[Entretien] Vincent Martigny : « Fillon est le plus conforme à une histoire de la droite française »

Emmanuel Macron, primaire de droite… Cette quinzaine politique fut particulièrement dense. Pour nous aider à décrypter l’actualité politique de ces derniers jours, nous sommes allés à la rencontre de Vincent Martigny.

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Le Grand Pari : La communication d’Emmanuel Macron veut lui donner une image de nouveauté. Incarne-t-il une réellement une nouvelle culture politique, « ni de droite, ni de gauche » ?

Vincent Martigny : La position d’Emmanuel Macron sur cette question n’est pas nouvelle, et on constate depuis une vingtaine d’année que de plus en plus de personnalités politiques qui se définissent en dehors du système. Cette tendance est liée au fait que de plus en plus de français considèrent le clivage traditionnel gauche – droite comme dépassé. A ce titre, la position de Macron n’est pas entièrement nouvelle, on peut noter le discours de François Bayrou pendant la campagne présidentielle de 2007, qui se revendiquait du « centre », et bien sûr le Front National.

Une candidature de Macron, qui s’ajoute à celle de Jean-Luc Mélenchon, des Verts et de l’inévitable candidat PS n’est-elle pas une stratégie risquée face à la droite et l’extrême droite pour la gauche ?

C’est une stratégie risquée pour le PS, mais Macron revendique prendre « à droite et à gauche », il demeure très ambigu sur le sujet « Je suis de gauche mais pas socialiste ». En 2002 Lionel Jospin avait déclaré que son projet n’était pas socialiste, ce qui lui a bien sûr coûté cher : quand vous êtes une militante socialiste du Poitou, vous ne votez pas pour un candidat qui ne revendique pas un programme socialiste. Le fantôme du 21 avril est toujours présent, la dispersion des votes de la gauche fait courir un risque au Parti Socialiste et pourrait favoriser le FN.

Tout pourrait se compliquer pour Macron dans le cas d’une candidature de François Bayrou. Si, comme c’est a priori annoncé, François Fillon gagne les primaires, la promesse de Bayrou de ne pas se présenter si Juppé était le candidat de la droite, ne tient plus de fait. Il peut alors considérer une candidature centriste libérale, car l’absence de Juppé libérerait un espace politique pour la campagne présidentielle. Le problème ici pour Macron, c’est que François Bayrou occuperait le même espace politique que lui, or ils ne veulent pas nécessairement obtenir la majorité absolue, mais un score suffisant pour aller au second tour, même s’il peut espérer plus que Bayrou étant donné sa jeunesse.

Le ticket d’entrée est plus faible, de l’ordre de 25 à 30%. La vraie difficulté pour Macron ce n’est presque pas les socialistes, et l’élection de Fillon serait une bonne nouvelle pour Macron, ce qui lui permettrait d’occuper l’espace centriste plus aisément qu’avec Alain Juppé. La droite de Fillon est une droite dure, plus à droite que celle d’Alain Juppé.

Pourrait-on envisager un rapprochement entre Bayrou et Macron dans ce cas ?

Non certainement pas, car ils n’ont rien à s’apporter que l’autre n’ait déjà. Ils ont le même problème : François Bayrou n’a pas vraiment de base, il a très peu de militants et le MoDem est comme un micro-parti. Du côté de Macron, on voit mal comment il pourrait se proposer d’être le Premier ministre de Bayrou : quel parlement pourrait l’investir, avec quelle majorité ?

Macron espère-t-il vraiment gagner en 2017 ou est-ce une manière de se positionner à plus long terme ?

Je pense que les acteurs politiques ne réfléchissent pas de cette manière : on a trop tendance à sous-estimer la difficulté d’une campagne présidentielle. Tous les jours il faut être sur le terrain, pendant un an voire un an et demi, et si on ne croit pas fermement en son destin, si on n’a pas ce mélange d’ambition et de conviction sur ce qu’on peut apporter au pays, on ne se présente pas à l’élection présidentielle, ou on s’appelle Philippe Poutou.

