La beauferie ou le nouveau mépris de classe

Commençons cet article en disant qu’il y a deux beauferies : la véritable, l’authentique, celle dont on se moque dans les grandes villes et auquel parfois on se rattache comme une madeleine de Proust ; et puis il y a l’autre, une beauferie mimée, de l’ordre de la raillerie, d’un sexisme surjoué et qui se veut humoristique. Quelque part, on joue au beauf, on fait semblant pour faire rire, on impose du Patrick Sébastien en soirée, on fait des blagues salaces avec une voix raillée et un accent paysan alors qu’en réalité on n’est rien de tout cela. Il n’y en soi pas de problème avec l’imitation, d’ailleurs adopter la forme de l’autre est un exercice positif, un travail empathique nécessaire. Un peu comme, lorsque Coluche jouait à l’alcoolique et Desproges faisait l’antisémite. On se moque des contradictions de l’autre mais surtout de nous-mêmes qui vivons à l’extérieur. Mais en faisant du beauf un véritable personnage, la plupart de ceux qui l’adoptent sont en réalité très peu empathiques avec la réalité. Que l’on aime ou pas l’humour de Bigard, on ne peut nier qu’il existe une sorte d’attachement de sa part pour ce que l’on appelle « les beaufs ». Cependant, jouer au beauf alors que l’on est pas vraiment, c’est souvent caricaturer le provincial arriéré, le fameux archétype du « tonton raciste » dans un repas de famille. Il y a dans ce personnage improvisé du beauf, une sorte d’amalgame entre les agriculteurs, les ouvriers, les racistes, les sexistes, les homophobes et autres intolérants. En fait le beauf de ceux qui n’en connaissent aucun ne ressemble à personne mais pourtant il fait rire tout le monde.

Le problème avec ce faux beauf c’est qu’en prenant certains traits d’une classe social précaire, qui subit un capital culturel souvent faible on en tire une caricature injuriante. Ça fonctionne comme les fake news, un peu de vrai, de l’imaginaire collectif, et de la complaisance dans l’ignorance, on pourrait parler de fake beauf. Ce mensonge humoristique qu’on se joue à nous même, comme une mélodie qu’on a toujours connue, fonctionne sur l’inconscient comme un chronique d’Eric Zemmour. On sait que ça ne correspond à rien mais à force de l’entendre on a l’impression que ça fait écho au réel. Puis les faits divers nous confirme à quel point le rural est le lieu de toutes les dérives, et de biais de confirmation en blagues beaufs on se dirige vers l’essentialisation des provinciaux comme des beaufs.

On les résume à cela. On les imagine autour d’un apéritif fort, les hommes dans des chaises en rosiers et une dame, celle de celui qui invite, leur rendant service dans un silence brisé par les seuls sourires gênées d’une femme qui a oublié qu’elle existe pour elle-même. Oui les beaufs sont nécessairement des hommes, ou en tout cas, ils ne respectent pas les femmes. A-t-on déjà vu un sketch sur unE beauf ? La beauferie est-elle genrée ? Peut-être pas, peut-être que l’on se trompe lorsque que l’on se grime en un provincial irrespectueux. Il y a dans cette fausse beauferie un mépris de classe certains, si beaucoup s’imagine les étudiants de sciences po comme des aristocrates à talonnettes et jouissant de leur contrôle sur la nation, les faux beaufs font du provincial un idiot intolérant. Comme s’il n’existait pas de progressisme dans les campagnes.

On méprise une idéologie traditionaliste tout à fait critiquable, mais loin de s’y opposer comme toute idée politique on la raille car ce sont juste des beaufs. On ne débat pas avec un beauf, on le moque. D’ailleurs, on ne peut pas débattre avec un beauf pour deux raisons. D’abord il est absent du débat public, on ne le voit nul part dans les médias, si ce n’est dans quelques émissions du midi. Et puis on ne veux pas débattre avec lui, il n’en est pas digne, on ne veut pas le légitimer, il ne connaît rien. Il ne connaît pas Bourdieu, ni Aristote, il ignore l’Histoire, les cultures politiques. Il n’est pas capable de savoir ce qui est bon pour lui alors on ne lui parle pas. Certains pensent que se ne sont que des « pov’ cons » et d’autres les voient comme les trois chasseurs du fameux sketch des inconnus.

La mise à l’écart des vrais beaufs, constitués principalement de pauvres issus d’une culture traditionaliste caractéristique de l’éducation dans les milieux ruraux, est dommageable pour le débat public. On masque inconsciemment une partie du milieu populaire derrière une image stigmatisante qui ne correspond pas à la réalité. Il y a beaucoup à redire sur le conception de la société qui est défendue par les beaufs, cette liberté négative qui permettrait à chacun de faire ce qu’il veut. Une vision qui défend la transmission de la tradition peu importe son effet social (sexisme, racisme, homophobie,..) et qui s’oppose à une « boboisation » de l’opinion public. La IIIème République a détruit l’usage des langues locales, tout comme le lien entre l’Église et l’école, ce travail moral parfois violent de la République de 1870 doit continuer son chemin. Bien-sûr il faudra rire et ce pour longtemps mais avant tout combattre les idées en évitant de singer une population avec un mépris de classe à peine dissimuler.

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