Quel sera le prochain esclavage ?

En 1917, la discrimination raciale d’Etat existait toujours aux Etats-Unis, l’homosexualité était pénalisée, une femme avait les mêmes droits qu’un enfant et Paris connaissait les bidonvilles. Trois générations plus tard, les mœurs ont changé et l’existence d’une France où l’avortement serait interdit paraît (pour une majorité) inconcevable. Chaque époque a ses mœurs qui seront considérés dans le futur comme aberrantes. L’orgueil nous pousse parfois à imaginer notre société comme un espace social « à la pointe de la civilisation », le pays des Droits de l’Homme ne saurait mal faire. Pourtant, on n’échappe pas à l’Histoire et évidemment certaines de nos pratiques choqueront nos petits-enfants. Ils diront qu’il faut « remettre dans le contexte », qu’à l’époque nous étions endoctrinés ou simplement ignorants. La question se pose : quel sera le prochain esclavage ? Qu’est-ce qui sera considéré comme une abomination dans 100 ans ?

Loin de moi l’idée de proposer une argumentation exhaustive ou totalement objective, mais seulement d’avancer quelques pistes de réflexion. Le futur est imprévisible mais pourtant il semble que l’Histoire aille dans un certain sens. Globalement, de plus en plus de droits sont accordés aux minorités, l’opprimé devient individu et la violence s’estompe. Ainsi certains éléments de notre société ne pourront plus correspondre à la vision de demain.

La reconnaissance de l’âme se diffuse au cours de l’histoire, les femmes puis les porteurs de handicaps, les roux, les noirs, … L’âme est un argument politique et biologique, il définit ce qui « est » de ce qui « n’est pas ». Or, la science et les consciences évoluent. Il y a 200 ans les Noirs et les Blancs n’étaient pas considérés de la même « race ». Dès lors que la science et la politique ont prouvé que l’intelligence n’avait aucun lien avec la couleur de la peau, les droits ont évolué. Les esclavagistes estimaient leur suprématie naturelle, supposant leurs âmes plus vertueuses, tout comme l’Homme se considère supérieur au reste du règne animal. Ainsi, la soumission de toutes les autres espèces à l’être humain pourrait être perçue comme une traite ignoble dans le futur. Les abattoirs et les expérimentations sur animaux pourraient bien devenir des pratiques jugées barbares ou inhumaines. Il est dur de s’avancer sur l’attribution de droits aux animaux dans le futur mais il me semble probable que nous soyons considérés comme des personnes cruelles par les générations prochaines.

Le lien social va probablement être réinventé. Il paraîtra consternant que les bâtiments et les différents moyens de transports aient un jour été inaccessible aux individus porteurs de handicap. D’autant plus que les évolutions technologiques réduiront sensiblement l’impact matériel du handicap (physique du moins) dans l’éducation, la recherche d’emploi et la mobilité. Nos petits-enfants se pencheront sur le cas d’une époque où ayant une technologie suffisante nous n’avons pas su intégrer pleinement les porteurs de handicap.

Dans cette même fibre, la situation des Sans Domicile Fixe risque aussi de porter quelques questionnements. Comment était-il possible que des individus n’aient pas d’endroit où dormir alors que la place existe ? La pauvreté existera sûrement, les inégalités sont peut-être inhérentes à l’idée de société. Néanmoins, la persistance d’un tel phénomène de paupérisation qu’est l’impossibilité de se loger risque d’être considéré comme affligeante.

Il y a 100 ans, circuler du Portugal à la Finlande sans sortir son passeport était inimaginable. Dans un siècle, où en serons-nous ? En dehors de l’aspect géopolitique de l’idée, la question éthique des réfugiés va se poser. Alors que les statistiques pointent du doigt l’extrême minorité des réfugiés en Europe (0,3%), il est vraisemblable que les actions de FRONTEX soient perçues comme injustifiées. Le drame que connaissent les réfugiés en Méditerranée s’ajoute à toutes les autres migrations contraintes. Drôle de monde que celui de 2016 qui produit des technologies pour voyager de plus en plus rapidement mais qui ne peut accepter le sort de ceux qui fuient la guerre depuis des mois. Que l’on soit pour ou contre l’accueil de migrants et de réfugiés ne change pas vraiment la donne. C’est un fait, le XXIème siècle produit des déplacements humains, certains favorisés, d’autres empêchés. Cependant, le jugement de nos descendants sur le rapport que l’on entretient avec les réfugiés dépend de la persistance ou non des frontières que l’on connaît.

2016

Dessin de 1910 imaginant la vie en 2000

De manière générale il semble que l’exploitation illégitime des territoires soit jugée par les générations suivantes comme une erreur. La France connaît bien le phénomène lorsque l’on s’aperçoit à quel point la question de la colonisation reste un objet épineux sur la place publique. Ainsi, il ne serait pas étonnant que l’exploitation des ressources africaines par les grandes firmes soit vue comme un fonctionnement terrible. D’autant plus si les populations africaines récupèrent le contrôle de leurs matières premières. Comme la colonisation a produit des effets, pour la plupart, très négatifs sur les populations colonisées, l’ingérence économique des pays développés en Afrique, pourrait être perçue comme une attitude néo-colonialiste condamnable.

Quoiqu’il arrive, l’accélération technologique va modifier notre vie non seulement dans nos habitudes mais aussi dans nos valeurs. Probablement, que notre hygiène sera remise en cause, de là à dire que nous serions considérés comme sales il n’y a qu’un pas. De même, le refus de donner ses organes paraîtra au moins curieux. Enfin, d’autres éléments pourraient aussi devenir notre prochaine honte : le genre, la salle de classe, la télévision ou même la prison. Dans un siècle, rien de tout ça n’existera dans la forme que l’on connaît aujourd’hui, mais peu importe le jugement que porterons nos descendants. Le simple fait de réfléchir à ce qui sera considéré comme le prochain esclavage force à relativiser quant à notre position que l’on suppose dominante par défaut.

En somme, réfléchir sur ce que nous faisons aujourd’hui est bien plus important pour les prochaines générations que de s’épuiser à fantasmer un temps qui n’existe plus. Et si dans cette tribune la vision pessimiste domine, il est fort probable que nos petits-enfants se diront que « c’était tellement mieux en 2017 ».

Enzo Villalta

 

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