La culpabilisation des femmes

Entre l’affaire Weinstein, le hashtag #balancetonporc, l’affaire concernant une fillette de 11 ans violée et jugée comme consentante, il semble plus qu’important de parler du phénomène de harcèlement, du viol et des agressions sexuelles.

Bien que les hommes soient eux-mêmes victimes de harcèlement, de viols et d’agressions, je préfère aborder ici la culpabilisation des femmes, car il suffit de regarder les statistiques pour voir qu’une écrasante majorité – si ce n’est la quasi-totalité – des cas concernent des femmes. Et, quasiment à chaque fois, les femmes victimes de ces agressions sont culpabilisées.
En effet, il suffit de lire les commentaires des publications d’articles concernant l’affaire Weinstein sur Facebook par exemple, pour voir que des hommes (mais également des femmes) culpabilisent toujours plus les victimes, notamment en leur reprochant de « ne pas avoir parlé plus tôt », « de l’avoir bien cherché » etc.

Je voudrais donc revenir sur quelques commentaires qui m’ont particulièrement choqués, tenant à préciser qu’ils proviennent aussi bien d’hommes que de femmes.

  • « Elle l’a bien cherché »

Alors non, une victime n’a jamais « cherché » ou « provoqué » ce qui lui arrive. Qu’elle ait bu, qu’elle porte une jupe ou un mini-short, rien ne justifie une agression ou un viol. En fait, les questions de la tenue ou du niveau d’alcoolémie ne devraient même pas être posées, car elles impliquent que l’une de ces caractéristiques serait une circonstance atténuante pour l’agresseur. Or, il n’en est rien. Une femme peut s’habiller comme elle veut, peut boire autant qu’elle veut, elle ne devrait pas être coupable de sa propre agression. Rien ne peut défendre une agression ou un viol. Rien. Le seul coupable, c’est l’agresseur.

  • « Pourquoi elle ne l’a pas dit plus tôt ? »

Commentaire vu et revu sur l’affaire Weinstein. Alors, qu’on se mette d’accord, une agression sexuelle ou un viol, c’est pas le genre de sujet qu’on raconte au même titre qu’une visite au musée. Ce genre de chose traumatise psychologiquement la victime. De plus, cela s’accompagne souvent d’un sentiment de honte et de culpabilité, qui est un frein supplémentaire pour libérer la parole. Il faut, pour certaines personnes, déjà beaucoup de temps avant d’admettre ce qui leur est arrivé. Alors non, il n’y a rien d’étrange dans le fait que les victimes n’en parlent pas dans les 5 minutes qui suivent.

  • « Pourquoi elle ne porte pas plainte plutôt que d’en parler sur les réseaux sociaux ? »

Peut-être parce qu’en France, on constate qu’il y a une défaillance de la justice à ce niveau là. Nombreux sont les témoignages de femmes qui, voulant aller porter plainte après une agression ou un viol, se retrouvent face à des policiers qui leur demandent comment elles étaient habillées, si elles avaient bu etc. Donc, en gros, après l’humiliation de l’agression en elle-même, les femmes sont victimes d’une deuxième humiliation, où on leur fait clairement comprendre avec ces questions qu’elles l’ont peut-être un peu cherché, après tout.
Quand on ne leur pose pas ces questions, on leur suggère souvent de déposer une main courante, « faute de preuves ». Si il y a plainte, la majorité des affaires sont classées sans suite, et l’agresseur s’en sort indemne. Alors oui, il est peut-être difficile pour une victime, une fois qu’elle trouve le courage d’en parler devant la justice, de voir sa parole remis en question, de se faire entendre dire qu’elle l’a « cherché » avec son comportement, son habillement etc. Entre aussi en cause le fait de devoir raconter dans les détails l’agression qu’elles ont subi devant un public, rajoutant de la honte sur la honte déjà présente.

