De Gaulle et mon bourreau

Je suis entrée en politique à l’âge de 16 ans.

Trop tôt parce qu’à 16 ans, on est « trop idéalistes ». Comme si vouloir changer les choses était un mal.
Trop tôt parce qu’à 16 ans, on n’est « pas encore mature ». Comme si ceux qui détiennent le pouvoir l’étaient seulement devenus un jour.

Trop tôt parce qu’à 16 ans, « vous ne pouvez pas comprendre ».

On vous méprise pour votre jeunesse et on vous utilise justement pour cela.
Mais jamais pourtant, jamais au grand jamais, quand vous entrez à 16 ans, dans ce drôle de monde-là, on ne vous alerte sur ce qui vous attendra.

Être idéaliste, immature, ignorant, tout ça ne vous détruira pas personnellement si vous entrez en politique à 16 ans. Vous vous casserez un peu les dents, on vous remballera gentiment, vous prendrez de bons soufflets de réalité et quelques coups de références bien dirigées. Vous apprendrez. A 16 ans, on ne peut qu’apprendre.

Mais personne ne vous dira qu’en entrant à 16 ans, vous deviendrez la proie idéale des monstres qui rôdent. Ces monstres qui semblent éternels et que chaque militante, quel que soit son parti ou son organisation, rencontrera forcément. Et ainsi comme tant d’autres, parce que personne ne m’a rien dit, je suis entrée à 16 ans, pleine d’innocence, persuadée que je changerai les choses, ne pouvant seulement pas imaginer que c’est ce monde qui me changerait.

  • Si petite dans ce monde-là.

C’était un soir de réjouissances dans un petit local d’un grand parti (à l’époque tout du moins). Ce genre de réjouissances qui suivent les actions militantes. Quand on boit un verre pour clore dans la bonne humeur une belle nuit à rire en collant des affiches. Ce genre de réjouissances où tout le monde rit, danse, discute, fait du bruit. Il suffirait d’enlever les affiches électorales des murs et alors un passant jurerait que c’est une fête entre amis comme les autres. Comme il s’en fait tant.

Si petite et je refaisais le monde avec des camarades. Un autre passa par là et je lui ai demandé de m’apporter un verre d’eau, ce genre de choses dont on a besoin quand on parle trop. J’eus le malheur d’ajouter des mots, de ceux que l’on dirait à n’importe qui, n’importe quand, pour un rien de n’importe quoi : « Je ferais ce que tu veux ». En pleine discussion, la gorge sèche et le cœur innocent, comment imaginer qu’il existait tant d’interprétations ? Un verre d’eau pour un cauchemar… Le voilà revenu qui me fait comprendre ce qu’il attend en remerciement. Je tombe des nues. Je n’imagine pas. Et je comprends déjà qu’il ne plaisante pas.

« C’est une blague ? », « Tu peux rêver ! », « Jamais de la vie ! », « Crève ! », « Mais va te faire voir ! », « Tu as vraiment trop bu insiste pas ! ».

Combien de fois faut-il dire « non » ? Combien de traductions ?

Personne n’a acquiescé en ma faveur. Les uns donnaient raison malicieusement à celui qui me demandait des comptes, les autres ricanaient bêtement du spectacle de mon désappointement.

Et finalement il me tire par le bras. Ouvre la porte d’un bureau et m’enferme là. Les autres ne bougent pas. Je me retrouve entre un mur et un monstre. Je vois ses yeux. Je sais ce qu’il va se passer. Je l’entends me dire ce qu’il veut. Il est ivre mais il sait très bien ce qu’il veut. Un portrait de De Gaulle trône dans ce bureau, ce bureau de député, cette photo du Général qui regarde sur le côté avec un air un peu inquiet. J’ai juste le temps de me demander de combien de scènes comme celles-ci le grand Charles dont nous prétendons être les héritiers a-t-il ainsi détourné le regard horrifié. Combien d’autres enfermées dans ce bureau avec pour seul témoin ce tableau ?

Enfermée dans un bureau, alors que j’avais protesté et que tous, ce soir-là, m’avaient entendue refuser. Il était ivre. Envie de crier. Mais on ne m’aurait pas secourue. Instinct de survie, petit souffle de courage peut-être inspiré par le Général, j’ai poussé ce monstre. Il était ivre, il n’a pas fallu beaucoup pour le déséquilibrer et m’enfuir. Envie de pleurer. De vomir. Et pourtant il ne s’était rien passé. Ou du moins il n’avait pas pu me toucher. Ou du moins mes vêtements m’avaient protégée. Mais est-ce assez ? Et en sortant, il fallut encore affronter le regard des camarades et les commentaires dégradants à souhait : « C’est allé vite dis donc ». Seule face à une mentalité partagée par tous. Tellement en minorité, tellement esseulée.

Alors j’ai laissé passer.

J’ai feint l’indifférence.

Dans ces situations, on sait notre solitude, alors on feint la frigidité, comme pour signifier que rien ne peut atteindre notre placidité. Et j’ai laissé chacun s’imaginer ce qui lui plaisait au lieu de contester. Mais c’est une erreur, car laisser faire cela, c’était admettre la normalité du comportement dont j’avais été la victime ignorée.

