CHRONIQUE GREC #1

« Oh que c’est beau l’automne à Vienne
C’est que sans réfléchir
J’ai préféré partir
Et je suis à Vienne sans toi« .

S’incarne dans ces vers de Barbara mon appréhension certaine quant aux adieux, durs mais nécessaires, à nos bons grecs gaulois. Une année scolaire sans le doux réconfort de la sauce algérienne et du sourire du Chef, un sourire franc, brave, comme à l’épreuve de la démagification et de cette jungle de rictus froids et hypocrites devenus la norme dans ce triste monde.

Partir loin de ces suppléments frites qui réchauffent les cœurs les soirs d’hiver, loin de ces douces soirées Nantériennes où les doigts s’embourbent dans la sauce négligemment dispersée dans l’étui couleur or. Bien modeste fourreau pour une si noble épée. Par ailleurs, si la renommée de Berlin n’est plus à faire, Vienne est-elle un carrefour culturel intéressant pour le passionné de cuisine turque ?

C’est lors de mes premières échappées solitaires dans les rues de la ville que je sentis ce doux fumet, si familier mais toutefois si unique. Une longue file d’attente s’était spontanément formée à l’angle de Zieglergasse et de Westbahnstraße, comme une invitation à la rejoindre. J’approchai ce rassemblement d’un pas méfiant, ne me sachant pas chez moi. J’aperçu au fur et à mesure que je marchais dans la nuit de Neubau des lettres d’or se détacher du paysage nocturne, ces mêmes lettres qui, à l’avenir, allaient bercer plus d’une de mes promenades : « BERLINER DÖNER ».
Je pris place dans la file d’attente, stupéfait de sa diversité socio-culturelle. Des collégiens. Un couple de jeunes femmes. Trois touristes asiatiques. Des ouvriers du bâtiment. Deux policiers, utilisant leurs talkies-walkies afin de réceptionner les commandes de leurs camarades restés au commissariat. Dans cette file d’attente, aucune hiérarchie, aucune classe sociale. Une unité absolue, cristallisée par le désir de goûter ce fameux Döner. Une trêve culinaire, en somme. M’interrogeant sur la possibilité de rédiger un mémoire de master sur le rôle de la gastronomie turque dans la gestion des conflits sociaux, je fus interrompu par une forte injonction : « Nächste, bitte ? » (« Suivant, svp », ndt.). Je levai la tête. L’un des cuisiniers venait de me solliciter afin que je lui fasse part de mon souhait d’admirer son savoir-faire. J’avais jusqu’alors avancé dans la fille d’attente sans m’en rendre compte, ne prêtant pas attention à l’atelier des artistes. Je tournai la tête à gauche, quand mes yeux ont étincelé, tel l’archéologue face à un tombeau de la civilisation pré-colombienne.
Deux broches de viande différente. Un four à pain. Six sortes de crudités. Trois sauces et du hummus. Une chose était sûre, j’allais manger un bon grec sa mère. Le temps de reculer d’un pas pour jeter un coup d’œil au menu, je prononçai, dans mon meilleur allemand, la phrase qui allait devenir mon credo pour les huit prochains mois : « einmal Mega Döner mit Lamm, bitte » (« un mega grec avec de l’agneau, svp », ndt.). Le chef s’éloigna du comptoir afin de confectionner son chef-d’œuvre. Je le vis trancher délicatement la viande et la disposer dans le pain juste sorti du four. Il revint vers moi, et, d’un ton chaleureux, me présenta son choix de sauces et de crudités. Je répondis d’une voix assurée (fier de ne pas avoir cédé au réflexe franco-centré du « salade tomates oignons »): « mit alles und scharf », l’invitant à me servir l’intégralité des crudités disponibles ainsi que de la sauce harissa. Il s’exécuta, et m’échangea cet artefact contre la somme dérisoire de quatre euros et trente centimes. J’avais la relique en main. À moi de jouer.

Quel incroyable mariage des saveurs. Le pain chaud rafraîchi par les crudités et les sauces, elles-mêmes habillant la viande comme un manteau d’hermine. N’en déplaise à mes abonné.e.s végétarien.ne.s, rien ni personne ne pourra détrôner la délicatesse de la viande d’agneau. Je maudis brièvement le ciel quant à l’inexistence de ce choix dans ma belle France, au profit de la viande de poulet, mais je me reconcentrai rapidement sur mon bon Döner. Quelle merveille, du début à la fin. On en vient même à apprécier le chou rouge, si fade servi seul, si indispensable à ce divin sandwich. Par ailleurs, la présence de six fruits et légumes au sein de ce pain pita ferait pâlir plus d’un.e diététicien.n.e.
Ayant fait le choix du Mega Döner, je pus jouir d’une double ration de viande, un régal pour les papilles. La sauce Harissa frappe juste, efficace comme Dani Alves. Les crudités se mélangent et chatouillent le palais d’une manière absolument unique, qui n’est pas sans rappeler les coups francs de Roberto Carlos.

Là où le Côté Jar était mon rendez-vous hebdomadaire, le Berliner Döner s’installa rapidement comme une routine quasi-quotidienne. Comment résister à l’appel d’un tel miracle ? J’en fis rapidement part à mon confrère Thibaut, qui s’empressa de monter à bord d’un 747 pour accomplir le pèlerinage. Son avis rejoint le mien à la première bouchée, lorsqu’il vanta les mérites de la fameuse « sauce spéciale » et de la viande d’agneau. Un fin connaisseur, s’il en est. Nous consommâmes quatre Döner, quota efficace.

Là où Vienne semble de cette manière une destination incontournable pour le passionné de grecs, je ne peux m’empêcher de la recommander à tous les consommateurs, même les moins aguerris, et en particulier aux sceptiques du grec français. La viande des contrées autrichiennes est moins grasse, le sandwich est moins calorique mais remplit tout aussi efficacement la panse, sans avoir besoin de frites ! Par ailleurs, là où le Mega Döner s’achète pour 4,30€, le sandwich normal ne vous coûtera que 3.30 euros. La moitié d’un grec français, pour tout autant, si ça n’est plus, de plaisir.

« Salade tomates oignons à vie, c’est de plus en plus sûr ». YAFFA Élie, Salade Tomates Oignons, 0.9, 2008.

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