[Tribune] Et les partis primèrent…

Un épais filet de brume dessine ce paysage, si éloigné des grands tumultes du monde. Un silence bruyant anime notre esprit, la lenteur et le calme rythment toutes nos secondes. En hiver, un terrible froid frappe cette terre, il l’a choisit car elle était si austère. Sous un ciel lourd, sa croix légendaire surplombe notre vue, les vents de la grande Histoire caressent notre venue. Gravé dans une pierre blanche, votre nom sublime notre nation, il fascine chaque génération. Sous ce noble bloc opaque, où les Lumières ne passent plus, le jour est la nuit, la nuit hait le jour. Vous tenez dans vos longs bras, cette Constitution d’octobre 1958 que vous vous étiez taillés sur mesure, et dont la pratique est décédée avec vous. Au fond de votre tombe colombéenne, Général, vous ne dormez pas. Vos sombres yeux écarquillés, observent avec inquiétude le retour progressif de la machine des partis, vous attendez notre réveil. Un nouveau cercueil vous rejoint peu à peu, celui d’une Vème République gaullienne à bout de souffle, étouffée,  rongée et parasitée par la soif de pouvoir de ces cyniques appareils.

L’élection présidentielle était depuis 1962, la rencontre  d’un homme ou d’une femme, et son peuple. Elle est devenue progressivement la rencontre, distante et bientôt par hologramme, entre des personnels de partis politiques et un peuple. Non, il n’y a plus de relation directe, tant la méfiance est croissante et la déconnexion prégnante. Les primaires se veulent libératrices des frontières existantes entre la population et les candidats, il apparaîtrait comme logique que la confrontation aux urnes octroie une légitimité à celui qui en sort vainqueur. François Fillon le nouveau meneur d’une droite qui se cherchait un chef, se revendique du gaullisme, mais qui imagine le Général De Gaulle participant à une primaire ? La légitimité d’un candidat s’observe lors de sa confrontation au pouvoir ou alors dans un véritable travail de recherche idéologique. Quels candidats à la primaire feraient un travail programmatique acharné et intense alors que seulement ses idées chocs seront retenues ? « A vouloir vivre avec son temps, on meurt avec son époque » écrivait Stendhal, les idées aussi. Ces Julien Sorel se doivent  d’hausser le débat intellectuel afin de se démarquer des autres candidats, mais nous savons désormais que les primaires sont surtout  le théâtre des petites phrases explosives. Les primaires font tourner la machine à sondage, la turbine journalistique, la culture du commentaire du commentaire, celle de l’inintelligence et de l’irréflexion.

Les primaires n’éclairent pas le peuple, elles le manipulent, le prennent comme un acteur primordial de l’élection, elles le fidélisent. La primaire de la Droite et d’un Centre absent, ainsi que la primaire de la Gauche, demandent aux électeurs de signer sur l’honneur une adhésion à leurs valeurs. Des hommes et des femmes ont donc renoncé à ce qu’ils avaient de plus cher dans l’optique de voter intelligemment. Les primaires installent peu à peu cette dimension utilitariste du vote en France, les deux grands partis de France veulent noyer ce pluralisme d’appareil politique qui les contraint. Ils désacralisent le vote, il devient un objet de consommation. Néanmoins, comment demander au peuple d’être responsable et honorable lorsque ses représentants ne le sont pas ? Une fois la primaire terminée tous ces hommes et ces femmes se rassemblent autour du vainqueur qu’ils critiquaient hier. Bruno Le Maire qui déclarait qu’il ne rejoindrait en aucun cas le candidat vainqueur. Au soir de sa défaite cuisante, au pied de François Fillon nous le retrouvions. Quelle cohérence ?