Et s’il n’avait pas été assez ivre pour que je puisse me dégager ? Et si l’horreur m’avait gardée éternellement pétrifiée ? Que se serait-il passé ? Et si cela arrive à moi, combien d’autres ont vécu cela ? Et combien n’ont pas eu autant de chance que moi ? Si seulement la photographie de De Gaulle pouvait parler, combien de faits immondes nous seraient révélés ?

Et ce n’est pas une simple unique aventure malheureuse. Car il y en a eu tant d’autres. Tant d’autres impossibles à oublier. Tant d’autres impossibles aussi à dénoncer. Je ne veux pas tous les lister. Ai-je besoin de nombres pour être davantage dans le vrai ? Ai-je besoin de me torturer en me remémorant chacun de ces faits ? Ils étaient tant d’autres, tant d’inacceptables. Trop d’autres. Trop d’intolérables. Tant de trop que je garde au creux du cœur et un peu sur le corps, des cicatrices invisibles pour tous, indélébiles pour moi. Et la persistance de ce remords de ne pas parler. De ne pas dire. De ne pas dénoncer. Intolérable sentiment de complicité par passivité.

Alors quand le scandale des agressions sexuelles de l’UNEF a été révélé, toutes ces cicatrices, si bien maquillées au point que j’aurais presque pu les oublier, se sont toutes à nouveau mises à saigner. D’abord, par tous les souvenirs que les faits exposés ont pu me rappeler. Mais ensuite, surtout, par l’hypocrisie, toute la fausseté si indécente de ceux de mon camp, qui se sont empressés de se saisir de cette formidable opportunité de railler l’opposant si détesté.

Je refuse d’être de ceux qui se serviront de ce qui est dénoncé depuis quelques mois au sein de l’UNEF pour les décrédibiliser, dire qu’ils n’ont pas de leçons à nous donner, dire qu’ils devraient faire le ménage chez eux avant de nous faire la morale. Je le pense, un peu, c’est vrai.

Mais c’est trop facile.

C’est trop facile parce que nous avons les mêmes à droite, les mêmes qu’à gauche. Parce qu’il y a les mêmes partout.
Parce que ce n’est pas tant une histoire d’idées politiques, c’est une histoire de pouvoir.

Moi aussi, j’en ai beaucoup, des porcs à balancer. Mais je ne les balance pas. Parce que ça ne change jamais rien. Rappelez-vous, il y a trop longtemps déjà, l’affaire Baupin. Le temps passe, les femmes parlent, de plus en plus, mais ça ne change rien.

Mais tandis qu’à l’UNEF, il est enfin des âmes qui ont le courage de s’élever contre l’établi, il est enfin des âmes prêtes à perdre ce qu’elles ont acquis, il est enfin des âmes qui ont ne serait-ce que le courage de laisser un peu de leur intimité sur la place publique au nom d’une cause qui les dépasse ; dans mon parti et dans tant d’autres, les bourreaux sont toujours dans l’impunité, les victimes maquillent leurs plaies et cousent sur leur visage des sourires désincarnés, les attentistes rient toujours ou font mine de ne pas être alertés. Et De Gaulle tourne le regard, de crainte de nous voir.

Dans tous ces faits révélés sur l’UNEF, résonne comme un refrain familier. Comme la musique de générique d’un mauvais film qu’on aurait préféré oublier. Toujours ce même et terrible usage d’une position pour parvenir à ses fins. Toujours ce même abus de pouvoir. Abus de faiblesse aussi. Et toujours cette détresse ensuite, parce que les « camarades » ne vous soutiendront pas.

Toujours cette force de la structure surtout, qui préfère ne pas voir, minimiser, ne pas entendre, atténuer, ne pas agir, ignorer, plutôt que de devoir toute entière s’ébranler.
Toujours cette force de la structure qui refuse de se mettre un peu en danger, alors que l’enjeu est pourtant de protéger.
Toujours cette force de la structure qui donne sa bénédiction de principe, ce principe du « qui ne dit mot consent », à des actes malveillants, ignobles, inqualifiables. Inexcusables. Et qui n’est jamais là surtout pour écouter et réconforter les meurtris innocents.

Toujours cette force de la structure, qui encourage aussi. A droite, j’ai vu cette drôle de valorisation de ceux qui alignent les conquêtes provenant du corps militant. Comme si être militant, c’était aussi être ça : l’objet de leurs désirs, de leurs passions.

 

Nous aussi,

Nous avons ces jeux dangereux tous à base d’ascendant malveillant, sur des filles jeunes et un peu naïves parce qu’elles ne sont pas là depuis longtemps.

Nous aussi,

Nous avons ces gestes déplacés qui pourtant ne choquent pas, même quand ils sont faits en public avec un refus clairement exprimé. Ça fait rire, c’est grivois. Ça ne l’est pourtant pas.

Nous aussi,

Nous avons ces remarques à répétition et ces demandes insistantes qui comptent, pour parvenir à leurs fins, sur la lassitude, l’envie d’accepter pour enfin être tranquille et que les jeunes filles de l’UNEF décrivent.