  • « J’ai jeté un coup d’oeil sur le hashtag #balancetonporc. Conclusion : je vais inscrire ma fille à la boxe thaï karaté kung-fu MMA »

Je trouve ça vraiment triste d’en arriver là. Ce serait donc aux femmes de s’adapter à la violence de certains hommes ? Et si, au lieu d’entraîner nos filles au self-defense, on apprenait plutôt à nos garçons le respect de la femme ? Car ce genre de commentaire, bien qu’il ne provienne pas d’une mauvaise pensée en soi, implique que c’est à nous, les femmes, de nous protéger face à la violence de certains hommes. De la même manière qu’aujourd’hui, beaucoup de femmes censurent d’elles-mêmes leur façon de s’habiller quand elles sortent, préparent des itinéraires spéciaux pour éviter certaines zones dans les villes (stratégies d’évitement). Là, on devrait en plus apprendre à se défendre contre les agresseurs ? Ça ne devrait pas arriver jusque là. On devrait pouvoir se sentir en sécurité et libre de nos actes/mouvements dans la rue, dans un bar, dans une boîte, n’importe où en fait, sans avoir besoin d’une préparation physique et mentale pour « survivre ».

  • « C’est pas du viol, c’est le devoir conjugal »

C’est sûrement le propos tenu qui m’a le plus choqué. Le « devoir conjugal », il y a encore des personnes qui pensent que ça existe ? Par conséquent, j’aimerais revenir sur le viol conjugal, cette « sorte » de viol oubliée car difficile à prouver, mais pour autant extrêmement présente.

Le viol conjugal, qu’est ce que c’est? 

– Quelques rappels statistiques

Quand on parle de viol, on a souvent en tête cette image de l’inconnu dans la ruelle sombre. Pourtant, cette image est faussée car seuls 17 % des auteurs de viols sont inconnus de leur victime.
Selon le Haut Conseil à l’Égalité entre les Hommes et les Femmes :
– « en 2011, sur les 4983 plaintes pour viol, 3742 viols ont été commis à l’encontre de femmes et 432 à l’encontre des hommes. Parmi ces viols, 906 sont des viols conjugaux commis à l’encontre des femmes et 179 à l’encontre des hommes ».
– « 83 % des victimes de viols ou de tentatives de viol connaissent leur agresseur »
– « 31 % des auteurs sont les conjoints vivant avec la victime au moment des faits »

Seules 11 % des victimes portent plainte, et 13 % déposent une main courante. Ce qui veut dire qu’on peut, selon les estimations, multiplier le nombre de viols par 10 !

On imagine souvent un viol conjugal comme quelque chose de « violent » physiquement, alors que la réalité peut être tout autre. On oublie les pressions physique non violente (il insiste encore et encore physiquement parlant) et psychologique qui peuvent avoir lieu.

Pendant bien trop longtemps, le devoir conjugal était une norme dans le couple.
Qu’est-ce que le devoir conjugal ? Vu de manière dite « négative », il définit l’interdiction de tromper son conjoint, d’avoir des relations hors mariage. Vu de manière dite « positive », il impose une vie sexuelle entre époux (qu’il y ait consentement ou non…).

On peut ainsi se rappeler de cette affaire en 2011 où un juge avait déclaré un divorce « exclusivement » aux torts d’un homme de 51 ans, pour la raison qu’il n’avait des relations avec son épouse que trop rarement. Il s’était également vu infliger 10 000 euros d’intérêt pour cette même raison…

Il aura fallu attendre la loi du 4 avril 2006 pour que la notion de viol entre époux soit explicitement décrite : « Le viol et les autres agressions sexuelles sont constituées lorsqu’ils ont été imposés à la victime dans les circonstances prévues par la présente section, quelle que soit la nature des relations existant entre l’agresseur et sa victime, y compris s’ils sont unis par les liens du mariage. Dans ce cas, la présomption de consentement des époux à l’acte sexuel ne vaut que jusqu’à preuve du contraire », et attendre la loi du 9 juillet 2010 pour que la « présomption de consentement entre époux à l’acte sexuel » soit supprimée.

Alors petite piqûre de rappel concernant le devoir conjugal : il n’existe pas. Dans un couple, un partenaire n’a aucun droit sur l’autre. Nous n’appartenons pas à notre partenaire (ni à quiconque d’ailleurs). Il n’y a pas de « devoir conjugal », qu’on soit marié ou pas. Nous ne sommes pas obligés d’avoir des relations sexuelles avec nos partenaires si nous ne le désirons pas. Nous n’avons pas à nous sentir coupable de dire « non » à notre partenaire, peu importe les raisons. C’est aussi simple que ça, enfin, en théorie uniquement malheureusement.

