L’œil du cyclone

L’inculpation de treize Russes et de trois entités russes vendredi 16 février par les services du procureur spécial américain Robert Mueller n’est qu’un prélude à une accentuation des conflits périphériques entre Russes et Américains. Le Washington Post, qui a relayé la nouvelle, précise que  » le rapport n’accuse pas le gouvernement russe d’être impliqué dans ce projet, et ne dit pas qu’il a réussi à faire gagner une seule voix. ». Les deux pays se contentent d’une diplomatie de crise classique tandis que se multiplient leurs affrontements directs dans d’autres pays. Comme un air de Guerre froide.

Le groupe qui aurait interféré avec l’élection présidentielle de 2016 aurait été téléguidé par un oligarque russe très particulier, lui aussi sur la liste des inculpés. Yevgeny Prigozhin a fait fortune dans la restauration après avoir passé 9 ans en prison pour des affaires d’extorsion et de prostitution de mineures. Il devient ensuite le chef cuisinier officiel du Kremlin puis décroche des contrats dans la restauration scolaire puis dans l’armée, pour un total d’au moins 3,1 milliards de dollars. Pas vraiment le profil d’un homme capable d’interférer dans l’élection d’un pays investissant 73 milliards de dollars dans le renseignement. Et pourtant, après être devenu un des hommes de confiance de Vladimir Poutine, qu’il a connu à l’époque où le président était maire de Saint-Pétersbourg, Prigozhin a embrassé l’idéologie nationale russe de manière assez spectaculaire et aurait directement contribué à l’élection de l’actuel Président des États-Unis.

Il finance en effet plusieurs groupes de trolls, experts en faux commentaires et fake news sur Internet. Le plus important de ces groupes, nommé Internet Research Agency, réunit plus de 500 personnes et s’employait principalement, avant 2014, à légitimer la politique étrangère russe en Ukraine avant de se concentrer sur l’élection présidentielle à venir de 2016. Sa méthode ? Inonder les réseaux sociaux de « memes » et de fausses informations destinés à biaiser l’électorat, en sponsorisant des propos anti-Clinton publiés par d’autres ou en créant de nouveaux, voire en polarisant les camps des deux extrêmes du Parti Démocrate, à savoir Bernie Sanders et Hillary Clinton, afin de disperser les voix. Ces trolls usent de thèmes chers aux Américains (religion, port d’armes, terrorisme immigration mais encore minorités sexuelles ou raciales) afin de mieux les toucher et ainsi favoriser l’élection de Donald Trump à celle d’Hillary Clinton.

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Une des publications sponsorisées par l’Internet Research Agency sur Facebook

L’impact réel de ces publications sur l’issue de l’élection ne peut pas être vérifié. Cependant, cette affaire d’ingérence, qui impliquerait Donald Trump lui-même, a des conséquences tangibles dans les pays du globe où sont impliqués la Russie et les États-Unis. Les deux pays se livrent en effet une bataille diplomatique sans déclarations belliqueuses extrêmes, se contentant de démentis côté russe ou de dénégations côté américain, comme l’explique le New York Times dans son éditorial : « Le président a nié de manière répétée l’existence d’une menace substantielle contre la sécurité de notre pays”. Par contre, ils n’hésitent pas à entre-tuer leurs ressortissants dans les conflits au Moyen-Orient pour ne pas s’affronter directement et protéger leurs intérêts nationaux.

Ainsi, le financement de groupes de trolls n’est pas l’activité la plus inquiétante de Yevgeny Prigozhin. Il est également le dirigeant d’une société militaire privée directement impliquée dans le conflit syrien, PWC Wagner. Les sociétés militaires privées sont monnaie courante dans les conflits au Moyen-Orient, lorsque les puissances impliquées ne veulent pas recourir massivement à leurs armées et souhaitent maintenir une présence sur place. Les Américains en ont employé dans tous leurs conflits depuis 2001. La plus importante d’entre elles, Blackwater, est connue pour ses bavures contre des civils en Irak. Après avoir changé plusieurs fois de nom (Xe, Academi), elle a été absorbée par la société militaire privée Constellis Holdings, dont certains membres auraient été tués au Yémen en 2015. On sait donc que ces sociétés américaines sont toujours actives au Moyen-Orient. La Russie quant à elle ne reconnaît pas l’existence légale des sociétés militaires privées mais les emploie de manière officieuse dans les guerres dans lesquelles elle est impliquée.