Emmanuel Macron est dans une logique majoritaire, je ne crois pas qu’il ambitionne simplement de se positionner, il a plus d’orgueil mais également plus de naïveté que ça. Ça ne veut pas dire qu’il le fera mais il a déjà affirmé à plusieurs reprises qu’il ne voulait pas passer sa vie en politique. Il fait partie de cette génération de technocrates pressés : si ça ne marche pas, il n’aura probablement pas l’envie de rester en politique davantage.

Il est crédité de 10 à 15% d’intentions de vote, et il sait que le ticket d’entrée pour le second tour n’est « qu’à » 25% environ.

Repoussoir à gauche comme à droite, et tenu pour responsable des résultats économiques du quinquennat Hollande, où Macron peut-il trouver des alliés en cas de victoire ?

Le problème d’Emmanuel Macron c’est la structure : il se revendique « ni droite ni gauche » et n’a pas encore de mouvement conséquent. Il fait appel au mouvement des gens, mais il sous-estime une règle de la politique, internet ne fait pas encore gagner une élection en France. Même aux Etats-Unis, l’usage du big data par Hillary Clinton ne lui a pas assuré la victoire. La politique à l’ancienne, celle des meetings et de la chemise en sueur, marche encore. Il lui manque une structure militante, financière, et surtout diversifiée. Macron est très entouré de jeunes qui marquent le renouvellement, mais il ne peut pas compter que sur la jeunesse pour réussir en politique. Une structure c’est également un réseau d’élus, qui ont une certaine expérience de l’exercice du pouvoir, Macron ne va pas régler seul les problèmes de la France. A part Gérard Colomb, il ne peut pas vraiment compter sur le soutien de grands élus.

Quant à la question de ses soutiens, on peut tout imaginer. Il pourrait trouver des alliés à l’UDI, au Modem, au PS, mais cela dépendra fortement de l’issue de la primaire et de sa participation éventuelle à la primaire de la gauche.

Il a pourtant affirmé à plusieurs reprises qu’il n’était pas question pour lui d’y prendre part…

Tout est en débat. Premièrement, la gauche et Macron ne s’attendaient absolument pas à une très probable candidature Fillon à la présidentielle. Le débat est toujours ouvert et Macron a tout intérêt à le laisser ouvert. On s’attend à des scores assez élevés pour Marine le Pen et probablement François Fillon, qui sont des candidats en plein renouvellement. L’élection de Fillon renforce les cultures politiques françaises traditionnelles et il pourra compter sur une droite unie après le retrait de Nicolas Sarkozy. Le défi pour Macron est d’assurer des alliances qui permettront de maintenir sa position actuelle, le renouvellement de la vie politique.

« Fillon, c’est le scénario le plus difficile pour Marine. Il valait mieux Juppé, qui est plus caricatural » [ndlr : « La victoire de Fillon à la primaire, le scénario que Marine Le Pen n’avait pas prévu », Le Monde, 21/11/2016]. Fillon est-il le candidat le plus à même de battre Marine le Pen au second tour ?

Ça ne veut rien dire ; encore une fois en l’état -même si les choses changent beaucoup et très vite- je pense que n’importe quel candidat qui passerait au deuxième tour des élections présidentielles battrait Marine Le Pen. Marine le Pen n’a pas les moyens, en tout cas pour l’instant, de faire 50% plus une voix, si vous avez une participation à peu près normale. Je ne dis pas qu’il ne va pas y avoir des changements, mais les cultures politiques ne changent pas en un mois. Il y a le fantasme démocratique du « tout est possible ». C’est vrai que Fillon renforce ce fantasme démocratique ; mais Marine Le Pen on l’a vue venir.

Pour que le FN gagne en 2017, il faudrait que les autres cultures traditionnelles s’effondrent, et la seule qui peut imploser pour profiter au FN c’est celle de droite, puisque la porosité est très forte avec le FN.

