CONCOURS DIPLO D’OR : « L’histoire les a absous » : le Venezuela dans la tourmente étatique latinoaméricaine

« La historia los absolvió », tweete le président vénézuélien Nicolas Maduro le 25 novembre 2016, deux jours après la mort de Fidel Castro, avec des photos de ce dernier accompagné d’Hugo Chávez ; au même moment, le Venezuela s’enfonce dans un chaos politique et civil grave. Le pays est plongé dans de graves pénuries alimentaires depuis un an. L’opposition parlementaire a remporté les législatives et demande des élections présidentielles anticipées. Les manifestations se multiplient, et en septembre 2016, environ 1 million de personnes manifestent à Caracas : huit vénézuéliens sur dix veulent changer de gouvernement. La répression est violente : entre juin et août 2017, 129 assassinats et 5092 arrestations arbitraires ont lieu, et l’usage de la torture est dénoncée par un rapport de l’ONU. Pour autant, loin d’être un cas isolé, la crise vénézuélienne est symptomatique du problème de la construction de l’Etat-nation en Amérique latine.

Le pétrole à la base de l’Etat

En 1998, Hugo Chávez est élu président du Venezuela. Il cherche à réformer le pays en profondeur par le socialisme : nationalisation d’entreprises, redistribution des terres, programmes d’alphabétisation, le tout appuyé par une économie basée sur l’exploitation pétrolière. Dans les années 60, le Venezuela est une des seules démocraties d’Amérique latine ; mais elle est marquée par la corruption et la mauvaise gestion pétrolière. Le succès de Chávez tient de son discours centré sur la redistribution des richesses, après des décennies d’augmentation des inégalités. La configuration économique de l’époque, avec la croissance des prix du pétrole, lui permet de tenir ses promesses.
Durant les années 2000, le pétrole permet le développement économique au Venezuela tout comme le cours élevé des matières premières agricoles permet le développement au Brésil et en Argentine. Cependant, cette spécialisation pétrolière poursuivie par Chávez va rendre le pays d’autant plus sensible aux fluctuations financières du pétrole qu’il représente 40% de l’activité économique du pays. En 2016, la crise vénézuélienne débute à cause de la chute du cours du baril, combinée au problème récurrent de rationnement d’énergie et de l’escalade de l’inflation qui atteint des niveaux de 500%.

Alors que le Brésil et l’Argentine ont diversifié leur économie, le Venezuela a toujours poursuivi contre vents et marées sa spécialisation économique dans le pétrole, car un lien existe entre celui-ci et la démocratie vénézuélienne. Dans les années 60, le pays échappe aux régimes autoritaires qui traversent tout le continent parce que les richesses de la rente pétrolière permettaient de dialoguer avec les différents groupes sociaux et d’apaiser les conflits en achetant la paix (Bauer 2003). Le pétrole est vecteur de stabilité politique et de paix sociale. C’est aussi un patrimoine ; Hugo Chávez avait centré sa campagne sur l’idée que si autant de personnes vivent dans la pauvreté alors que le pays est riche en pétrole, c’est parce qu’une minorité s’est appropriée ce qui est un bien public à tous les vénézuéliens. Le pétrole a fondé la richesse vénézuélienne, sa démocratie et ses inégalités. L’effondrement des prix du pétrole, c’est l’effondrement du système politique. Lutter contre les inégalités, c’est d’abord redistribuer les richesses de la rente.

Le partage de la terre suit la même logique. Comme tous les pays latino-américains, le Venezuela hérite du colonialisme le modèle latifundiste. Ce système d’exploitation agraire concentre la propriété des terres entre les mains d’une petite bourgeoisie agraire détenant de très larges  exploitations agricoles. Les révolutions agraires historiques en Amérique latine visent à redistribuer les terres aux habitants. Chávez emprunte le même chemin en déclarant « la guerre aux latifundios » : en 2010, il envoie les Forces Armées Nationales Bolivariennes exproprier par la force 20200 hectares sur 43 terrains privés, qu’il qualifie « d’action révolutionnaire pour approfondir la transformation structurelle d’un monde inégalitaire ».
Ceci, paradoxalement, n’a aucun effet positif sur la situation alimentaire catastrophique du pays ; en se spécialisant sur le pétrole, le gouvernement a abandonné la production agroalimentaire, obligeant l’importation des produits de première nécessité (l’alimentation des vénézuéliens en dépend à 60%), et provoquant l’inflation.

