[Tribune Libre] Théo Luhaka ou à la recherche de la justice perdue

 

La version longue du titre de cet article -qui fait référence à un livre de Proust que je n’ai pas lu en entier (désolée mais 2400 pages c’est long)- aurait été Théo ou à la recherche de la dignité, vérité et justice perdues (choisis ton préféré). Car cette affaire par son traitement  dont elle fait l’objet en manque cruellement.

Replaçons-nous dans le contexte comme l’étiquette de la rédaction d’un article nous l’oblige. Le 2 février 2017, dans le quartier de la Rose-des-vents à Aulnay-sous-Bois, un homme de 22 ans nommé Théodore Luhaka est soumis à un contrôle d’identité qui tourne mal.

Trois policiers sont alors accusés d’avoir infligé des violences volontaires en réunion et un autre de l’avoir violé avec sa matraque. Après un long moment de mauvais traitements et d’humilations, le Samu est appelé et le jeune homme est opéré d’urgence, en raison de sa plaie de « 5 ou 6 centimètres d’ouverture ».

Je ne précise pas les violences et autres humiliations qu’à subis le jeune homme pour éviter la redondance, vous pouvez retrouver la raison et les détails de son arrestation dans le troisième lien source annexe.

Un des premiers points de désaccord  de l’affaire porte alors sur la notion de « viol » pour qualifier l’acte qui a entraîné la déchirure de l’anus de la victime interpellée. Dans une première conclusion, l’IGPN, la police des polices, a écarté  la thèse du «viol délibéré», évoquant un «accident involontaire» contrairement à ce qu’en avait jugé la juge d’instruction qui faisait justement mention d’un viol.

Personnellement j’avais beau écumé les articles traitant du rapport rendu par l’Inspection Générale de la Police Nationale, (que je n’ai pas trouvé à lire sur Internet) je n’ai toujours pas compris comment on pouvait enfoncer une matraque dans l’anus de quelqu’un sans l’avoir fait exprès. C’est un déni de réalité, un mensonge honteux et un mépris total de ce qu’a subit le jeune homme qui est et reste le principal concerné ne l’oublions pas.

La patronne de ce service d’inspection s’est d’ailleurs exprimée et a déclaré avoir appliqué un suivi strict du code pénal pour qualifier l’acte du policer, comme le code de procédure pénale l’y oblige.

Alors justement, sur cette question de qualification de l’acte du policier, cette affaire a le mérite de faire réfléchir sur l’insuffisance du critère d’intentionnalité pour caractériser un viol quand il s’agit d’introduire un objet dans l’anus d’une personne.

Une autre affaire de viol à la matraque dont les faits remontent à 2015 a d’ailleurs pris un nouvel écho grâce à la médiatisation de l’affaire Théo.

Le tribunal correctionnel de Bobigny a en effet récemment  demandé que le policier municipal inculpé, jusque-là poursuivi pour des violences commises en marge d’une interpellation à Drancy, soit jugé devant les assises pour viol.

Une requalification qui ne se fait pas par hasard car tout les médias qui traitent de cette «autre affaire Théo» font le parallèle avec le scandale qu’a provoqué la réfutation de «viol délibéré» dans l’affaire Théo.

Mais rien n’est encore fait puisque le parquet de Bobigny a fait appel de la décision du tribunal correctionnel de requalifier en viol les poursuites engagées.  En attente d’une décision de la cour d’assises, la réflexion autour du terme juridique de «viol» est au moins davantage poussée à la réflexion pour juger ce genre d’affaires policières.

L’affaire Théo a également mobilisé les politiques, dans le contexte de la campagne présidentielle, et une bonne partie a exprimé son soutien à la famille du jeune homme comme Hamon ou Duflot. Nous pouvons aussi citer comme exemple la venue de Hollande au chevet du jeune homme, venu lui exprimer son soutien.

Et face à ce soutien politique paraissant unanime et à une opinion publique devenue hostile, les policiers d’après Le Parisien se sentent laissés pour compte. A Aulnay-sous-Bois ils craignent en effet d’être stigmatisés.

Suivant un témoignage recueilli par Europe 1 d’un policier de Seine-Saint-Denis en parlant du viol: « Si cela a vraiment été fait, c’est une erreur et ce fonctionnaire va payer cette erreur. Mais d’un fait isolé on va en faire une généralité, alors que tous les jours il y a des hommes et des femmes qui œuvrent pour garantir la sécurité des biens et des personnes sur des zones qui sont plus que difficiles« .

Il est vrai que l’expression de la haine de la police par certaines fractions de la population ne favorise pas une réflexion, un débat d’idées au calme. Au contraire c’est une erreur à éviter que de les juger comme un groupe social uniforme.

J’ai aussi voulu savoir ce que pensaient des internautes sur un site non journalistique, donc non orienté politiquement, qui comme moi s’interrogeaient sur cette affaire. Mes critères de sélection ont été la pertinence et le degré de réflexion auquel ces avis amenaient selon moi, indépendamment de mon parti pris, même si une totale impartialité de ce choix de sélection est impossible.

