L’évolution du jihadisme depuis les années 90 : retour sur les conférences du 1er février

Les différents intervenants invités à l’IEP ce jeudi ont décrit les failles d’États dont les destins ont basculé après la maturation, au cœur de leurs sociétés, d’une idéologie ancienne réactualisée par des circonstances particulières au Moyen-Orient durant les années 80 : le jihadisme. Cette idéologie n’avait d’impacts que sur des pays spécifiques et se nourrissait essentiellement de la rancœur envers des occupants étrangers, vus comme mécréants ou apostats, tels les Soviétiques en Afghanistan ou les Irakiens en Iran, pillant les terres musulmanes.Aujourd’hui, le jihadisme n’est plus qu’un simple combat religieux et localisé : il revêt un caractère protéiforme qui touche un grand nombre d’États.

Alors, qu’est-ce que le jihadisme ? Comment les situations de l’Algérie et de l’Afghanistan, touchés violemment par sa montée en puissance dans les années 90, permettent d’éclairer l’évolution et les enjeux d’un jihadisme aux conséquences désormais mondiales ?

  • Qu’est-ce que le jihadisme ?

Définir correctement le jihadisme demeure aujourd’hui un véritable défi. Les analyses contemporaines définissent le jihadisme comme un des trois courants du salafisme (de l’arabe as-salaf, « les pieux prédécesseurs »), qui prône un retour à une pratique ancestrale de l’islam.
Ces trois courants auraient des objectifs différents. Le salafisme quiétiste, majoritaire, consisterait en une pratique religieuse isolée des influences idéologiques extérieures, et n’aurait pas vocation à influencer la vie des autres individus. Le salafisme politique chercherait, à l’inverse, à s’inscrire dans l’arène politique, à l’image des Frères musulmans, pour mettre en place un État islamique influençant chaque individu. Enfin, on retrouve le salafisme révolutionnaire, qui implique un recours au jihad, qui userait de l’action armée, hors du jeu politique, pour imposer un État islamique.

Toutefois, le sociologue Bilel Ainine a nuancé, au cours de la conférence, la pertinence de cette typologie, qui ne serait pas en phase avec la réalité du terrain.
La distinction qu’il faudrait faire serait plutôt entre salafisme scientifique, usant des lectures de théologiens et qui se cantonne au champ religieux en intervenant peu dans le politique, et salafisme politique qui use du politique pour appliquer les lois islamiques à grande échelle. Le jihadisme n’est donc plus, dans ce cas, un simple courant du salafisme mais devient une idéologie en soi, issue de l’association de ces deux salafismes et de la violence. Le jihadisme religieux acquiert alors un caractère politique, usant de tous les mécanismes aboutissant à la mise en place et à la survie d’un État, tels que la légitimation du régime en place, par la religion, la communication, l’organisation bureaucratique (division verticale et horizontale du pouvoir) mais également la répression.

  • Comment les individus en viennent à adopter cette idéologie ?

Les intervenants ont replacé le jihadisme dans le répertoire plus global de la radicalisation. Selon Ainine, la radicalisation serait « un processus qui aboutit à un répertoire d’actions violentes et s’appuyant sur des référentiels politiques et/ou religieux extrémistes ». Ainine, mais également le psychiatre Guillaume Monod et le sociologue Romain Sèze, se sont accordés sur le fait que la radicalisation qui mène les individus au jihad n’est pas soudaine mais processuelle. De plus, il n’y aurait pas « une » radicalisation mais « des » radicalisations. Monod et Sèze ont en effet souligné qu’on ne retrouve pas, chez les individus concernés, de critères psychologiques ou sociologiques types, ni de nombreux cas de démences. La radicalisation jihadiste n’est donc pas forcément, comme on peut le penser, le résultat d’une pathologie psychiatrique, d’un certain parcours social ou d’une psychologie particulière.

Mais alors quels sont les éléments pouvant conduire au jihad ?

Les trois intervenants ont fait part de leur étonnement en découvrant, au cours de leurs travaux, des individus capables de tenir des discours géopolitiques plus ou moins cohérents. Ils ont également observé chez eux des idées politiques, voire marxistes, certains d’entre eux souhaitant défendre les individus opprimés par l’État syrien par exemple. Enfin, ils remarquent que la religion, bien que présente dans tous les discours, n’est que très peu maîtrisée et que la majorité des individus interrogés sont des convertis ou des individus dont la pratique religieuse était limitée, ou absente, avant leur départ.

