Retour sur le Prix Mirabeau

  • Mercredi 31 janvier : Jour de la demi-finale.

Les saint-germainois partent pour Lyon à 7 heures du matin, tous cernés d’une nuit beaucoup trop courte. Vincent répète ses textes dans un wagon souriant à l’entente de la voix raillée de Jean-Marie Le Pen. En 2 heures nous sommes à Lyon et partons pour le AirBNB (ou autrement dit le pire plan). Faut voir l’appartement qu’on récupère, un logement type HLM, qui sent fort, très fort. Le mot c’est insalubrité, c’est immonde. Il y a dans la saleté un cap qui a largement été dépassé: le beurre rance du frigo se mêle aux miettes sur le sol aux matelas putrides. Tout est dégueulasse, et la boîte de chocolat laissée à notre attention ne suffit pas pour nous convaincre de rester. Nous quittons l’horreur, Sartre disait « L’enfer, c’est les autres », je suppose qu’il n’est jamais rentré dans cet appartement.

Nous partons, avec nos valises à la main, descendons les six étages sans ascenseur et rejoignons la Tour Oxygène, magnifique building dans lequel nous rencontrons toutes les délégations. C’est comme la confrontation du CRIT mais avec l’élégance et la distinction inhérente aux gros égos. Marie, sauveuse d’une équipe à la rue, nous trouve un chouette appartement dans le 1er arrondissement de Lyon. On quitte la chaleur de la Skyroom, et rejoignons notre chambre puis allons répéter les discours au Théâtre National Populaire.

Les discours d’Arthur et de Gianni frappent les sièges rouges du théâtre de leur hargne et leur puissance portés par des maxillaires d’aciers. De son côté, Maël exerce sa répartie pour le débat du soir même. L’échauffement clôt, nous retournons à notre chambre pour que chacun enfile cravates et talons. La délégation est ainsi fixée à travers la focale de Marie.

19 heures : on entend la première paillade aixoise de la soirée. Vincent a oublié sa brosse à dent. On n’est pas en retard mais surtout Arthur, Gianni et Maël sont prêts.

On entre dans le cœur de l’événement, un mur de siège se dressant face une seule personne. Il y a la solitude de l’éloquence et l’émulation du public. La salle laisse la place aux présentateurs du Prix Mirabeau qui commencent sur une tentative de comédie approximative, nous donnant l’envie de passer très vite aux discours.
Nul intérêt de vous faire le tour de tout les discours, ils sont de toute manière disponible en rediffusion. Néanmoins, certains discours nous ont particulièrement marqués : les deux discours aixois et l’entrée en chanson du premier orateur sudiste, la seconde oratrice de Paris (qui a elle seule fait gagner son équipe) et enfin le deuxième discours grenoblois très impressionnant.

Mais qu’en est-il des Tribuns ?
J’étais pour ma part au premier rang, je sentais la salle autour de moi et la demi-finale se clôt après notre passage. Il y avait de l’espoir dans notre délégation, on voit Aix largement en finale, mais aucune autre équipe ne se démarquait. Paris et Grenoble nous semblent d’office éliminées au vu des six minutes de silence imposé par le débatteur parisien et le «Désolé, excusez-moi…» d’un grenoblois ayant oublié son discours. Autrement dit : on a nos chances.

Gianni s’avance il doit se positionner négativement sur le sujet « L’humanité est un vernis fragile » de Simone Veil. A l’accoutumé, le premier mot qu’il sort fait rire au son si particulier de sa voix, le second tait la salle comme jamais. Gianni parle de fond, il ne rît pas, ne raconte pas ses déboires sexuels comme la moitié des candidats, il parle d’humanité. En fin de discours, il explose et enferme la salle dans un silence mystique : « Pensez-vous que ceux qui sont morts pour leur conviction n’avait qu’une fine couche de vernis comme humanité ? » Il élève la voix, les poils s’hérissent, il a subjugué. La seconde oratrice lilloise aura ainsi du mal à défendre un texte parsemé de blagues sur le CRIT, et au fond de nous, nous pensons que tout se jouera sur le débat de Maël. Il suffit qu’Arthur et Maël soient juste bons, et nous serons en finale.

