[Tribune] Mélenchon: la politique à l’heure de la modernité

La primaire de la droite a été un spectacle sous bien des aspects, un véritable feuilleton rythmé par ces fameux débats télévisés tant décriés par les uns et par les autres. Le show politique n’a jamais aussi bien porté son nom, avec 5 débats en trois semaines. Et pourtant il n’a peut-être jamais autant été critiqué par ses acteurs eux-mêmes, ces derniers se sentant manipulés par les journalistes, préférant n’en faire qu’à leur tête et ne parlant que de ce dont ils ont envie de parler. « Quelle indignité, nous sommes sur le service public ». Les humoristes d’apéro’ ont maintenant une corde de plus à leur arc pour montrer qu’on peut rire, et de n’importe qui !

Pourtant les critiques émanant des intéressés ne les empêchent pas de revenir jour après jour sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio pour faire parler d’eux. On se demande alors où s’arrête le débat de fond et où commence la course médiatique à celui qui apparaîtra le plus possible aux yeux et aux oreilles des gens. A partir de quel moment la représentation médiatique est-elle plus utilisée pour remplacer quelqu’un d’autre dans la tête des gens que pour exposer des idées ?

Dans le même temps on déplore souvent le manque d’intérêt des jeunes pour la politique ou leurs modes d’information douteux, et ce tandis que ces derniers se plaignent du manque d’adéquation entre le langage politique et celui du peuple.

Si Mai 68 a servi à quelque chose c’est peut-être à faire prendre conscience aux politiques que l’autorité et la respectabilité qui caractérisaient le général De Gaulle ne suffisent pas. Qu’il est nécessaire, pour être un président efficace, de se rapprocher des français, de partager quelque chose avec eux, de savoir leur parler en sortant de son costume étriqué de Président de la République française. Premier président non gaulliste, Giscard se présente comme une président jeune, en phase avec son temps, et se rapproche du peuple par son image. Mitterrand sait être bon enfant. Chirac ne manque pas une occasion de sortir dans la rue au contact des gens et de se fendre d’une petite blague pas toujours bien sentie. Ce n’est pas De Gaulle qui aurait utilisé l’expression « Ça m’en touche sans faire bouger l’autre » n’est-ce pas ? Sinon les mess des officiers ressembleraient beaucoup plus au café du Commerce.

Mais aujourd’hui la modernité politique ce n’est plus le contact avec la rue, c’est le contact avec internet, cette agora gigantesque où toutes les voix se rencontrent et s’entremêlent. C‘est sur internet que se développe depuis maintenant une dizaine d’année ce nouvel électorat flottant et auto-informé qui glane des informations à droite à gauche pour se forger sa propre opinion, ces personnes qui en ont marre de l’offre d’information des médias traditionnels qui imposent des invités, des journalistes, des sujets. La politique à l’heure du numérique c’est un nouveau système d’information basé sur l’échange et l’interaction entre les gens. De plus en plus de chaînes YouTube de décryptage politique voient le jour. Grâce à elles, les personnes les mieux informées permettent à ceux qui ont plus de mal à comprendre des mécanismes parfois complexes de se forger une opinion. Sur internet, l’information adopte une certaine forme, un certain rythme, un certain langage qui pourrait être considéré comme celui des jeunes générations qui ont tendance à décrocher de la politique à cause du fossé qu’ils voient se creuser entre eux et leurs dirigeants.

C’est là qu’intervient Jean-Luc Mélenchon, qui a surpris pas mal de monde depuis quelques mois en se lançant sur YouTube. Ce qui pouvait passer comme une parodie comme il en existe tant sur cette plateforme est bel et bien une chaîne sur laquelle le candidat à l’élection présidentielle tient toutes les semaines depuis le 8 octobre une revue d’actualité qu’il commente en personne. On peut également y trouver une Foire Aux Questions (FAQ) digne des plus grands Norman et autre Squeezie. On a donc sur YouTube, qui est peut-être le médium le plus utilisé par les jeunes mais aussi par une part de plus en plus importante de la population, un candidat à l’élection présidentielle qui vient exposer ses idées à chaud sur des événements d’actualité et répondre aux questions des internautes sur ses projets.

capture

Capture d’écran de la page YouTube de Jean-Luc Mélenchon

D’abord ce support numérique permet de contourner une arène médiatique qui, trop souvent, donne plus de place à la forme qu’au fond. Dans quelle émission est-il possible de passer une dizaine de minutes à expliquer comment est-ce qu’on compte mettre en place une assemblée constituante pour changer de République ? Une partie de l’exclusivité des médias traditionnels sur l’information leur est retirée. Par exemple dans sa FAQ, Mélenchon annonce pour la première fois que s’il était élu il donnerait la nationalité française à MM Snowden et Assange. Exactement le genre d’information croustillante dont raffolent les médias. On voit bien là la capacité d’internet à remettre en cause la suprématie des médias traditionnels dans le domaine de l’information politique.