« La haine attise la haine : les policiers mettent les jeunes de quartier tous dans le même panier, les jeunes mettent tous les flics dans le même panier. Les flics en ont marre de leur quotidien dans les zones sensibles, ils finissent par craquer sur un innocent. Les jeunes sont révoltés par le comportement des flics envers eux et les attaquent à la moindre occasion. »

« Les flics sont censés être les représentants de la loi, ils sont pourtant loin d’être des modèles de vertus. »

« Le comportement de ces 4 policiers nuit complètement à l’image de toute la profession.

 » Il n’y a pas de camp où la violence se justifie, ni d’un côté, ni de l’autre. Condamner un tel comportement ne signifie pas qu’on condamne tous les flics, je dirais même, c’est exactement le contraire! »

Ces avis reflètent alors pour moi toute la complexité de cette affaire, qui fait ressortir les tensions entre les forces de l’ordre et les populations de quartiers difficiles. Quartiers où la violence est devenue un moyen de communication quasi normal, en réponse aux inégalités de traitements dont les habitants font l’objet. Il n’est pas question de juger d’un point de vue manichéen qui a tort ou à raison, mais de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la violence est utilisée.

Donc pour traiter cette affaire, la sociologie reste et restera pour moi une science fournissant des facteurs explicatifs importants, parce qu’elle nous permet de comprendre que ce type d’affaire n’est pas un problème de surface, du fait que nous assistons par exemple à la remontée des tensions déjà accumulées s’aggraver dans les quartiers laissés pour compte par l’Etat.

Des tensions qui donnent d’ailleurs naissance à des rassemblements de manifestants à Toulouse, Rennes, Rouen ou Bobigny contre les violences policières et réclamant une vraie justice pour toutes ces genres d’affaires. A Bobigny plus particulièrement, où entre 2000 et 2500 personnes se sont rassemblées selon les médias, les tensions s’exacerbent des deux côtés.

Le rassemblement a reçu le soutien de plusieurs associations de lutte contre les discriminations comme SOS Racisme ou Ferguson in Paris. Cette dernière association a été crée en septembre 2014 à la suite du meurtre de Michael Brown par la police américaine et travaille pour la déconstruction du « racisme d’Etat », en faisant des campagnes de sensibilisation contre les discriminations. Et l’appel avait été lancé par des lycéens de Bobigny.

Dans le cadre de violences urbaines en marge de ces rassemblements, 245 interpellations ont été recensées selon un décompte communiqué à l’AFP,  par l’entourage du ministre de l’Intérieur, Bruno Le Roux, en dépit de l’appel au calme par Théo Luhaka et du gouvernement.

Parmi ces interpellations une personne a été condamnée à un an de prison ferme, 7 autres ont été mises en examen et 3 ont fait l’objet de convocation par officier de police judiciaire ou de compositions pénales, selon FranceTVinfo. Et les plus gros incidents comme les jets de projectiles, les dégradations de bâtiments ou l’incendie d’un camion de la radio RTL présent au rassemblement fait par des casseurs restent des faits isolés.

En plus des violences physiques, les gens veulent aussi réagir face à la violence verbale lors de ces rassemblements, qui se traduit au mieux par le tutoiement unilatéral, au pire par des insultes  raciales et discriminatoires. Le dérapage d’un syndicaliste de police Luc Poignant « Les mots « bamboula », d’accord, ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable. ()»  (à retrouver dans le dernier lien annexe) lors d’une émission de télévision « C’dans l’Air » a marqué les esprits. Le ministre de l’Intérieur Leroux a condamné ce propos et le syndicaliste s’est  ensuite excusé. Mais le mal était fait.

Bien sûr traiter cette histoire est délicate parce que d’un point de vue judiciaire elle n’est n’est pas encore résolue et que sa dimension politique et sociale est complexe et mérite -est-il nécessaire de le préciser?- un traitement plus approfondi de tous les points de vue.

Finalement en dehors de toutes ces tensions et questions politiques j’exprime mon soutien et mon empathie envers la famille et les proches de Théo Luhaka,  dont la sœur elle-même appelle au calme et réclame « simplement »  la justice pour son frère, nous faisant rappeler ainsi le combat de la famille Traoré toujours à la recherche de la justice et de la vérité.

Sources:

http://www.europe1.fr/societe/comment-les-policiers-vivent-laffaire-theo-2973284

http://www.leparisien.fr/faits-divers/affaire-theo-les-policiers-se-sentent-percus-comme-l-ennemi-09-02-2017-6666993.php

http://www.lepoint.fr/faits-divers/aulnay-sous-bois-le-temoignage-poignant-de-theo-06-02-2017-2102819_2627.php

http://www.lci.fr/faits-divers/info-lci-affaire-theo-pour-la-police-des-polices-igpn-c-est-un-accident-pas-un-viol-2025312.html

http://www.la-croix.com/France/Affaire-Theo-les-parties-sopposent-sur-la-question-du-viol-2017-02-10-1300823593

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/la-patronne-de-l-igpn-personne-ne-nie-que-l-affaire-theo-est-epouvantable_1881210.html

http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/arrestation-violente-a-aulnay-sous-bois/affaire-theo-245-interpellations-ont-ete-recensees-depuis-le-debut-des-violences-urbaines-le-4-fevrier_2060520.html

 

 

 

 

 

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