Arthur entre en scène et commence par une légère blague qui fait d’abord rire puis huer aux mots « mega-sionniste », vraiment un public de gauche. Et il démarre sa grande tirade, et il frappe les mots avec violence, il nous l’explique «Ce même petit Aylan dont nous pleurions la mort, nous n’en voulons pas !». Arthur touche et frappe le cœur d’un public qui s’était jusque là laissé porter par les vannes bien trop nombreuses marqué d’une masturbation intellectuelle propre aux sciencespistes. Il sort de son pupitre et rend muet un public consterné par la prestation. Arthur conclut « Tuer un homme c’est tuer l’humanité toute entière », la salle applaudit, l’un de jury se lève, l’effet est total.

Maël et le débatteur lillois prennent la relève après un commentaire suspicieux du présentateur « Un peu de légèreté, passons au débat », y’aurait-il besoin de légèreté ? N’aurions-nous pas respecté les codes humoristiques du Prix Mirabeau ? Aurions-nous osé parler de fond ? A ce moment là nous ne remarquons pas.

Les deux débatteurs jouent gros, ils savent que la finale se départage sur leur prestation.
Maël débute et comme prévu c’est compliqué de commencer mais ça à le mérite de le laisser prendre la parole. Au contraire des débats potables précédents, il n’y a pas tellement de gros affrontement, avec des lignes parfaitement ciselées. Mais Maël arrive à sortir ses phrase préparées en entraînements, et obtient la grande majorité des rires.
Le débatteur lillois se perd dans des explications et justifications incompréhensible. Le débat se clôt avec pour nous la sensation que nous allons nous qualifier. Deux minutes après Maël revient, surpris par une altercation. Le débatteur lillois une fois sorti de scène s’est permis de l’insulter et de le gifler pour une raison personnelle tout à fait contestable. Maël conscient qu’un retour de bâton pourrait nous disqualifier à fait le choix de prévenir la délégation, et la délégation lilloise s’empresse de s’excuser du comportement honteux de son débatteur.

En bref, les résultats tombent : Grenoble, Paris, Rennes et Aix.
Arthur Kenigsberg reçoit le prix du jury « Indignez-vous » pour son discours mais cela reste une déception pour SGEL. C’est l’incompréhension, si Aix nous paraissait suffisamment bons, Grenoble a oublié son texte deux fois en s’excusant, Paris a eu un débatteur complètement muet, Rennes a lu son texte comme un CE1 lit une poésie, et nous ne sommes pas finalistes. Un excès d’orgueil de notre part ? Peut-être. La délégation cherche des explications.

D’abord, on apprend que le jury a arbitrairement choisi de ne pas juger les débats, ils ont trouvé ça inintéressant et, de fait, on ignoré le travail de 10 candidats alors que certains débats étaient bien mieux que d’autres. De plus, une partie des jurys nous révèlent en off avoir voté pour nous mais que Julie Gayet, présidente du jury s’est octroyé un veto permettant Paris et Grenoble en finale. On comprend mieux… D’autant plus, qu’on nous explique que nous n’avons pas été assez drôles. Et là on saisi totalement.

Le Prix Mirabeau c’est un événement non pas d’éloquence mais de divertissement ; la couche pseudo-intellectuelle que permet le terme « art oratoire » permet de vendre ce prix comme une belle rencontre d’esprits et de voix.

Il s’agît là d’un mensonge ; il n’y avait pas tant d’éloquence que la comédie et un des commentaires l’illustre bien « Depuis quand le Prix Mirabeau c’est le Jamel Comedy Club ? ». C’est là qu’on se rappelle de la phrase du présentateur « Un peu de légèreté… », en fait, il ne fallait pas parler des réfugiés, quel intérêt ? Il fallait être léger et pour être léger il faut être creux. La plus grande déception ne fut pas d’être absent de la finale mais plutôt de voir que l’éloquence d’aujourd’hui c’est un travail de forme sans aucun fond.