Dans le même temps il est clair que YouTube, ainsi que la plupart des communications sur internet, ne peuvent pas remplacer les médias traditionnels et particulier la télévision. Les gens qui vont voir une vidéo de Mélenchon ou qui consultent le site internet du mouvement En Marche ! d’Emmanuel Macron sont, dans l’ensemble, soit des individus déjà convaincus soit des individus qui veulent être convaincus. Une émission de télé ou de radio dans laquelle un candidat est invité est faite pour que les gens puissent se faire une opinion sur ce dernier. Il est confronté à des questions, des oppositions qu’on ne retrouve en rien sur internet puisque c’est le vidéaste lui-même qui choisit ses sujets et qui parle sans interlocuteur. Donc la représentation politique sur internet ne pourra pas remplacer celle des médias traditionnels. La démocratie, c’est d’abord un débat, un conflit d’idée. Une caméra ça ne parle pas, ça ne fait qu’écouter.

La politique s’affranchit des médias traditionnels mais elle n’est alors plus en mesure de s’en plaindre ou de se cacher derrière leur supposée incompétence. Le discours ne peut être biaisé par la partialité du journaliste ou par le choix de l’invité contradicteur. La responsabilité des paroles est totale.

Surtout ce nouveau médium pourrait enfin jeter un pont par-dessus le fossé dont nous parlions plus haut. Rapprocher une classe dirigeante trop souvent taxée d’indifférence à l’égard du peuple et des électeurs trop souvent taxés de désintérêt face à la chose politique. Quand Chirac descend faire un tour dans la rue, saluer quelques grands-mères qui passent par là et féliciter le boucher du coin pour sa nouvelle vitrine, il se rend sympathique pour les quelques personnes qu’il a croisé. Il ne joue que sur sa personne, son attitude, son coté avenant. Quand Mélenchon fait un « podcast » , non seulement il se rend plus sympathique aux yeux des internautes et en plus il peut se permettre de s’étendre sur des points précis de son programme ou de donner son avis sur un sujet d’actualité.

Ce format d’information semble permettre la réconciliation des deux frères ennemis de la politique contemporaine. D’un côté l’aspect spectacle centré sur la personne, le coté personnel presque affectif, nécessaire à un candidat pour s’attirer la sympathie de ses électeurs. De l’autre le débat de fond, les questions concrètes et souvent moins brillantes, moins attirantes. Ce sont elles qui font la politique. La personne du candidat n’est qu’une enveloppe qui devrait être au service de ces idées. YouTube pourrait contribuer à mettre l’image au service du discours.

Mélenchon, même avec ses 100 000 abonnés, reste une exception en la matière. Nicolas Sarkozy en deuxième position n’en que 7400 et, bien sûr, le contenu de sa chaîne est beaucoup plus standard.

Même si elle ne porte pas de fruits, cette expérience aura au moins montré une chose par son succès vertigineux, Mélenchon a obtenu 64 000 abonnés supplémentaires en moins de deux mois.

C’est que la politique a besoin de nouveauté et le peuple aussi. Alors, ce n’est peut-être qu’un saut de puce vers la modernité politique, mais il a le mérite d’exister. Car ce n’est pas en continuant de parler à des médias que l’on déteste et en perpétuant un système que l’on dénonce que quelque chose va changer. Ouvrir la politique de cette manière c’est permettre au peuple d’utiliser au mieux le droit de vote dont il dispose en rendant ce choix plus informé et plus conscient.

Je suppose aussi que c’est une question de personnalité et de degré d’ouverture à la modernité. Mais un homme politique qui n’est enclin à s’ouvrir ni au peuple ni à la modernité devrait tout simplement changer de métier.

Léon Cambou

 

 

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