Chez nous aussi,

L’alcool sert parfois à obtenir ce qui se refusait jusqu’alors. Quand la position, l’obstination entêtée et les gestes forcés ne suffisent pas à obtenir ce qui est visé.

Chez nous aussi,

Il y a de tout ça. Et chez nous aussi, comme dans tous les partis, les voix sont étouffées. Parce que parler ne change rien. Pour l’instant tout du moins.

Parce que chez nous, comme ailleurs et comme chez eux,

On préfère préserver des cadres, des militants valeureux (« intégraux » comme le disaient les militantes de l’UNEF pour décrire les bourreaux protégés par la structure), des jolis minois qu’on a déjà bien exhibé dans les médias, plutôt que de s’encombrer d’un remue-ménage gênant qui en fera tomber beaucoup trop.

Parce que chez nous, comme ailleurs et comme chez eux,

Il faut respecter les chefs. Ces grands bonshommes incapables de se souvenir des noms de leur chair à canon mais qui pourtant ne se refusent rien sur cette chair tout court.

Et à cause de cela, ils sont trop nombreux à ne plus avoir peur de rien. Ils s’accordent des droits qu’ils n’auraient pas osé prendre tant qu’ils ne savaient pas que le silence et l’immobilisme les protègeront de fait, parce que silence et immobilisme conduisent vite à l’accoutumance.

Alors on se cache derrière la camaraderie, d’abord. On excuse tout en disant qu’on est en fait une « grande famille », que tout ça c’est « pour rire », que c’est parce qu’on se connait bien qu’on peut se permettre ça. Tout ce qui est malsain devient de la camaraderie.
Et quand enfin, il devient vraiment trop ardu de parler de camaraderie, on minimise. Et on ignore. On oublie.

Si tu veux rester, ferme-là.
Si tu balances, personne n’aura plus confiance en toi.
Si tu parles, alors tu ne pourras plus faire partie de ce monde-là.

Parce que des filles, en politique, on attend qu’elles soient des hommes. Qu’elles soient fortes, qu’elles acceptent tout. Si tu deviens la victime de la maison, alors n’espère plus, ta « carrière » s’arrête là.

De tout ce que j’ai personnellement vécu, je n’ai jamais pu parler. On me rétorquera alors que je ne peux pas condamner mon parti, parce que je n’ai pas essayé. A cela je ne répondrai qu’une seule chose.

Quand à 16 ans,

On dit « non » et que l’assistance en rit, qu’une assemblée de petits bonshommes encourage celui à qui on s’est refusé ;

Quand à 16 ans,

On dit « non », mais que personne ne comprend ;

Quand à 16 ans,

On dit « non » et que les autres nous rétorquent que c’était pourtant un privilège ;

Quand à 16 ans,

On dit « non » et que pour une infinité de raisons, lui a raison et vous toujours tort ;

Quand à 16 ans,

On vous explique que si vous dites « non », c’est que vous ne savez pas assez bien ce qui peut être bien pour vous ;

Alors, à 16 ans, vous comprenez déjà que parler, ça ne sert à rien. Ose parler et ils se retourneront forcément contre toi.

Si jeune et enfermée dans un bureau. Si jeune avec De Gaulle et mon bourreau. Si De Gaulle n’a rien pu faire, osez m’accuser. Osez m’accuser de complicité. Osez me dire que j’aurais dû dénoncer. Osez me dire que de tous ceux qui quelques minutes auparavant ricanaient et que de tous ceux qui ont ensuite plaisanté, car « c’est allé vite dis donc », aucun d’entre eux ne savait. Même De Gaulle savait. Ils savaient mais ils ont laissé faire. Qui peut se battre contre tant de « frères » ?

Dans l’article de Libération qui donnait, avec pudeur et sans sensationnalisme, la parole aux victimes de l’UNEF, il m’est resté sur le cœur un terrible mot de conclusion. A propos de ces filles qui osent judiciariser. A propos de ce combat terrible, de ce chemin presque impossible, l’une d’entre elles, qui n’a pas renoncé mais qui a choisi, au lieu de la plainte la main courante, a eu des mots à pleurer.

Des mots à pleurer pour notre société. Parce que cette société me semble tout aussi hermétique au changement que ces structures politiques qui détruisent. Parce que cette société, ce système, ce « je ne sais quoi », car je ne sais même plus trop à qui ni quoi reprocher, ne nous aide jamais. Elle a dit : « Je veux juste qu’une trace écrite de ces événements existe ».

Et plutôt que d’en pleurer, je voudrais en crier. Parce que si on continue toutes à pleurer, si on n’ose pas crier, alors ce sont les suivantes, puis leurs suivantes, etc etc. qui vivront ce qui nous fait pleurer, ce qui nous a brisé. Et alors, cet état de fait, jamais il ne changera. Alors à ces courageuses de l’UNEF il ne nous reste qu’à dire merci. Pour l’exemple qu’elles donnent aujourd’hui, à toutes les organisations et à tous les partis. Puissions-nous avoir un jour votre force de dire et enfin leur arracher à tous leur bouclier de tus.

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