Le Brexit : Chroniques d’un divorce mal assumé

Lors de l’induction week (la semaine de pré-rentrée) à l’Université de Portsmouth, le professeur débarque dans le petit amphi (Glenn quelque chose, parce que oui, de l’autre côté de la Manche, on appelle nos profs par leurs prénoms) et laisse échapper une plaisanterie assez symptomatique : « Are you the Erasmus students ? » Et les allemands, finlandais, italiens, espagnol, autrichiens et belges (oui parce que pour Glenn, belges et français, c’est pareil !) de répondre « YES » en chœur. Glenn laisse alors échapper : « Oh ça va, il en reste encore… »

  • Les plus jeunes divisés sur la question

La sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne est un phénomène inédit au sein de l’évolution des institutions de la communauté, mais elle est déjà tellement appropriée dans la tête des britanniques, pour les jeunes comme pour les moins jeunes. Alors que je parlais avec un ami britannique rencontré à l’équivalent du forum des assos de l’IEP, et qui représentait le Liberal-Democrat Party, le Brexit est pour lui une connerie sans nom : « On a manipulé les citoyens lors du précédent référendum. Les gens se sont laissés berner » m’affirme-t-il d’un ton résigné, non sans voir dans ses yeux, une réelle passion pour l’Europe et pour la France : il m’a livré une analyse du mouvement En Marche et de la stratégie de refondation du clivage politique, comme s’il était chroniqueur sur un plateau (quand je dis chroniqueur, je ne parle pas des « chroniqueurs » de Cyril Hanouna haha). Cela m’a fait plaisir à voir, une passion européenne chez un jeune citoyen de ce continent.

Non sans me déplaire, Max et moi-même avons aussi rencontré la position inverse : un autre étudiant britannique qui lui nous disait clairement qu’il aurait voté Marine Le Pen uniquement pour son euroscepticisme assumé (mon pauvre, toi t’as pas vu le débat de l’entre-deux tours..). Un pur rejet, plus qu’une critique intelligente de Bruxelles m’a particulièrement frappé : la campagne de demonization de Bruxelles, attribuée à Boris Johnson a particulièrement marqué les esprits. Contrairement à ce qu’ont annoncé les médias français, le Brexit est une question qui a autant mobilisé les jeunes et les moins jeunes, et qui compte autant de détracteurs que de supporters, et ce, des deux côtés.

  • Des partis traditionnels hésitants

Cette division au sein des plus jeunes, n’est pas sans faire écho à la scène politique nationale, où chaque camp est plus fragilisé que jamais. La position de Theresa May en est l’archétype absolu : autrefois désignée Première Ministre par les Tories avec une majorité absolue à la House of Commons, lui permettant d’asseoir un pouvoir exécutif monopartisan et quasiment tout-puissant dans le régime parlementaire britannique, sa désignation a toutefois divisé quelque peu le Parti Conservateur quant à la politique à avoir face au Brexit : l’hésitation au sein des Conservateurs a pris place entre un « Hard Brexit », où la Grande Bretagne recouvrait une indépendance totale de l’UE sur le plan économique (fin du marché unique, de la libre-circulation des biens et des hommes, se concentrer sur les accords commerciaux bilatéraux avec ses partenaires privilégiés) et sur le plan politique (immigration restrictive, souveraineté des traités) et un « Soft Brexit », qui vise à limiter la casse, et à conserver certains acquis européens (marché unique, liberté de circulation…). La cheffe du gouvernement a semblé choisir la première option, dès son arrivée au 10, Downing Street. Si bien, qu’elle a cru bien faire en demandant une dissolution de la Chambre en Juin 2017, avant le début des négociations, pour asseoir sa légitimité : de ce fait, comme Chirac avant-elle mais en moins dommageable, cette dissolution stratégique n’a pas porté ses fruits et lui a fait perdre la majorité absolue, fait rare dans l’histoire politique britannique.

Cet évènement déstabilise encore plus le Parti Conservateur, qui a vu sa frange pro-Soft Brexit progresser et s’imposer à Theresa May, qui se résigne alors à un ultime changement de cap : le discours de Florence, prononcé vendredi dernier en est la concrétisation. May appelle au maintien de la liberté de circulation des citoyens européens, au maintien également des accords économiques avec l’UE. Elle va même jusqu’à accepter d’entériner la jurisprudence de la Cour de Justice de l’UE dans le droit britannique, fait qui signe la fin d’un Brexit dur. Bref, en seulement 3 mois après avoir perdu sa majorité absolue à la Chambre, May est passé du Hard Brexit au Soft Brexit.

