« La faim, c’est politique », retour sur la conférence du 24 janvier avec Thomas Ribemont

Mercredi 24 janvier, notre cher amphi Cocteau a accueilli Thomas Ribemont, président d’Action Contre la Faim. Ancien élève de Sciences Po Grenoble, il nous a raconté son parcours, son engagement au sein de l’association Action Contre la Faim et a répondu à toutes nos questions.
La conférence été organisée par l’association Solidarités, en partenariat avec Les Rencontres; elle a débuté avec un discours de Paul Pradelle, qui nous a rappelé ce que c’était que de vraiment s’engager, et de lutter pour la bonne cause.

Thomas Ribemont est professeur à l’université Paris 13 et coordonne depuis longtemps maintenant vie universitaire, familiale et engagement dans l’association Action Contre la Faim. Il a d’abord commencé à intégrer le Conseil d’Administration, à écrire des rapports. Puis il est devenu secrétaire général, ce qui lui a permit d’apprendre le rôle d’un dirigeant d’ONG. Finalement en 2016 il a été élu président d’Action Contre la Faim (étant le plus ancien et le plus habilité en terme de connaissances).

  • Action contre la faim, ça ne concerne que la faim?

« Si vous n’avez pas accès à l’eau, vous mourrez en 3 jour, si vous n’avez pas accès à la nourriture vous mourrez en 10 jours » Et oui « la faim, c’est politique » comme nous l’a si bien fait remarquer monsieur Ribemont.

Comme le montre les (nombreuses) affiches publicitaires dans le RER A, « nourrir ça veut dire soigner / faire la paix / s’engager… » et tout ce qui s’en suit.

Action Contre la Faim ne se contente donc pas seulement de nourrir, mais aussi de subvenir aux besoins de toutes les populations en détresse. Parfois même, comme nous l’a bien expliqué monsieur Ribemont, il est plus efficace de pourvoir en médicaments, en prévention ou encore (et surtout) en eau, et de laisser aux associations locales le soin de nourrir les populations. Elles sont plus efficaces et aptes à s’adapter aux conditions locales que le sont les associations internationales comme ACF. Les engagements d’ACF consistent donc autant à analyser les situations et à organiser les aides qu’à subvenir aux besoins des populations.

  • « On ne s’improvise pas humanitaire. »

Faire une action humanitaire ne s’invente pas, il faut tout un plan d’action et être prudent pour prendre le moins de risque possible. En effet, les actions ont lieu dans des zones en crise, les personnes sur le terrain doivent être le plus en sécurité possible. Ainsi ne vont sur le terrain que des professionnels; il y a tout un travail technique et relationnel. De plus, il faut éviter de faire des « gaffes » et bien analyser les moeurs et la vie des populations locales.

Pour éviter les risques, ACF doit prendre toutes les précautions imaginables. « Pour la sécurité de mes équipes, je n’ai pu utiliser le terme Rohingya que depuis octobre » explique Thomas Ribemont. Avant d’intervenir quelque part, ACF doit se préparer et recueillir le maximum d’informations sur la zone. De plus, être humanitaire implique aussi de lourdes responsabilités et choix. ACF doit souvent trancher sur la question éthique (faut-il, par exemple intervenir en Corée du Nord).

Ainsi les ONG font les choix qui leur semblent les plus justes mais les décisions sont difficiles et il n’existe finalement pas de bonne réponses. « La Corée a fait appel à nous. On est prêt à venir, on veut la liberté de circulation ». « Au moment de la bataille de Sarajevo, pendant le siège, vous arrivez avec des denrées alimentaires, les troupes serbes vous disent : si vous voulez y aller, un camion sur deux, c’est pour nous »; dans ce cas là qu’auriez-vous fait ?

« On est une des rares ONG qui sont allées en Ukraine. C’était un échec », comme le montre cette phrase il n’y a pas que des réussites. Monsieur Ribemont nous a bien expliqué : l’intervention en Ukraine aurait pu être mobilisée ailleurs et toucher un plus grand nombre de personnes. Une bonne compréhension de la situation géopolitique doit aussi être faite, les communications entre les acteurs peuvent être très difficiles, voir impossibles pendant plusieurs jours. C’est donc un travail difficile et qui demande beaucoup d’énergie.

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  • Comment Thomas Ribemont réussit t’il à mener à la fois une vie de professeur universitaire et à être président d’une grande ONG?

