Danse avec Bachar

De longues plumes dégringolent sous nos regards attentifs, elles disparaissent, s’effacent ; un vaste nuage sombre les engloutit. Dehors, un grand désert de pierres, de ruines et de béton s’étend sur des kilomètres ; une citadelle a été rasée par la sauvagerie.  Demain, des milliers d’esprits, éteints par la barbarie, ne pourront plus écrire ô combien cette guerre, d’un dictateur contre son propre peuple, aura été monstrueuse. Ce terrible silence de la mort, de l’assassinat aveugle, s’éclipse dans une poussière épaisse laissée par les bâtiments écroulés et écrasés par ces bombes rageuses. Cette poussière asphyxie et se nourrit chaque jour d’hommes, de femmes et d’enfants.  Dans les flammes de la guerre brûle ce dernier souffle d’un peuple qui croyait, lui aussi, avoir le droit de disposer de lui-même. La mort est aujourd’hui dans ce nuage épais, nos grandes valeurs, celles des Lumières, mordent la poussière. Quand les poussières d’Alep et de Palmyre se croiseront, s’uniront, poussées l’une vers l’autre par les terribles vents froids d’une Histoire éternelle ; une page sera tournée. Palmyre était une ville symbole d’une grande civilisation, elle représente aujourd’hui le cadavre de notre humanité. Alep nous appelait à l’aide, nous devions faire cesser la guerre, aujourd’hui elle est un symbole nouveau du crime contre l’humanité.

Face aux images terribles de cette Guernica des temps modernes, les larmes nous montent aux yeux, les réfugiés syriens jetés à l’eau montent aux cieux. Comme avant chaque Tribune, je craignais le syndrome de la page blanche, mais la situation d’Alep et de la Syrie laisse dans l’Histoire une page très rouge, rouge de sang. Mes doigts lourds d’une grande responsabilité et de devoir écrivent cette Tribune et ma plume ne tombe pas de la lune. Ce devoir est le mien, exercer ma liberté d’expression avec précaution et raison, une lutte pour laquelle nos générations ne se sont pas battues, une lutte pour laquelle le peuple syrien et sa plume ont été abattus. Pour combattre la misère et la cruauté humaine, je saisis l’opportunité offerte par ce journal de m’exprimer, alors, je tape… je tape… je tape… Pour combattre la rébellion et la liberté humaine, deux tyrans saisissent chaque opportunité pour réprimer, alors, ils frappent… ils frappent… ils frappent… A leurs attaques épouvantables, nous opposons de grands discours vides et lâches. Condamner et sanctionner par les mots sont des devoirs citoyens, agir et intervenir dans ce conflit sont les devoirs des politiciens. Nous sommes dans ce temps où les symboles et leurs vacuités sont rois ; nos gouvernants et leur grand courage décident d’éteindre les lumières de nos monuments pour éviter l’extinction d’Alep. Est-ce la preuve de leur détermination et de leur indignation ? Non, c’est le symbole de leur résignation !

Je ne veux pas et je ne peux pas juger l’Histoire, mais nous pouvons constater les terribles déséquilibres que nous avons causés au Moyen-Orient ! Des accords Sykes-Picot et du traité de Sèvres à l’intervention unilatérale américaine en 2003, nous avons lourdement orchestré l’avenir de ces pays et de ces populations. Pour y imposer la Paix ? Non. Pour y imposer la Démocratie ? Non. Pour y imposer les Droits de l’Homme ? Non. Pour nos intérêts ? Oui. Sinon pourquoi dérouler le tapis rouge du Palais de l’Elysée à l’Arabie Saoudite et au Qatar, ces pays qui bafouent la démocratie, la paix, les droits de la femme et de l’homme. Sinon pourquoi prétendre combattre chaque jour l’islamisme et son horreur, et laisser dans le même temps ces pays acheter nos armes et financer notre économie.  Nos dirigeants se sont laissé dévorer par  les intérêts géostratégiques, économiques et énergétiques du Moyen-Orient. Un siècle de capitalisme effréné et prétendument infreinable a terriblement fragilisé et déstabilisé ces territoires. Nous y avons une part de responsabilité, employons-nous à les réparer ! Cependant, la France « soldat de l’humanité et de l’idéal » ne pourra agir seule.

Dans les vagues des relations internationales, nous naviguons en eau trouble avec des alliés qui ne sont plus vraiment nos alliés. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni nous ont abandonné, intervenir n’était pas dans leurs intérêts. Dans ce trou béant, laissé par les Nations faussement Unies, Vladimir Poutine s’est précipité. Ce tsar est désormais le chef de la situation, après nous avoir empêché d’intervenir, il bombarde allégrement les ennemis du régime d’Assad, et les populations civiles sont les victimes collatérales d’un totalitarisme borné, phœnix vainqueur de nos insuffisances démocratiques. Il sert ses propres intérêts. Aucune sanction ne sera prise ni entreprise contre lui. La Russie est de nouveau crainte, et pour nos candidats à l’élection présidentielle, même chez ceux qui prétendent avoir une certaine idée de la France, elle apparait comme un nouvel interlocuteur puissant. Donald Trump, le milliardaire fraîchement élu de la première puissance mondiale ne verrait pas non plus d’un mauvais œil la renaissance de l’hégémonisme russe menée par un autre milliardaire… L’oligarchie chinoise traite avec Moscou et n’hésite plus à s’allier diplomatiquement avec Vladimir Poutine. Contre chaque résolution du fantôme onusien, ces deux pays ont posé leur véto, cette arme de dissuasion massive. Notre devoir est-il d’attendre patiemment que ces trois puissances se partagent et organisent le monde ?  Notre devoir est de recouvrer dès à présent notre souveraineté, ne plus subir les crises et pouvoir influer sur elles ! Chaque eurosceptique qui se prétend souverainiste devrait observer notre grande puissance actuelle à peser sur le conflit syrien…

L’Europe devait se construire au-delà des désirs de vengeance, pour lutter contre cette terrible engeance qu’est la guerre. Notre Europe commémore ces derniers temps les événements de la Grande Guerre, en déplore les catastrophes, les atrocités, mais elle n’est pas capable de s’unifier contre la terreur et la mort, son plus grand intérêt est de garder stable les marchés financiers. « Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle » écrivait Nietzche, grand annonciateur du nihilisme qui nous consume peu à peu. J’entends les hordes qui crient à la démagogie, je leur réponds qu’avec la misère et la mort, je ne me soumets à aucune discipline idéologique. La voix sage de l’Europe, ce vieux contient qui connait les ravages et les abominations de la guerre, devrait résonner dans le monde pour porter un discours déclamé avec intelligence et tempérance. « Un Tigre utopiste ! » vous pouvez crier, en citant Vercors je vous répondrai : « Les obstacles seront surmontés, la sincérité toujours surmonte les obstacles. » Résistance !

Dans le cynisme occidental, l’absence de vision de long terme et de courage politique nous mène à soutenir une pure folie. En croyant retenir les leçons du drame libyen et pour lutter contre l’Etat auto proclamé Islamique, la solution semble être de maintenir Bachar-Al Assad aux commandes du pays et de ses chars, pour lutter contre l’anomie et l’islamisme croissant. Nous allons donc soutenir ce même tyran qui a libéré des islamistes de prison pour qu’ils sclérosent la rébellion de l’intérieur. Nous allons donc soutenir ce même tyran à la tête d’un peuple qu’il a décimé. « Une erreur judiciaire est toujours un chef-d’œuvre de cohérence. » *

Un Tigre.

*Daniel Pennac

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