Au pays des « sans dents », des « fainéants » et des petites phrases.

Les petites phrases politiciennes, elles sont efficaces pour faire lever l’indignation populaire. Cela fait de l’audimat dans un système journalistique plus étouffé par les logiques de rentabilité que par l’éthique.

La dernière punchline, sortie de son contexte, c’est celle de Julien Denormandie, un homme politique de 37 ans à la voix douce et plaintive. Il est Secrétaire d’État auprès du ministre de la « Cohésion des territoires » Jacques Mézart. C’est un ministère créé par le président Macron dont les domaines de compétences sont clairs et précis. Ils se situent entre l’ancien ministère du logement, celui de l’aménagement du territoire, de la ruralité et des collectivités territoriales et celui de la ville. Personnellement je n’ai toujours pas vraiment compris qu’était la « cohésion des territoires » mais c’est important !

Julien Denormandie est un ingénieur des eaux et forêts au parcours atypique, il est passé en quelques années des eaux et forêts au Trésor. Il a travaillé à Bercy au cabinet de Pierre Moscovici puis d’Emmanuel Macron dont il devient le directeur de cabinet adjoint. Il démissionnera de Bercy pour devenir le secrétaire général adjoint d’ En Marche ! Il est le gendre de Robert Ophèle, économiste et ancien sous-gouverneur de la banque de France, institution où il a travaillé depuis 1981. Robert Ophèle a été nommé par Emmanuel Macron président de l’autorité des marchés financiers le premier août 2017*.

Julien Denormandie était l’invité de Léa Salamé sur France inter le 30 janvier 2018 suite à la publication du 23e rapport de la Fondation Abbé Pierre sur l’état du mal-logement en France. Ce rapport était très critique de l’action des gouvernements des présidences Hollande et Macron. Denormandie aurait affirmé en fin d’entretien qu’il n’y aurait plus que cinquante SDF en Ile de France aujourd’hui. Cette information fut relayée par des journaux et des associations, de Valeurs Actuelles jusqu’à Le Média en passant par Les économistes atterrés etc. En écoutant l’interview de France Inter j’ai voulu vérifier si la parole du gouvernement pouvait être à ce point déconnectée de la réalité.

Le 30 janvier, Monsieur le Secrétaire d’État a défendu l’action du gouvernement en la qualifiant de « sans précédente » et il travaillait de « très tôt le matin, jusqu’à très tard le soir » pour la cause des démunis. Il a parlé hébergements d’urgence, il s’est excusé pour la volonté de baisser des APL- mesures qui sera au final supportée par les bailleurs sociaux et par des organismes HLM déjà fragiles –. Il a aussi essayé de justifier pourquoi le Président n’a pas tenu sa promesse électorale : « d’ici à la fin de l’année plus personne dans les rues !». En fin d’interview, il est piégé par une question chargée de pathos de Madame Salamé : «  il y a combien de gens qui ont dormi dehors cette nuit [soit dans la nuit du 29 au 30] vous le savez ? » et le Secrétaire répond : « une cinquantaine d’hommes isolés en Ile de France, selon nos chiffres, pour être très précis ».
Comment pouvait il donner un chiffre du jour au lendemain, les dernières enquêtes de l’Insee sur le sujet datant de 2012 ?

Cette réponse pourrait constituer un bon exemple de langue de bois pour les étudiants de Sciences Po que nous sommes. Nous noterons une forme de prétérition face à la question piège : « une cinquantaine, selon nos chiffres, pour être très précis » En effet, comment faire moins précis… ?

Ainsi, la polémique enfle et même si cette réponse est erronée et malhonnête, des journaux de tous bords ont confondu « personnes qui dorment dans la rue » et « sans domiciles fixes ». Reprenons un peu les définitions en nous appuyant à la fois sur les données de l’Insee, le dernier rapport de la fondation Abbé Pierre et un article des Décodeurs du Monde sur ce sujet.

La fondation Abbé Pierre rappelle : « une personne est dite sans domicile si elle a passé la nuit précédant l’enquête dans un lieu non prévu pour l’habitation , y compris les haltes de nuit qui leur offrent un abri (chaleur, café, etc.) mais qui ne sont pas équipées pour y dormir, ou dans un service d’hébergement (hôtel ou logement payé par une association, chambre ou dortoir dans un hébergement collectif, lieu ouvert exceptionnellement en cas de grand froid). » Ainsi les deux notions n’ont pas grand chose en commun. Denormandie ne parlait que des hommes isolés qui ont dormi dans la rue et pas des SD. Nous avons là une double confusion ; d’une part de journalistes qui relayent une information approximative et d’autre part d’un Secrétaire ministériel qui se contente de chiffres invérifiables.

Ce chiffre, même en ne considérant que les gens qui dorment vraiment dans la rue, est faux et biaisé ; selon Le Monde c’est en réalité le nombre d’hommes isolés qui, à Paris – et non en Ile de France-, se sont vus refuser une place en hébergement d’urgence, après avoir appelé le Samu Social au 115. Il ne concerne que les hommes isolés alors que la part des femmes et des familles dans les SD(F) est en augmentation, et que beaucoup ne demandent pas l’aide d’urgence. Pendant que l’association Médecins du monde dénonçait un « déni de réalité », Le Monde indiquait que selon ses sources cela ne correspondrait même pas aux nombres de SD(F) dans le Xe arrondissement de Paris.

En guise de conclusion, bien que le Secrétaire d’État renforce les hébergements d’urgence, ces politiques de court terme sont déconnectées de politiques économiques et sociales. Les politiques d’offres et la destruction du code du travail amorcée par monsieur Macron ministre, puis président, ont fait reculer le chômage certes, mais au prix d’une augmentation selon l’Insee, des emplois précaires, intérim, CDD et ce qui est appelé le halo de la pauvreté et du chômage.

Selon l’Insee en 2012, 25 % des sans-domicile adultes francophones travaillaient mais en majorité des emplois précaires : sans contrat, saisonniers, stagiaires, intérimaires, etc. Pour rappel, en 2012, il y avait encore 143 000 SD(F) en France. Selon le rapport de la fondation Abée Pierre, entre 2012 et 2017, 13 371 SD(F) sont morts en France et il y a encore 4 millions de mal logés (habitats insalubres, mal isolés etc). Alors que le gouvernement annonce avoir fait des efforts considérables, il joue la carte de l’hypocrisie ou de l’incompétence en affichant un volontarisme de façade. L’Insee dénombrait rien qu’à Paris en 2014 environ 107 000 logements vacants et autant de résidences secondaires*. N’oublions pas que les travailleurs précaires et les « marginaux » forment malheureusement encore aujourd’hui l’armée de réserve du capitalisme, l’exemple de déchéance, celui qui sert à dire : «  regarde, il y a pire, tu ne veux pas finir comme ça ? Alors accepte ton sort ».

Affaire à suivre…

Hugo Plassais.

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