De toutes parts, jongler avec une profession de chercheur et la gestion d’une organisation non-gouvernementale de cette envergure est assez mal perçu. Que ce soit les collègues chercheurs qui doutent de la capacité du professeur à continuer des recherches efficacement ou par les membres de l’association qui voient d’un mauvais œil le caractère théorique de la figure de l’universitaire, les doutes subsistent quant à la capacité de faire les deux.

Pour le professeur Ribemont, au contraire, cette double casquette est un atout de taille dans ces deux activités. Les informations empiriques auxquelles il a accès au sein de l’association sont une source de données inépuisable pour ses recherches. Quant à ses connaissances théoriques, elles lui permettent souvent de mettre en perspective les situations auxquelles il est confronté au quotidien en temps que directeur de l’association. « Quand vous comprenez le budget d’une grosse structure, vous comprenez sa politique ».

Malgré cela les doutes persistent parmi ses détracteurs (dont un certain que nous avons eu la « chance » de rencontrer), mais il semble avoir pris sa décision et ne vouloir renoncer à aucune de ces activités. De plus, il nous a vanté la formation SciencesPo pour les rôles d’organisation dans ce types de structures. En effet, notre formation généraliste permet d’après ses dires, de faire face à un nombre de problèmes variés même si comme on l’entend souvent « on n’est spécialiste de rien ».

  • Comment s’opèrent les interventions est quels types d’action sont les plus efficaces ?

Il faut distinguer deux éléments : l’urgence et le développement.
Les interventions en urgence se font avant tout par des négociations avec les autorités locales. Qu’il s’agisse d’un territoire en guerre ouverte ou d’une catastrophe naturelle, les autorités locales sont essentielles au bon fonctionnement des opérations. Il arrive même que les représentants de ACF soient vu comme des autorités plus importantes que les autorités officielles (ce qui en dit beaucoup sur la situation de certains Etats). Ainsi par exemple, dans une crise, l’eau potable est plus nécessaire que la nourriture, autre exemple : dans le cas d’une épidémie de choléra il faut construire en toute urgence des toilettes.

Le développement s’inscrit dans le temps long et est malheureusement de moins bonne publicité que l’urgence. Que ce soit au niveau des financements ou de la mobilisation des médias, le développement n’est décidément pas vendeur. Et pourtant c’est, selon le professeur Ribemont, l’initiative la plus efficace qui peut être entreprise par les associations, que ce soit par la construction d’infrastructures ou la sensibilisation des populations (sur des sujets tels que l’hygiène, aussi féminine, ou l’instruction des enfants). ACF va ainsi par exemple agir au Brésil en mettant une place une agriculture familiale pour nourrir la population et créer des emplois.

  • Un marché des ONG ?

Les relations entre les ONG ne sont pas pacifiques, pourtant elles ont plutôt intérêt à se coordonner. ACF par exemple préfère se spécialiser dans des distributions alimentaires et laisser la distribution de médicaments à ALIMA. Les ONG tentent de mener une action commune ou conjointe. De plus pour peser sur les grands acteurs tel que des FTN comme Monsanto ou des Etats comme les Etats-Unis, les associations sont plus fortes ensembles. Mais elles restent néanmoins en concurrence sur la visibilité des actions, sur le marché du don, pour capter des partenariats et aussi pour répondre aux appels de fonds des bailleurs institutionnels.

Peut-on parler d’une gouvernance entre les acteurs? À terme ce serait idéal mais c’est loin d’être le cœur des institutions actuelles. En matière d’aide au développement, les organisations doivent plutôt repenser leur fonctionnement, notamment pour former des professionnels sur place (nutritionniste, ingénieurs…) et aussi pour devenir des bailleurs de fonds pour orienter les financements vers de plus petites ONG.

Action Contre la Faim utilise des slogans chocs pour interpeller et choquer la population tels que : « nourrir, ça veut dire soigner », « la faim tue toutes les 4 secondes » ou encore « laisser un enfant mourir de faim, c’est l’assassiner ». Ainsi l’association assume un parti pris beaucoup plus militant du fait du renouvellement générationnel. « On veut un message politique de mobilisation citoyenne ».

C’est ce dernier message que Thomas Ribemont a essayé de nous faire passer et nous souhaitons le remercier comme il nous a remercié sur Twitter. Alors merci de nous avoir accordé du temps.

Clémence Vigneau et Claire Houzé

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