Enfin, la socialisation et la propagande via Internet ont pu être des catalyseurs mais non des moteurs. La radicalisation jihadiste nécessite donc une alliance entre conscience politique, quête spirituelle et moyens de communications, ce qui peut arriver, comme le rappelle Monod, « à vous comme à moi ». Il a cependant souligné qu’un message délivré dans un certain contexte (emprisonnement, inégalités socio-économiques, vulnérabilités psychologiques, rapports altérés à la violence) peut accélérer ce processus et faire d’un individu d’un pays quelconque un jihadiste convaincu.

Ce jihadisme reconceptualisé par l’État Islamique ces dernières années est une mutation de celui des années 90. L’effondrement de la nation algérienne et la spirale infernale afghane n’avaient pas suscité à l’époque un fort engouement politique ou médiatique, comme l’ont rappelé Luis Martinez, politologue, et Jean-Marie Montali, reporter, et ce malgré leur violence. C’est les attentats du 11 septembre 2001 qui pousseront spécialistes, médias et hommes politiques à s’intéresser à cette question. Or, loin d’analyser tous les éléments, ces acteurs se sont contentés d’une explication par les textes, essentialisation de l’islam qui a mené à la croyance que seuls les textes religieux islamiques étaient la cause du jihadisme.

Or nos intervenants du jour ont tenté de montrer, chacun à leur manière, que l’idéologie jihadiste s’est métamorphosée au cours du temps pour s’adapter au monde et n’est pas qu’une question religieuse. Le jihadisme des années 90 a eu un caractère politique et social extrêmement fort au sein d’États-nations solides, comme l’Algérie, ou d’États fragilisés, comme l’Afghanistan. Ces deux pays, qui ont pour point commun évident l’islam, ont été au centre de conflits internes si dévastateurs que l’on peut se demander si la lutte armée au nom du jihad n’a pas été qu’un écran de fumée visant à obtenir des droits politiques, du pouvoir, des promotions sociales ou simplement des moyens de subsistances.

  • Des jihadismes afghan et algérien au jihadisme mondialisé : enjeux et évolution

En effet, comme le rappelle Jean-Marie Montali, l’Armée Rouge laisse en Afghanistan environ 1,3 millions de morts, dont la majorité des élites intellectuelles et politiques du pays, ainsi qu’une eau et des agricultures inutilisables. Après la trêve conclue avec l’URSS en 1989, on retrouvait plus d’Afghans au Pakistan que d’Afghans en Afghanistan. L’Afghanistan de la fin des années 1980 est détruite sur tous les plans. S’amorce alors une guerre civile de trois ans durant laquelle les moudjahidines de divers groupes, soutenus par les États-Unis, combattront des communistes afghans déterminés à suivre la politique de Moscou.

La chute du président communiste Mohammad Najibullah en 1992 ne calmera pas les tensions au sein d’un pays ravagé. Les années 1990 seront ainsi le théâtre d’un déferlement de violence. Les seigneurs de guerre des différentes tribus, se réclamant souvent du jihad, et les troupes du commandant Massoud, opposé à tout extrémisme religieux, se déchirent pour le pouvoir. Les Talibans, d’abord groupuscule intellectuel puis groupe jihadiste, useront ensuite de la violence systématique jusqu’à la prise de Kaboul en 1996, et l’instauration de l’Émirat islamique d’Afghanistan sous l’égide du mollah Omar.

L’idéologie jihadiste en Afghanistan a ainsi été un outil pour les différents seigneurs de guerre afin de grossir leurs troupes. C’est son aspect presque fédérateur, dans un pays où seules les structures religieuses et tribales avaient survécu aux guerres, qui expliquera la popularité des Talibans lors de leurs percées, car porteurs d’un ordre social, bien qu’ultra-religieux, dans un pays qui n’en avait pas connu depuis une quinzaine d’années. De plus, rejoindre les seigneurs de guerre ou les Talibans dans le cadre du jihad était, pour les hommes de familles rurales, une opportunité de promotion sociale, en cas de victoire, qu’il ne fallait pas négliger, malgré les risques que cela impliquait.

Enfin, c’est à l’aide de l’idéologie jihadiste que certains oulémas ont pu attirer en Afghanistan des ressortissants de pays du Maghreb ou du Proche-Orient, tout aussi instables sur les plans social et politique, en leur promettant un paradis céleste à défaut de pouvoir vivre décemment dans leurs pays respectifs.

Le cas algérien est particulièrement éclairant sur ce point. Commencent, en 1988, les émeutes d’octobre, lors desquelles des centaines de milliers de manifestants réclament transparence politique et emplois. En outre, dans un pays fermement tenu par le Front de Libération Nationale (FLN) et qui subit de plein fouet la chute des prix du baril, de jeunes hommes, sans perspective d’avenir, fuient pour grossir les rangs des seigneurs de guerre afghans. De retour au pays, ces « Afghans algériens » importent leurs méthodes de recrutement des masses mais surtout, pour les plus déterminés d’entre eux, leurs stratégies militaires.