Le pétrole est également au centre des relations internationales pour Chávez. Des accords bilatéraux de coopération pétrolière sont signés avec la Colombie, l’Argentine et le Brésil.
Cependant, depuis 2015, un mouvement général de déclin des populismes de gauche latinoaméricains apparaît ; dégel des relations américano-cubaines, destitution de la présidente brésilienne Dilma Roussef, fin d’une décennie de présidence de la famille Kirchner en Argentine avec l’élection de Mauricio Macri qui demande aussitôt l’exclusion du Venezuela du Mercosur. L’alliance traditionnelle de ces quatre pays à tradition socialiste est en phase de rupture ; cependant, c’est peut-être moins pour des raisons démocratiques que purement économiques, car des relations internationales basées sur le pétrole sont condamnées à décliner avec le cours du baril.

  • Haine du politique

L’Amérique latine est traversée par le problème de désaffection vis-à-vis du politique. Dans tous les pays, les sondages sur la confiance des citoyens envers les institutions placent les institutions politiques en dernières. L’Eglise, au contraire, est toujours en tête de liste.

Confiance envers les institutions au Venezuela (2004) :

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Pénuries, hyperinflation, récession, criminalité… et déclassement social : dans les années 2000, 20% de la population vénézuélienne passe de « classe moyenne » à « pauvre ». Le sentiment de désillusion envers le régime chaviste se répand très vite parmi ceux qui avaient auparavant soutenu le projet révolutionnaire. Le gouvernement augmente ses faveurs auprès des populations pauvres afin de s’assurer de leur soutien (Bauer 2003).
Dès 2000, l’opposition grandit. Deux blocs politiques distincts se forment : les « pro » Chávez, soutenus par le pouvoir, et l’opposition, demandant la destitution du président. Ces deux camps, auxcapacités de mobilisation énormes, s’affrontent systématiquement dans la rue, l’espace politique et les médias, jusqu’à développer un sentiment de haine réciproque. En 2013, Nicolas Maduro succède à Chávez, en poursuivant la même ligne politique. Dans une atmosphère aussi conflictuelle, l’explosion d’un conflit armé n’était qu’une question de temps et était déjà pré-sentie par les spécialistes depuis des années.

La liberté d’expression n’est, comme dans beaucoup de pays latino-américains, pas respectée, en l’occurrence avec le contrôle des médias par les chavistes et l’intervention directe du gouvernement : en 2013, Maduro créé le « Jour de l’amour et de la loyauté à Chávez », niant ainsi institutionnellement toute contestation.

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Face au déclin des institutions garantes de la démocratie, l’Eglise reste un des rares ensemble solide et intégrateur. Le poids de l’Eglise catholique s’explique également par le fait que pendant longtemps, elle a représenté une des forces d’opposition principale au régime chaviste. Ce phénomène est, d’ailleurs, récurrent dans les régimes autoritaires socialistes : à Cuba, l’Eglise catholique, seule institution suffisamment organisée face au pouvoir, prend progressivement un rôle « para-politique » en créant des actions et des espaces de participation dans la société civile malgré les interdictions. Au Venezuela, l’Eglise catholique déclare que la crise est devenue une « lutte entre un gouvernement devenu une dictature et tout un peuple qui réclame la liberté ».

Après avoir promis des élections anticipées à de nombreuses reprises, Maduro provoque des élections constituantes en juillet 2017 qu’il gagne. Son mandat termine théoriquement en 2018… Reste à savoir si les présidentielles auront réellement lieu, et si c’est le cas, si elles parviendront à provoquer un véritablement changement, car la crise vénézuélienne, loin d’être simplement politique, est ancrée dans des causes structurelles résultant de dynamiques communes à de nombreux Etats latino-américains, où, que l’histoire ait absous les dictateurs ou non, « ils » ont façonné les problèmes actuels.

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