J’avais été surprise de lire d’un psychiatre un article considérant qu’un acte sexuel non désiré ne pouvait se résumer à un viol. Bien sur, la question du consentement et de sa définition se pose. Malgré tout, je trouve cela inquiétant de la part de spécialiste psychiatrique (vers qui les victimes se tournent souvent) d’avoir un tel point de vue sur le viol. Un acte sexuel non désiré est synonyme de non consentement. Peut-on donc excuser un.e conjoint.e d’avoir obligé sa/son partenaire à avoir des relations sexuelles avec, sans pour autant qualifier l’acte de viol ? Car dans bien des cas, quand les viols se déroulent au sein du couple, l’agresseur pourra se défendre en disant que la victime ne s’est pas débattue, ce qui montre donc un certain consentement. Pourtant, pour certaines victimes, le choc est tellement important que le cerveau est dissocié du corps, ce qui explique l’absence de débattement. Cela est expliqué par la psychiatre Muriel Salmona :

« [En présence d’un danger] Le cerveau joue alors son joker : il fait disjoncter le circuit émotionnel en délivrant un cocktail de morphine et d’un produit similaire à la kétamine. L’amygdale est inondée par ces drogues et la tempête émotionnelle disparaît. Une dissociation s’opère et le corps ne ressent plus rien. Vous êtes alors comme déconnecté de la situation, que vous vivez comme spectateur, comme si vous la suiviez à la télévision. »

J’ai été moi-même victime de cette « déconnexion », c’est sans doute pour ça que j’ai du mal à accepter le discours de ce psychiatre. J’ai mis presque 2 ans à réaliser que ce que j’avais vécu était un viol de la part de mon copain de l’époque. Pourquoi ? Parce que le déni suite au choc psychologique était trop important. Libérer la parole face à ce que j’avais vécu m’a énormément aidé, même si on ne « guérit » jamais d’un tel traumatisme. Un viol entraîne bien souvent la honte, la culpabilité, le dégoût, la crainte. Il provoque la perte de confiance en soi, la perte de confiance envers les hommes (ou les femmes). Pourtant, il n’y a pas de honte, pas de culpabilité à avoir. Une victime n’est jamais coupable, peu importe les circonstances. La tenue vestimentaire, le comportement, le niveau d’alcool, la relation avec l’agresseur, rien ne justifie un viol. Rien.

– A propos du consentement…

On ne saurait trop rappeler qu’un non est un non, même si vous avez énormément envie de votre partenaire. En fait, rien ne peut être « pris pour » un oui, sauf un oui lui-même. Si votre partenaire vous dit qu’il/elle est fatigué.e, laissez-le dormir. Si votre partenaire vous dit qu’il/elle n’a pas envie, n’insistez pas. Que le refus soit clairement exprimé ou pas, tant qu’il n’y a pas d’approbation, il n’y a aucune excuse valable pour forcer une relation sexuelle.
Pour l’exprimer plus simplement pour ceux qui n’auraient toujours pas saisi le truc : si vous proposez à votre partenaire de manger mais qu’il/elle n’a pas faim, vous n’allez pas le faire manger de force. Si vous proposez du thé à votre partenaire mais qu’il/elle n’en veut pas, vous n’allez pas lui faire boire de force (cf cette merveilleuse vidéo qui explicite bien le problème).

Alors s’il vous plaît, arrêtons de culpabiliser les victimes, et pointons du doigt les vrais responsables, à savoir les agresseurs.

Louise Dupuis

Un commentaire sur “La culpabilisation des femmes

Ajouter un commentaire

  1. Très bonne initiative cet article, la parole se libère et il est très important d’en parler. Du coup je me permets de préciser pour que la parole sois juste, que la petite fille de 11 violée n’a pas été jugée consentante. Suite à la plainte déposée, son viol a été qualifié d’atteinte sexuelle, donc l’élément de contrainte propre au viol n’a pas été retenu. Mais du coup les parents ont demandé une requalification des faits, donc l’affaire est cours de requalification et elle sera jugée en février.
    Sinon article très juste, très intéressant, merci beaucoup

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :