Roger Federer : décryptage d’une légende

Quel que soit votre intérêt pour le tennis, d’expert incollable, honnête amateur à ignorant revendiqué, je mets ma main à couper que vous êtes familier avec le nom de Roger Federer. Peut-être le connaissez-vous mieux sous ces qualificatifs louangeurs : «Fed Express» en référence à son fâcheux penchant pour expédier diligemment ses adversaires, ou encore le «Maestro» qui incarne son ascendant sur ceux qui composent à ses côtés.

A moins d’être radicalement déconnecté de l’actualité (ce que votre formation à Sciences Po rend inconcevable), vous avez immanquablement découvert avec plus ou moins d’émotion que le Suisse avait remporté dimanche dernier son 20ème Grand Chelem. Oui, vous avez bien lu : Grand Chelem. Sciencepiste que vous êtes, vous avez sans surprise tressailli à l’idée de réaliser vous aussi cet exploit inter-kriteux. Car bien avant que la Fédé ne se l’approprie pour désigner une certaine course au clocher passionnel, l’expression « Grand Chelem » appartient au monde du tennis, et renvoie au fait de gagner les quatre tournois majeurs au cours d’une même année : l’Open d’Australie (A.O.) à Melbourne en janvier, Roland Garros (R-G) dans notre somptueuse Ville Lumière (Paris, vous l’aurez deviné, patriotisme oblige) en mai, Wimbledon à Londres en juin, et enfin pour boucler la boucle, l’U.S. Open à New York en août. Pas de panique, si la barre est trop haute (lisez : si votre charme n’opère pas), vous pouvez vous rabattre sur le Petit Chelem, qui requiert lui « seulement » trois victoires.

Le 28 janvier 2018 est bel et bien un jour à marquer d’une pierre blanche. Alors que le hawk-eye (arbitrage vidéo) vient certifier que sa balle a bien caressé la ligne, qu’il l’a fait (!), ce dernier rugissement d’extase entérine encore davantage son exergue en tête du Panthéon de son sport. En quoi ce nouveau titre distingue-t-il encore un peu plus Roger Federer de ses prédécesseurs comme de ses contemporains ? A travers cet article, je vais tenter de vous donner quelques éléments de compréhension nécessaires pour appréhender l’ampleur du mythe Federer. Bonne lecture à vous, ready ? Play.

En Australie comme partout ailleurs, Roger s’y sent chez lui, à en croire les fervents encouragements du public. L’helvète illustre à lui seul la vigueur de l’engouement suscité par le sport. Roger Federer jouit d’une telle notoriété qu’il paraitrait déplacé de ne pas l’apprécier. L’aura qui s’en émane semble l’ériger à un rang divin, où il n’en demeure pas moins intouchable qu’admirable. Il fait briller les yeux des amoureux du tennis. En somme, il représente un modèle pour tous, une source intarissable d’inspiration, et donne chair à la si désirable peRFection.

Roger Federer impressionne, et ce qui le distingue avant tout d’un Rafa ou d’un Djoko, ces deux champions étant également à saluer, c’est sa régularité et sa longévité.

Pour vous rafraichir les idées, on décompte au tableau de chasse de Federer (ne décrochez pas) : 1 139 matchs gagnés contre 250 perdus ; 96 titres dont 20 en Grand Chelem (6 A.O. ; 1 R-G ; 8 Wim et 5 U.S.) ; 6 Masters (« Tournoi des Maîtres » où s’affrontent les huit meilleurs joueurs au classement ATP chaque année) ; lui qui s’est assis pendant 302 semaines sur le trône du classement ATP mondial (pour les hommes, WTA pour les femmes), loin devant Pete Sampras (286), Novak Djokovic (198) ou encore Rafael Nadal (165). A ce jour, il a réalisé pas moins de 10 379 aces (service si rapide et bien placé que son adversaire ne parvient même pas à le toucher) et se place juste derrière le record de 12 428 aces (rendez-vous compte) du géant croate de 2m11 Ivo Karlović. Parvenir à triompher dans un Grand Chelem à 36 ans et demi relève de l’exploit, le record étant détenu par l’Australien Ken Rosewall à 37 ans, 2 mois et 1 jour en 1972.

On conçoit ainsi aisément que Federer se voie attribuer des récompenses tant pour ses performances que pour sa personnalité, à l’image du titre honorifique de sportif suisse de l’année qui lui a été décerné à sept reprises. Manquent à son palmarès les Masters 1000 de Monte-Carlo (véritable cour de récréation de Rafael Nadal avec 10 sacres pour 11 finales) et de Rome, ainsi que la médaille d’or individuelle aux Jeux Olympiques (il décroche l’argent suite à sa défaite face à Andy Murray en finale des J.O. de Londres en 2012), avec lesquels Roger aurait vraiment tout, tout, tout gagné. Bien entendu, la non-exhaustivité de son palmarès ne supplante pas la classe, l’élégance ni la sobriété qui le font briller.

S’il parvient à survoler le classement ATP mondial depuis tant d’années, c’est parce qu’il excelle dans les quatre dimensions fondamentales du tennis : la technique, la tactique, le mental et le physique. Quand on l’observe jouer, tout parait si facile. Or, cette apparente fluidité technique s’acquiert pourtant non sans efforts. La répétition systématique d’un même geste qui tend vers la perfection fait en effet l’objet de sempiternels entrainements.

Pour ce qui est de l’aspect psychologique, on en reste béat d’admiration devant sa résistance implacable et son calme olympien, et ce même dans les moments les plus délicats. Cette force réside dans sa préparation mentale, qui n’est autre que le fruit d’un travail sur soi acharné et de constantes remises en question. En somme, se réinventer pour continuer à régner. La maitrise de son agenda d’ailleurs est tout aussi précieuse : Roger décide de faire l’impasse sur certains tournois afin de se « réserver » pour d’autres, lui permettant d’économiser une dépense d’énergie considérable. La conquête d’un neuvième trophée à Wimbledon, qu’il considère comme son eldorado, reste un objectif tout aussi prodigieux que réalisable de la part du Roi incontesté du gazon londonien.

Parviendra-t-il à égaler la décima de Rafa sur terre ? Ainsi, le choix tactique de passer outre les Internationaux de France qui se déroulent un mois auparavant s’avère alors justifiable. C’est pourquoi, à la plus sincère déception du public français, je ne pense pas avoir la chance de revoir Roger fouler la terre battue ocre parisienne. A l’image du « carpe diem » horacien, Federer s’efforce de cultiver (non pas son jardin, voltairiens) mais son amour pour le jeu, de nourrir son envie. Parce qu’après tout, jouer léger et relâché rime avec mieux jouer.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la vie de Roger ne se cantonne pas à la petite balle jaune. Il est marié depuis 2009 à l’ancienne joueuse Miroslava Vavrinec, qui donne naissance cette même année à deux jumelles nommées Charlene Riva et Myla Rose, et cinq ans plus tard à deux jumeaux : Léo et Lenny. Bien que le monde du tennis se tarde de voir ces futurs prodiges raquette en main, l’heureux papa a tenu à préciser qu’il ne leur mettrait jamais de pression ni les forcerait à jouer.

En dehors des courts, Roger Federer est aussi l’avantageux ambassadeur de marques de choix telles que les pâtes Barilla, les champagnes Moët & Chandon ainsi que les chocolats (suisses, évidemment) Lindt & Sprüngli. Son engagement caritatif et humanitaire mérite lui aussi d’être souligné. La cause des enfants dans le monde lui tient particulièrement à coeur, qu’il défend par la création de la Fondation Roger Federer en 2003 qui vise à améliorer l’éducation, promouvoir le sport et les loisirs dans les pays aux moyens financiers limités ; ainsi que par son action militante au sein de l’UNICEF, par le lancement de collectes de dons ou sa participation à des matchs d’exhibition dont les fonds sont directement reversés aux associations.

Comme pour rappeler que sous cette carapace surhumaine se cache un être sensible, les larmes versées par le Suisse lors de la remise des prix de l’A.O. témoignent d’une émotion toujours aussi intense. Alors qu’il brandit son trophée, les confettis explosent et la foule en délire exulte, mais lui n’entend que son coeur qui bat à tout rompre. Les succès, victoires et records s’enchaînent mais ne se ressemblent pas. On l’a déjà vu pleurer, « Rodgeur », mais ces larmes-là avaient une toute autre saveur. C’étaient celles d’un appétit insatiable pour la victoire, d’une soif de vaincre qui ne semble s’étancher même après toutes ces années au sommet. Celles aussi du « craquage » traditionnel que connait tout sportif de haut-niveau qui voit ses efforts récompensés. Un graal si mérité, qui concrétise d’innombrables heures de souffrance et de dépassement de soi. Respect.

J’espère vous avoir transmis quelques bribes de cette passion qui m’anime, de ce profond respect et incommensurable admiration que je voue à cet homme. Si je peux me permettre de vous adresser un dernier conseil : profitez de ce génie, regardez-le jouer tant que vous le pouvez encore. Car quand Roger se retirera, le monde entier le regrettera.

Alice Ferber

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