Il y a une équation pour Marine Le Pen qui n’est pas facile, parce que Fillon va renforcer les cultures politiques de droite. La raison pour laquelle Fillon a gagné c’est qu’il a agrégé le vote identitaire qu’a laissé tomber Sarkozy. Les identitaires, ont abandonné Sarkozy, il a dit qu’il ne reviendrait pas sur la loi Taubira, ce que s’est bien gardé de faire François Fillon. Fillon ne reviendra pas sur la loi Taubira, mais il laisse l’ambiguïté. Une fois désigné, il a les mains libres.

A ce propos est-ce que Nicolas Sarkozy ne s’est pas privé d’un certain nombre de voix du FN en disant qu’il n’appellerait pas à voter Marine Le Pen au second tour ?

Je crois que Sarkozy est très légitimiste avec sa famille politique. Il sait très bien que s’il appelait à voter Marine Le Pen au second tour, il contribuerait à faire exploser sa famille politique. Il a intérêt à garder une frontière.

Mais quand on lui a posé la question il a accepté d’y répondre, il n’a pas joué la langue de bois…

On lui pose la question cent fois par jour… Lui ce qu’il peut se dire c’est que l’hypothèse d’un second tour entre la gauche et le Front national n’est pas pour aujourd’hui. Mais encore une fois on est dans une période d’incertitude tout est possible.

De manière plus générale, François Fillon s’est imposé au premier tour de la primaire de droite, est-ce une bonne nouvelle pour Les Républicains ?

C’est plutôt une bonne nouvelle pour les Républicains. Parce que Fillon c’est la droite, pas de doute, le niveau de transgression vis-à-vis de l’imaginaire de la droite est faible. Il est moins centriste que Juppé mais tient compte du fait que Sarkozy a beaucoup radicalisé la droite. Il fait un bon intermédiaire.

Une candidature Sarkozy aurait très fortement déstabilisé la machine du parti, tout comme une candidature Juppé. Une partie des identitaires n’auraient pas pu voter Juppé, ça aurait été trop difficile pour eux. A ce titre, Fillon est une bonne nouvelle, un signe de résistance de la part des cultures de droite traditionnelles, capables de se réinventer, de muter mais qui restent les mêmes. Fillon c’est celui qui est le plus conforme à une histoire de la droite française. Il fait une très bonne synthèse.

Pour parler un peu de la gauche, est-ce que Manuel Valls se tient toujours en réserve au cas où François Hollande se désisterait ?

Bien sûr,  il est Premier Ministre depuis 5 ans ! Depuis 2014, il se tient en solidarité avec le Président de la République. Contrairement à Macron, il est dans le positionnement, « même si je ne gagne pas je prends…  je pourrai avoir… ». C’est très socialiste. Manuel Valls est extrêmement socialiste. A ce titre il est en phase, pas avec sa culture politique, mais avec son parti. Mais ne sous-estimez pas Hollande. Hollande est capable, non pas de réussir, mais de penser quand même qu’il a ses chances.

Justement, vous dites que Manuel Valls est dans cette stratégie de plus long terme, mais s’il y va, il va faire un score catastrophique.

C’est tellement rapide, y en a un qui émerge, un qui s’effondre…. Donc je pense que le problème c’est que ça permet à n’importe quel acteur de la vie politique d’imaginer tout et n’importe quoi. La période étant ce qu’elle est, Hollande peut s’imaginer remonter d’un coup de 30% : il y a la perspective internationale, les attentats… ça peut aussi beaucoup faire basculer les choses

Où serez-vous dimanche soir pour les résultats ?

Probablement au journal le Monde, où on m’a proposé de venir analyser les résultats des primaires.

Entretien réalisé le 21 novembre 2016 par Quentin Meunier et Hugo Carlier

A lire :

Vincent Martigny, Dire la France – Culture(s) et identités nationales (1981-1995), Les Presses de Sciences Po, 2016

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