseillers tous plus incompétents les uns que les autres. La crise cardiaque qu’il a subie est un rappel, un avertissement, jamais pris en compte par une société dont l’incompétence est organisée, mécanisée, et prévue.

Perdu dans un pays qui ne lui ressemble plus, il est seul, marche seul, vit seul depuis la mort de sa femme Molly. Daniel Black erre dans les rues comme un clown triste. La touchante histoire qu’il vit avec une famille d’infortune n’est qu’un souffle d’humanisation dans un contexte social plus gris encore que le décor de Newcastle. Un souffle très peu pris en compte, un souffle emporté par l’ouragan de la libéralisation de la société anglaise, amorcée depuis longtemps, aggravée par Margaret Thatcher, et aujourd’hui liberticide.

Car le repli de Daniel Blake est significatif. Il représente sa résignation, devant un pays qui ne lui laisse pas le choix, qui ne s’adapte pas à sa vie précaire et solitaire. Comble de l’absurde, il doit rendre des comptes à une société qui l’a déjà exclu. Mais il souffle, plus difficilement à la fin du film qu’au début, pour faire battre son cœur meurtri.

Il est à prévoir que ce souffle représente l’espoir, un espoir résidant dans les liens tissés par la communauté, par les hommes et les femmes entre eux. Il est à prévoir que la société ne pourra pas éternellement souffler sur ceux qui la composent, les réduire à une ligne anonyme sur un tableau Excel ! Il est à prévoir que l’humain redevienne le moteur de nos vies. Ne nous laissons pas être des Daniel Blake !

Victor BLAIZE

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