Sciences Po: tous les chemins mènent-ils à l’éloquence?

Autant vous avouer la supercherie dès le départ : j’ai choisi mon sujet, et j’ai également choisi de défendre la négative.

A l’heure de l’immédiat, de la communication omniprésente et omnipotente, du divertissement idiot… Peut-on encore nier la dictature de la forme qui envahit, discrédite, voire dessert le fond?  En cette année 2017, les candidats à la présidentielle se convertissent en marque. Tenez, regardez l’affiche de Juppé pour les primaires (« AJ ! Pour la France »), ou encore le nouveau logo et slogan du FN (« Marine présidente ! », accompagné du nouveau logo, une rose bleue). Ceci peut amener à plus de créativité dans la forme, sans doute, et c’est intéressant pour les spin-doctors. Mais pour le commun des mortels, c’est une tromperie : une forme qui prévaut et donne une impression de renouveau, sans que le message ait pour autant été retravaillé. C’est vrai pour les politiques, c’est aussi vrai pour l’éloquence. Tous les chemins de Sciences Po mènent peut être à l’éloquence, mais l’éloquence, elle, ne mène pas à grand-chose, selon moi. Et c’est bien dommage quand on voit à quel point les étudiants qui concourent, à coups de débats et de jeux de mots, sont capables de grandes choses… Et se complaisent dans des joutes dénuées de réflexion.

Je plaide coupable. En tant qu’élève à Sciences Po, j’ai presque immédiatement joué le jeu. J’ai souvent encouragé mes camarades de 2A dans leurs discours, lors des premières sélections, en début d’année dernière. Et je continue à les soutenir. Il en faut du courage pour s’exprimer devant une assemblée prête à noter la moindre hésitation, qui juge qui vous êtes, la façon dont vous parlez, la tenue que vous portez…  J’ai ri,  applaudi, comme tout le monde. Mais j’ai irrémédiablement déchanté, et je n’en suis jamais revenue.

Ma première grosse désillusion fut la finale du concours d’éloquence UNICEF, en 2015, qui eut lieu au ministère des affaires étrangères. (On m’a dit que cette année les choses avaient été différentes, ce qui me réjouit !) Si je vous dis UNICEF, bien sûr, vous pensez protection de l’enfance, bonnes actions, passion humanitaire. Et me voici face à une poignée d’étudiants et une étudiante (de mémoire), issus de grandes écoles et facs, ne prenant même pas le soin de s’intéresser à la cause mais enchaînant, pour la plupart, les bons mots et collectionnant les rires du public. Il y a un jeune homme qui a passé les cinq minutes à parler de lui-même. D’autres ont tellement enchaîné les blagues qu’on aurait pu penser qu’ils s’étaient trompés de salle. Bien sûr qu’ils étaient déconnectés des difficultés que des millions d’enfants traversent dans le monde, on ne peut pas les en blâmer. Mais ils ont les outils pour s’informer, se sensibiliser, savoir et même agir. A la place, la plupart s’est donnée en spectacle.

Vincent, notre candidat, s’était adonné à une réflexion plus philosophique. Cet effort de compréhension s’est soldé par une humiliation en bonne et due forme du jury (composé d’avocats mais aussi de personnalités comme Rama Yade). Les questions qui lui ont été posées, censées éclairer le débat, ont pris la forme de moqueries : « ça va ? Tu te sens bien ? » « Tu es très beau, Vincent ». En voilà, des adultes éclairés par la cause des enfants dans le monde. Après les délibérations, ils ont félicité les orateurs et leur ont assuré qu’ils auraient un jour leur place au ministère des Affaires Etrangères. J’ai ressenti un profond malaise au sortir de l’événement. A vrai dire j’étais dégoûtée : je suis entrée à Sciences Po par conviction que je pourrais contribuer à faire avancer le monde, et je me trouvais en fait face à des jeunes gens talentueux qui, pour la plupart, ne faisaient que se complaire dans leurs propres qualités oratoires. Et le pire, c’est que tout le monde les encourage dans cette voie.

Je ne discourrai pas beaucoup sur l’aspect élitiste de ces concours, mais il est pour moi obligatoire de le mentionner. De ce que j’ai pu voir, même si les orateurs ne viennent pas tous d’un milieu aisé et favorisé (ce qui, soyons honnêtes, concerne toutefois la majorité), tous tendent visiblement à adhérer à une sorte de caste. Celle des grandes gueules qui n’ont pas peur de hausser la voix, qui ne se donnent jamais tort et qui écraseraient l’autre sans complexe pour gagner un prix. Je remercie d’ailleurs les débatteurs du Prix Mirabeau précédent de m’avoir donné raison : couper l’adversaire en train d’expliquer son argument, lancer des piques insultantes en total hors-sujet, et, éventuellement, effleurer du doigt un semblant de problématisation, voilà le principe. On ne peut pas spécialement en vouloir aux orateurs ! On peut plutôt interroger une façon de fonctionner : comment voulez-vous avoir un débat intéressant et porté sur le fond en 6 minutes, face à une foule prête à appuyer de ses rires l’humiliation de celui ou celle qui s’avérera moins « fort »?

La forme a une importance, mais elle ne doit pas desservir le fond ! Nous côtoyons tous au quotidien notre lot de grands timides et d’éternels modestes, aux idées pourtant passionnantes. Parce que je ne suis pas (entièrement) mauvaise langue, j’ai donc trouvé un point positif aux concours d’éloquence. Ils peuvent avoir un sens s’ils aident des personnes plutôt réservées à s’affirmer, à améliorer leur façon de parler, la clarté de leur expression. Dans ce sens-là, j’encourage et félicite tout particulièrement des personnes comme Marie, qui a fait preuve de ses compétences lors du choc contre la Sorbonne. Toutefois, il y a dans l’éloquence une forme d’autocensure destructrice. Si vous avez étudié Ortega y Gasset en HPI, c’est un peu l’idée : une élite éclairée qui laisse le pouvoir à d’autres car elle est toujours trop perfectionniste et difficile avec elle-même. A force de voir le profil souvent identique de ceux qui gagnent, celui ou celle qui a envie de jouer dans un style différent, de se fixer l’objectif ambitieux de s’entraîner à discourir malgré la timidité, peut se sentir découragé(e). Je connais au moins une élève qui était prête à se lancer dans la course mais qui, parce qu’elle a eu des doutes et que personne n’a su la rassurer, s’est ravisée, par dépit. Et je sais qu’elle n’est pas la seule. Arrêtons-là l’hypocrisie ! Les grands gagnants des concours d’éloquence sont toujours les mêmes, et ils n’ont pas besoin de progresser. Ce sont juste de bons orateurs qui reviennent, tous les ans, envahir une salle de leurs manières théâtrales et, bien souvent, de leur suffisance. Un comédien sans texte n’a rien à communiquer, un humoriste sans blagues recherchées n’a aucun succès… Alors pourquoi un orateur sans idées pourrait-il s’en sortir indemne ?

Nous faisons partie des heureux 10%, ceux qui ont réussi à entrer dans une école pour laquelle nous avons travaillé dur. Nous avons des compétences, des cours, des clés pour comprendre le monde. A nous de les utiliser comme bon nous semble. Quant à moi, je reste persuadée que l’éloquence pour l’éloquence n’apporte rien à personne. A vous de me dire si j’ai tort ?

 

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