Constatant la détérioration sociale du pays, le président Chadli Bendjedid promulgue une nouvelle Constitution, adoptée par référendum en février 1989, permettant la formation d’autres partis que le FLN. C’est ainsi que se forme le Front Islamique du Salut (FIS), force politique d’abord mineure. Il est de plus en plus apprécié par la population grâce à ses actions de bienfaisance, tranchant avec l’immobilisme du pouvoir en place, rongé par la corruption. Les élections municipales de juin 1990 sont remportées de très loin par le FIS, ce qui inquiète les autorités en vue des élections législatives de décembre 1991. Ces législatives marqueront effectivement un tournant dans l’histoire du pays. Le FIS sera très largement majoritaire et ne cache pas sa volonté de créer un État islamique en Algérie. Les généraux de l’armée décident donc, au nom de la protection de l’État de droit et pour sauvegarder leur pouvoir, d’interrompre le processus électoral en janvier 1992. Ce coup d’État mène les activistes les plus radicaux du FIS à créer une branche armée jihadiste qui rejoint les maquis. Ils sont rapidement suivis d’autres groupes plus radicaux encore, chacun souhaitant accéder au pouvoir.

Jihadisme fou et nationalisme égoïste. Chaque camp attribue à l’autre une identité bien précise tandis que chacun déchaîne sa violence et sa propagande à travers le territoire, comme le rappelle Luis Martinez. Le jihadisme algérien a revêtu un caractère politique beaucoup plus important qu’en Afghanistan, pays qui a toujours été régulé par des codes tribaux très imprégnés de religion. Il a puisé l’essentiel de sa force dans la contestation de l’ordre politique et économique au sein d’un pays au nationalisme pourtant puissant. C’est l’importation d’une violence aux traits afghans qui a brouillé les frontières entre combattants du régime algérien en tant que régime autoritaire et combattants convaincus des bienfaits d’un État islamique. Ces deux composantes seront visibles après la « Concorde Civile » de 1999, loi autorisant les maquisards à réintégrer la vie civile et les pardonnant pour leurs crimes. De nombreux « repentis » choisiront cette option tandis que les jihadistes de conviction choisiront de s’exiler pour fonder, pour certains, ce qui deviendra AQMI, ou Al-Qaïda au Maghreb Islamique.

Ces deux pays sont le reflet du jihadisme des années 90. Le jihad, dont l’aspect religieux était prééminent, attiraient les ressortissants de pays musulmans rongés par la détresse sociale et politique et à la recherche d’un idéal à poursuivre, dans le cas de l’Afghanistan, ou cristallisait la perte de légitimité des hommes de pouvoir, dans le cas de l’Algérie. Mais il n’a touché que de manière périphérique les autres États, seuls la France et les États-Unis ayant directement fait les frais de l’instabilité des États algérien et afghan à travers des événements majeurs dans l’évolution du jihadisme (attentat du WTC en 1993, prise d’otages de l’AF8969 en décembre 1994).

En trente ans, cette idéologie s’est pourtant propagée dans de nombreux États à travers le monde. Cette propagation a été facilitée par la fin du règne d’une idéologie qui a animé de nombreux États durant le vingtième siècle : le communisme. L’écroulement de l’URSS et de l’idéal qu’elle portait a mené à son remplacement par l’idéologie subsidiaire qu’est le jihadisme, dans un contexte de creusement des inégalités au sein des différentes catégories sociales, de questionnement de la légitimité des dirigeants et de délitement des tissus sociaux en lien avec les situations économiques ou démographiques. Ce qui alimente le jihadisme, comme ce qui avait alimenté le communisme, n’a pas véritablement changé. Mais c’est sa zone d’influence, tous les États étant fortement animés par ces crises sociales, économiques et politiques de grande ampleur, qui change la donne. Tout comme sa capacité à intégrer tous les pans faisant la force d’un État (moyens de communications, ressources…) pour arriver à ses fins, ce qui en fait une idéologie renouvelée par rapport à celle des années 90.

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Source : Seth G. Jones, A Persistent Threat, The Evolution of al Qa’ida and Other Salafi Jihadists, 2014, RAND Corporation

Soif d’universel, transcendance idéologique de deux paradis, terrestre et céleste, à atteindre à tout prix, mépris pour le système libéral occidental, influence mondiale et capables de violences extrêmes. Éternels ennemis dans les pays orientaux, de l’Égypte au Yémen, communisme et jihadisme ont bien plus de points communs que de différences. L’un a été relégué par l’Histoire, l’autre est en passe de l’être. Mais ils auront été tous deux au carrefour de leurs siècles.

Sources annexes :

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