Le groupe PWC Wagner a été repérée sur le sol syrien le mercredi 7 février à cause de la mort de certains de ses employés, après des frappes de la coalition internationale, menée par les États-Unis, sur le gouvernorat pétrolifère de Deir ez-Zor. Selon les officiels russes, il y aurait eu « probablement cinq citoyens russes » tués dans ces frappes, tandis qu’un officiel américain avance le chiffre de 100 morts. Leonid Bershidsky, journaliste russe pour le compte de Bloomberg, avance quant à lui un chiffre d’au moins 200 morts.
Pourquoi tant d’écart entre les différentes sources ? En réalité, les deux pays ne peuvent pas se permettre de reconnaître l’ampleur des victimes de cette frappe. Washington, qui veut à tout prix éviter le conflit direct avec Moscou, minimise le nombre de victimes russes des frappes américaines en Syrie, qui s’élèverait à au moins 300 depuis le début du mois de février. Moscou, de son côté, ne peut pas reconnaître l’existence d’employés de sociétés militaires privées, encore moins sur un sol étranger, et cherche donc à tout prix à couvrir ses arrières en réduisant le nombre de morts (ministère des Affaires Étrangères) voire en ne les reconnaissant pas (ministère de la Défense). Elle cherche également à empêcher une guerre directe avec Washington, qui n’arrangerait pas Vladimir Poutine en période présidentielle.

Les États-Unis et la Russie poursuivent toutefois le même objectif : assurer le contrôle de réserves pétrolières syriennes très conséquentes. Les employés de PWC Wagner étaient en effet chargés de défendre, pour le compte du régime syrien, les puits pétroliers repris à Daesh pour empêcher qu’ils ne tombent entre les mains des forces arabes et kurdes soutenues par les États-Unis. Ces derniers, de leur côté, cherchent à réduire l’emprise russe en bombardant sans relâche les zones pétrolifères. Ainsi, comme le souligne Bloomberg, le conflit syrien est l’histoire « d’une répression gouvernementale devenue une guerre par procuration » entre la Russie et les États-Unis.

Les vents sont donc cléments dans les principaux pays protagonistes, à savoir la Russie et les États-Unis. Les tensions actuelles dues à l’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine sont minimes par rapport à la vigueur de leurs affrontements sur la scène moyen-orientale. L’inculpation de Yevgeny Prigozhin, impliqué dans deux faits majeurs entre la Russie et les États-Unis, n’est que la partie visible d’un iceberg américano-russe qui subsiste, un véritable reliquat de la Guerre froide et de ses guerres indirectes.
Certains journalistes emploient le terme de « brouillard de la guerre » pour qualifier les agissements mutuels des États-Unis et de la Russie en Syrie, soulignant par là que les deux pays ne cherchent pas à se nuire volontairement. L’œil du cyclone, calme mais au cœur de la tempête, n’a jamais été ce qui provoque le plus de dégâts. C’est le mur qui l’entoure qui est le lieu des phénomènes les plus violents. Trop occupés à se focaliser sur l’ingérence russe aux États-Unis, les spécialistes négligent les conséquences périphériques de cette affaire, notamment au Moyen-Orient, qui subit de plein fouet la bataille d’influence permanente que se livre les deux puissances. L’œil russo-américain est siège de querelles diplomatiques sans grande portée tandis que des pluies de bombes, des déferlantes de chars et des vagues de combattants s’abattent sur la Syrie.

Sources :

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