Jeremy Corbyn, leader principal du Parti Travailliste, lui n’en mène pas large : s’il n’est pas passé d’une promesse à une autre, c’est sans aucun doute parce qu’il n’a rien promis du tout. Le Labour Party traverse l’une de ses plus grandes divisions politiques depuis le « New Labour » de Tony Blair, et n’arrive pas à décider d’une politique commune pour le Brexit. Cela reste en effet un dilemme qui peut s’avérer mortel pour Corbyn : faut-il applaudir un Hard Brexit, pour quitter enfin la houlette de la méchante Commission Européenne, qui extorque des pounds au Irlande, et en subir toutes les conséquences économiques ? Ou encore faut-il plaider pour un Soft-Brexit, pour un maintien dans les structures de l’UE, alors même que l’on critique Bruxelles ? Dans les deux cas, le Labour semble condamné à perdre une partie de son électorat, la frange populaire, et la frange plus « business » qui a énormément progressé sous l’ère Blair. La conférence de Brighton, ayant eu lieu il y’a quelques jours, et étant une sorte de Congrès du Labour Party l’a bien montré : le parti a annulé un vote devant clarifier la position du parti sur le Brexit. Le discours de Corbyn clôturant le Congrès s’est davantage concentré sur des sujets de politique intérieure, que sur les négociations du Royaume-Uni avec l’UE.

Joseph Euphrosine - photo 2

Le Labour est un parti troublé par ses divisions multiples : Après une pétition ayant réuni plus 5000 membres du parti demandant à Corbyn d’exprimer une opposition à l’usage de l’article 50, les critiques d’Ed Milliband, ancien candidat travailliste au poste de premier ministre aux élections générales de 2015, qui a ouvertement remis en cause l’absence de débat sur le Brexit au sein du Parti. A cela s’accumulent, la sortie du leader du Parti en Irlande Brendan Howlin, ainsi que celle du député John Mann qui fustigent le manque de débat interne sur la question du Brexit ; Mann allant jusqu’à dire que ce comportement du parti rappelle à bien des égards l’autoritarisme de Tony Blair au sein du parti. Le député parle bien d’une stratégie personnelle pour le leader du Parti : « des débats si polémiques que celui du Brexit » seront évités lors de cette conférence parce que « Jeremy Corbyn se prépare clairement pour accéder au pouvoir ».

  • « Troisième voie » et clémence européenne : de vraies alternatives ?

L’imaginaire de la 3ème voie a peut-être réussi en France, mais elle peine à convaincre chez les grands-bretons. Le Liberal Democrat Party tente alors une stratégie de différenciation politique pour se faire remarquer davantage aux yeux des britanniques. Son congrès, ayant eu lieu mi-septembre, acte la fin d’un processus de refondation idéologique d’un parti plus au centre que de centre-gauche. Résultat des courses : son leader, Sir Vince Cable se considère comme le futur premier ministre. Le Brexit a été l’élément déclencheur pour refonder le centrisme en Grande-Bretagne, avec un mot d’ordre « Exit the Brexit » : l’idée étant d’aboutir à un nouveau référendum à la fin du processus de négociations avec l’Union européenne, afin de laisser le choix aux citoyens d’entériner définitivement le Brexit, ou encore de faire le choix du Remain, choix encore plébiscité par ce parti.

Joseph Euphrosine - photo 3

Ce qui est sûr à présent, c’est qu’après le changement de stratégie de négociation de Theresa May vendredi 22 septembre dernier, la balle est dans le camp de l’Union Européenne pour appliquer un brexit plus souple ou au contraire plus dur. Si au moment du Brexit, la plupart des chefs d’États européens voulaient des négociations difficiles ; on se souvient du Président Hollande déclarant peu après le referendum: « Theresa May veut un Brexit dur, la négociation sera dure {…} Le Royaume-Uni doit payer le prix du Brexit {…} Je pense que (le Brexit) ça sera douloureux pour les britanniques » ; aujourd’hui il apparaît que l’UE souhaite être plus clémente avec un pays qui sociétalement comme politiquement, ne sait plus quelle politique adopter face à ce divorce historique.

Joseph Euphrosine

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