C’était Johnny…

Le samedi 9 décembre, Emmanuel Macron avait décrété l’organisation d’un hommage populaire à Johnny Hallyday, décédé à 74 ans le mardi 9 décembre dans sa maison de Marne-la-Coquette. Près d’un demi-million de personnes étaient attendues dans la capitale.

Ce n’est ni la fraîcheur ni l’heure matinale qui ont découragé les premiers fans de venir se coller aux barrières métalliques qui bordent les Champs-Elysées. Il est à peine plus de 10h, et déjà, les plus réveillés donnent de la voix : « Johnny ! Johnny ! », ils scandent, avant d’embrayer sur les classiques de l’idole des jeunes. Déroutant, tout de même, de voir ces cinquantenaires attifés des blousons de cuir de leur vingtaine, sans doute sauvés des placards ou de greniers où ils étaient remisés jusqu’à hier, imiter les vibratos hallydaysiens sur « Que je t’aime » ou « Quelque chose de Tennessee ».

La foule est hétéroclite. Si les blousons noirs sont les plus bruyants, ils sont en minorité : la plupart sont venus en famille, et ont sorti bonnets, écharpes, doudounes et moufles. Le public a entre quarante et soixante ans. Les touristes se repèrent à leurs visages interloqués : « Excusez-moi », s’enquiert un Japonais en manteau noir dans un anglais approximatif, « c’est pour quoi, tout ça ? ». On lui répond. « Alors, c’était une sorte de superstar en France, c’est ça ? », essaie-t-il de comprendre. « C’est ça. Une superstar pour tous ceux qui parlent français. »

Autour de l’Arc de Triomphe, les enfants juchés sur les épaules de leurs papas surplombent la foule. On se croirait presque dans une kermesse géante, tant le ciel est bleu, tant les gens sourient et rient. Enfin, jusqu’à ce que le corbillard ultramoderne du « Patron » ne contourne la Place de l’Etoile : là, les premières larmes sont versées, les premiers poings levés. Le silence se fait, pesant, seulement troublé par les cris des bambins –vite rabroués par leurs parents-, et le battement des palles des hélicos de télévision. En un instant, la kermesse s’est muée en messe, la solennité a envahi la Place Charles de Gaulle.

« On lui devait bien ça »

« Je vous avais bien dit qu’on aurait dû apporter des tabourets », glisse une maman tout de rose vêtue à son mari, en train de livrer bataille avec ses enfants pour qu’ils se tiennent tranquilles. Il faut dire qu’on trouve rapidement le temps long. Le show aurait dû commencer il y a déjà, bien vingt minutes, et – La foule se tait : au loin, on entend les premiers vrombissements des moteurs. C’est pour ça qu’on est arrivé en avance, qu’on a réveillé les gosses, qu’on a préparé les sandwichs : le cortège de bécanes, les « bikers ». « Et tu sais, il paraît que c’est David Hallyday qui sera en tête de file ! » C’est une femme à bonnet rayé qui en informe son amie, chaudement emmitouflée dans une doudoune bleu turquoise, et qui écarquille les yeux, se dressant sur la pointe des pieds, pour ne pas rater une miette du spectacle.

Elles sont là, les Harley, les Suzuki, les Ducati, les BMW (mais surtout les Harley), leur carrosserie lustrée renvoyant en reflets chromés les rayons du soleil de midi sur la foule qui se presse autour d’elles. Les motards n’hésitent pas à mettre l’ambiance, klaxonnent, activent leurs sirènes, font rugir les moteurs de leurs engins. Dans le public, c’est chacun pour soi : tous essaient de se frayer un chemin pour admirer au plus près les motos, les papas agrippant d’une main leur progéniture, les mamans courant à leur suite. Finalement, le fils de Johnny n’ouvrira pas le cortège ; c’est la Harley bleue de feu le chanteur qui a pris sa place.

Le cortège s’éternise mais l’excitation ne retombe pas. On se perd dans la foule, qui résonne des cris des prénoms des gens que l’on a perdus dans la cohue. Il faut crier fort, car le ronflement des mécaniques fait trembler les pavés. Quelques petits rigolos ont rejoint le défilé en enfourchant des vélos et même des vélibs. Ça fait rire la foule. L’euphorie ne cesse pas, et les drapeaux, fanions, T-shirts et autres goodies vestimentaires à l’image de Johnny parsèment la masse qui se presse autour des barrières –et que les nombreux policiers ont du mal à contenir. C’est, en somme, un joyeux bordel. « On lui devait bien ça, quand même », commente un cinquantenaire engoncé dans un bonnet trop petit pour lui, avant de partir d’un grand rire chaleureux.

« Vachement impressionnant »

Mais bientôt, les derniers motards quittent la piste : il est l’heure de partir, sauf pour les plus courageux, qui ont décidé de descendre les Champs jusqu’à la Concorde, jusqu’à l’Eglise de la Madeleine, où doit avoir lieu l’hommage populaire du Président Emmanuel Macron au chanteur décédé deux jours plus tôt. Les stations de métro et de RER sont fermées ; mais il fait beau, les gens chantent du Johnny, les oiseaux chantent aussi, mais pas du Johnny. La foule se met en branle, lentement. Le long du chemin, la Mairie de Paris a installé des écrans géants, qui retransmettent clips en noir et blanc à l’appui un medley des tubes du « taulier », que les musiciens de ce dernier sont en train de jouer en direct à l’Eglise de la Madeleine –sans la voix.

On arrive autour de l’Obélisque, dominé en arrière-plan par la Grande Roue de Marcel Campion. Sur celle-ci, on a déployé une affiche arborant le visage du chanteur, paraphé d’un « Johnny Au-revoir » des plus sobres, et qui paraît ridiculement petite proportionnellement à la Roue. « C’est vachement impressionnant », s’émeut un quadra barbu, à destination de personne en particulier. Impressionnant, c’est le mot. Devant les bâtiments style XIXème qui encerclent la Place de la Concorde, on a placé un écran géant qui s’apprête à retransmettre le discours du président. Les neuf hectares de la place sont noirs de monde. « Et ça continue encore par là-bas », précise Bruno, un trentenaire –qui va sur ses quarante ans-, fan de Johnny « depuis toujours », en désignant la direction de la Madeleine.

Il discute un peu, mais se tait lorsque les haut-parleurs saturés commencent de crachoter les mots d’Emmanuel Macron. Apparemment, le discours, dont on sent que le Premier fonctionnaire le veut touchant, fait son effet. Une fille aux cheveux rouges et au manteau noir s’extirpe de la foule en jouant des épaules ; les larmes dégoulinent sur ses joues. Macron demande au public d’applaudir Johnny : les salves durent bien trois minutes. Personne ne veut vraiment s’arrêter. Ça serait comme accepter qu’il est parti. Les derniers claps continuent de résonner, mais la musique de cérémonie retentit dans les caissons de basse. C’est l’Hymne à l’Amour. A l’écran, les personnalités en pleurs défilent : la famille Hallyday, Eddie Mitchell, Danny Boon, Patrick Bruel. Dans la foule, on se tient droit, quiet. C’est comme assister à l’enterrement d’une époque.

Il est presque 14h, et l’assemblée se disperse. Les conversations se sont faites moins animées. Les gens ont dans la voix l’intonation de la résignation. Johnny, c’est fini. Mais pour ces quadras, quinquas, sexas, qu’ils soient chauves ou coiffés d’une banane travaillée, serrés dans un blouson de cuir depuis longtemps trop petit pour eux ou dans une doudoune, pour tous ces gens, le feu ne s’éteindra jamais.

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