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  • Jeudi 1er février.

La journée du jeudi est moins intéressante, la délégation se lève à midi alors que Marie est en réunion depuis dix heures. Le Comité Mirabeau nous paye le restaurant. Je n’ai pas la suite de l’histoire vu que je me suis éclipsé dans Lyon avec des amis. Je retrouve Gianni, Maël et Arthur dans un bar et partons rejoindre Vincent répétant pour ses imitations du soir même.

Le TNP est à nouveau plein pour la finale, le niveau des orateurs est nettement plus élevé. Aix et Paris se démarquent largement, on entend pour la première fois le débatteur de Paris et la seconde oratrice de la capitale fait un discours à couper le souffle. La salle pressent Paris ou Aix vainqueurs. Nous avons peur que les parisiens gagnent alors qu’ils n’auraient jamais dû être qualifié.

Après le dernier débat, le clou du spectacle, Vincent et Louis proposent vingt minutes d’imitation politique hilarantes. Clairement un des moments les plus mémorables du Prix Mirabeau qui nous est offert par un saintgermanois. Sarkozy, Trump, Mélenchon, Luchini, Nelson Monfort, Alain Juppé, Jean-Marie le Pen et surtout Emmanuel Macron. Le Jupiter de Vincent arrive même à rendre hilare le président du Conseil Constitutionnel Laurent Fabius. A la fin de leurs sketchs, les deux compères profitent d’une standing ovation méritée.
Paris est annoncé vainqueurs, à notre grande déception. J’en profite pour interroger nos orateurs.

Gianni :

Quel est ton avis sur ta prestation ? 
Tout d’abord, je trouve intéressant qu’on soit tombé sur un sujet de fond. Évidemment, le fait de passer devant autant de monde provoque du stress, mais c’est un stress qui nourrit la performance oratoire. Pour revenir sur ma prestation, j’avais moins de pression que l’année dernière et l’événement était beaucoup mieux géré, ça nous permet de nous concentrer sur le texte. Mon texte est plutôt bon mais j’ai peur que le ton du discours ait été préjudiciable pour l’équipe.

Comment tu ressent la vision de l’éloquence mise en avant au Prix Mirabeau ? 
Ce n’est pas ma vision de l’éloquence . Le story telling (ndlr. le fait d’introduire du récit dans le discours) et l’humour traduisent une vision, pas moins difficile à défendre que la nôtre mais qui ne porte pas un discours plus politique dans le fond. Mais ce que j’ai vu c’est des orateurs extraordinaires capables de manier les mots et de faire ressentir des choses assez exceptionnelles. Je pense tout de même de que c’est dommage que la forme l’ait emporté sur le fond. »

Arthur :

Qu’as-tu pensé de l’éloquence des autres candidats ?
J’ai appris, notamment l’importante puissance de l’humour dans l’éloquence. Ici c’est important de s’adapter au public et au jury. Quelque part je regrette un peu de ne pas m’être adapté.
Comment tu ressens le Prix Indignez-vous qui t’as été décerné ?
Je ressens une certaine fierté, j’ai remarqué que le sujet des réfugiés reste un sujet grave qui a touché. Toucher avec des sujets graves c’est très important et cela reste une fierté mais le prix ne compense la déception que j’ai. L’incompréhension de ne pas être en finale, pour moi on est au bord de l’injustice.

La délégation est tout de même fière d’avoir pu apporter à la demi-finale un sens plus profond à l’éloquence. Les Tribuns défendent un art oratoire qui se veut politique, revendicateur et critique. Cet objectif a été atteint, et nous espérons qu’un jour le regroupement d’autant d’étudiants des IEP permettra d’aller beaucoup plus loin qu’une série de sketchs sans pensée.

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