L’incohérence est immense. Le Parti Socialiste rejetait et critiquait Emmanuel Macron car il n’avait pas sa carte d’adhérent durant l’exercice de ses fonctions, il le suppliait ensuite de  participer aux primaires. Dans quel but ? Gagner ! Les partis gâchent plus d’énergie et de temps à orchestrer leurs stratégies qui les mèneraient à la victoire plutôt que d’établir un programme, une ligne qui permettrait de gouverner et diriger le pays. Nous arrivons alors à un Président qui se veut normal, banal, et qui n’a aucune vision. Le peuple français avait-il besoin d’un homme sans envergure, sans épaisseur, d’un mollusque immobile ? L’Etat ne peut pas tout certes, mais il peut encore beaucoup. Beaucoup trop même pour les autos proclamés Républicains, qui ont opté durant près de 3 mois pour la surenchère libérale. Dans le même temps ils prônaient le retour d’un Etat fort. Entre les deux il faut choisir. Le vainqueur de ces primaires a une grande chance de gagner l’élection présidentielle à venir, et la France court vers son déclin. Les propositions finales de François Fillon seraient une véritable catastrophe pour notre pays. Ce candidat fortement influencé par ce système capitaliste fou, qui laisse penser que les fonctionnaires seraient tous des feignants. Les subventions de l’Etat et les dépenses publiques nuieraient à l’économie. Nous retrouvons régulièrement cet argument dans une presse à forte tendance libérale, Le Figaro, mais qui reçoit des millions d’euros de subvention par l’Etat français. Feignant ? Parasite ? Assisté ? Non, la presse écrite a besoin de l’aide de l’Etat, mais elle critique l’interventionnisme étatique, quelle vacuité… Dans ces temps de primaires, les candidats, clament tout leur amour pour leurs familles politiques alors qu’ils cherchent en permanence à en tuer le père. Ces Brutus, sont incapables de produire des idées et de gouverner pendant 5 ans, et nous devrions les replacer au sommet de l’Etat. L’incohérence est immense.

Les primaires font entrer l’élection dans de nouvelles temporalités. Elles instaurent un temps d’oubli. Nous oublions les ratés de la Ligne Azur de Vincent Peillon, alors que l’Etat a un devoir de neutralité au sein de l’école républicaine. Nous oublions, le bilan catastrophique de François Fillon en tant que ministre tout d’abord, puis en tant que Premier Ministre. Ce temps est aussi celui du regret, Manuel Valls qui tente  de se faire pardonner l’utilisation du 49-3. Sa posture d’Homme d’Etat, d’homme engagé, d’homme passionné, fortement appréciée par ses partisans, il la bafoue. Cet homme fort du quinquennat hollandais ou hollandiste à supposer que cela existe, s’il venait à perdre cette primaire se rallierait-il derrière des frondeurs qui l’ont empêché de gouverner. La fronde, la petite et vaine résistance au Parti Socialiste ne fut que manipulation. Ce mouvement qui semblait si brutal et droit dans ses idées n’a jamais osé faire tomber le gouvernement socialiste, il n’a jamais osé se retrouver face aux urnes après une dissolution logique de l’Assemblée Nationale. Ce temps des primaires est aussi ce temps de l’erreur. La démonstration de 2012 n’a pas suffit, les primaires de la gauche avaient divisé pour mieux réunir ensuite. L’objectif était de créer cette machine à gagner. Non pas une machine à gouverner. Résultat ? Un programme établit à la dernière minute et la France chute…  « Tout parti vit de sa mystique et meurt de sa politique » nous enseignait Charles Péguy.

Les primaires sont pour beaucoup, un prolongement démocratique de l’élection présidentielle, en réalité elles ne sont que le théâtre des luttes et des combats d’ambition partisane. Ces jeux de partis gangrènent notre République. Cette lèpre, fragilise et tue peu à peu le débat d’idées en France. La discipline partisane encourage à réfuter mécaniquement les idées et arguments d’autres partis. Charles de Gaulle, notre aruspice,  vous l’aviez déclaré, si le Président de la République n’est plus que la simple émanation des partis alors la Vème République serait un échec. Général vous souhaitiez endiguer la possible omnipotence des partis qui avait fragilisé la France dans des moments si importants lors de la IIIe et IVe République. En ces temps où l’article 49 alinéa 3 est dénoncé pour sa violence et son aspect anti démocratique, alors qu’il est issu d’une Constitution acceptée et votée par le peuple, il permettrait au Président élu lui aussi par le peuple de passer au dessus des logiques partisanes ! Mais les partis primèrent…

Si l’art est pour Malraux un antidestin, une œuvre permettant à l’Homme de vaincre sa finitude, la Vème République l’était également : vaincre la finitude des partis. Il serait bien entendu insensé et impossible de reproduire la politique gaullienne, mais elle avait donné à la France un élan que nous devons retrouver. Une cohérence que nous avons perdue et que nous devons rattraper.

 

Un Tigre.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :