« Ah, bah dis donc, vous le voulez vraiment pas ce gamin vous hein ».

Il n’y a pas de bonne manière je pense pour commencer à écrire sur ce sujet. Ce sujet qui représente tellement et si peu à la fois dans notre société et dans notre vie.
Quoi que dans la mienne ça représente un peu plus, puisque mon corps est encore marqué à l’intérieur des cicatrices que mon avortement a pu me laisser.

Ce que je vais écrire ici n’est pas un article complexe, mais juste mon bout d’histoire, afin de tenter de vous faire comprendre, qu’un avortement c’est plus qu’un oubli de pilule et puis hop ça passe. Un avortement ça laisse des traces, ça laisse des souvenirs (mauvais mais aussi bon vous verrez), et ça fait qui je suis aujourd’hui.

Malheureusement en 2018, les femmes ont encore à se justifier de leur droit de posséder de leur corps et de décider ou non d’avoir un enfant. Mon propos ici n’est pas de choquer quiconque, mais j’espère à travers mon histoire vous faire entendre qu’avorter n’est pas un acte immonde où j’ai pris la décision de tuer une vie, bien au contraire.

J’étais une jeune fille amoureuse de 17 ans qui, suite à un accident de capote, avait refusé de prendre la pilule du lendemain, de peur qu’on me juge et parce que : «Au pire ça ira dans tous les cas il pourra rien m’arriver.».

Je me fais maintenant sourire d’avoir pensé ça. Quand environ un mois plus tard, mes règles faisaient les timides j’ai commencé à me poser la question « Bon, euh j’en étais où dans mon cycle quand y a eu l’accident ? » « Euh, c’est quoi le pire qui puisse m’arriver ? ».
J’avais de la chance d’avoir des amies et un petit ami qui m’ont entouré (du moins au début), qui sont allés m’acheter un test de grossesse. Test qui s’est révélé positif.

Il est dur d’expliquer dans quel état tu es à ce moment-là. Tu te poses surtout mille questions :

« Je dois faire quoi ? »
« Putain il va falloir le dire à maman »
« Comment papa va réagir ? »
« Mais non c’est pas possible si ? »

Avant de parler à mes parents, j’ai décidé de toute seule prendre un rendez-vous afin de faire une prise de sang, pour confirmer que j’étais bien enceinte. L’attente, dans ces moments-là, et le regard des autres était dur, surtout quand on me demandait mon âge « 17 ans ». Je pensais que ça ne pourrait devenir pire.

La lettre où il y avait marqué que j’étais belle et bien enceinte m’a prouvé que si, ça pouvait être pire, et que ce n’était que le point de départ.

Prenant mon courage à deux mains, et étant face aux faits, je suis rentrée chez moi et je me suis effondrée dans les bras de mon père. A 17 ans, pleine d’espoir d’avoir un avenir aussi radieux que celui que j’ai aujourd’hui l’idée d’être enceinte m’avait ébranlé, mais c’est après une simple discussion avec mon père que j’ai pris la décision d’avorter.
Et oui, mon père, cet homme à qui je ne parle presque pas, fut l’un de mes plus gros soutiens car ma mère dont je suis très proche était absente. Sans vous mentir, j’ai cru qu’en lui annonçant je me prendrai la claque de ma vie. Mais non, j’ai vu dans son regard, la douleur d’un père qui voyait sa fille paniquée, désemparée et qui avait besoin de soutien et d’amour pour garder la tête hors de l’eau.

En tant que mineure, il me fallait un majeur à mes côtés afin de poursuivre cela. Mais plus que cela, un avortement ne peut pas se vivre seul, c’est une étape traumatisante, du moins se fut mon cas, et le soutien de mes parents fut leur plus grande preuve d’amour.

Mon avortement fut une succession de galères.
La procédure classique si l’on procède à une IVG médicamenteuse est de prendre des cachets, souffrir pendant trois jours puis être, si l’on peut dire ça, « Débarrassée du problème » (phrase que l’homme me donnant mes médicaments à l’hôpital m’a gentiment dit en me donnant mes cachets).

Malheureusement pour moi, la prise de ces médicaments n’a pas marché, me laissant me tordre de douleurs pendant quatre jours. Je me suis bien rendue compte que quelque chose n’allait pas et qu’il fallait agir. J’ai donc à minuit, en pleurs et incapable de bouger, décidé d’appeler SOS médecin. Mes deux parents étant absents. La réponse du standard : « On ne se déplace pas pour ça, allez à l’hôpital, ils s’occuperont de vous ».

J’avais beau, en vain, essayer de leur faire comprendre que j’étais seule, que je n’avais pas de voiture et encore moins le permis, que j’avais l’impression qu’on me déchirait le ventre, que je n’arrivais plus à me lever, le service de SOS médecin de ma ville n’est pas venu.
C’est donc un ami de mes parents qui s’est levé en plein milieu de la nuit pour m’amener à l’hôpital où l’on m’apprit que la prise des médicaments n’avait pas marché. On m’en a redonné en me disant que si dans deux jours j’avais encore mal on verrait pour une opération.

Je n’ai pas eu plus d’explications, de conseils ou d’aide. Juste un «Rentres chez toi et tu verras, si tu peux lèves toi et vas en classe.»

La deuxième prise de médicaments ne fut pas plus une réussite. Plus le temps passait et plus je me disais que le karma, Dieu ou je ne sais trop quoi, me faisait payer physiquement ce choix.

Sans réel soutien de la part de mes amies, ni de mon copain, je me retrouvais seule des journées entières dans la douleur à juste me dire «Putain tout ça parce que j’avais peur de prendre une pilule du lendemain », « Mais t’es vraiment pas douée dans la vie hein » « Regardes ce que tu as fait ».

Plus j’avançais dans ce chemin périlleux qu’est l’avortement, plus j’avais l’impression de m’enfoncer. Il était impossible pour moi de voir les choses de manière positive, je ne voyais que le jugement des autres, des infirmières, de mes amis, des médecins, de tout le monde.

J’avais l’impression que sur mon front il y avait marqué « Tu es une pute, tu as merdé, regardes toi tu es une honte »

Ce sentiment a atteint des sommets le jour où j’ai du prendre rendez-vous afin de faire opérer, expliquant que j’avais déjà eu deux IVG médicamenteuses qui n’avaient pas marché et qu’il fallait maintenant que j’ai une IVG chirurgicale.

« Ah, bah dis donc, vous le voulez vraiment pas ce gamin vous hein ».

Cette phrase, je peux vous dire qu’elle m’a coupé court. Car oui, vous avez dû le voir, je n’ai pas parlé d’enfant, de fœtus, de bébé, d’être mère.

Pourquoi ? Parce qu’a 17 ans je ne pensais pas à ça. J’ai pleinement conscience de la chance de pouvoir donner la vie, mais à cet âge-là, à ce moment-là ce n’était tout simplement pas possible. Oui j’aurais du faire plus attention, oui j’aurais du prendre la pilule du lendemain, oui il aurait fallu que je sois plus informée mais ce ne fut pas le cas.

Mon opération du 14 novembre 2014, remonte tous les jours à la surface. C’est ce qui fait que je ne suis pas à l’aise quand on parle de grossesse, de meufs qui avortent où de « Ouah j’ai peur je crois que j’ai du retard sur mes règles ».

Mon corps n’est pas physiquement marqué par cet avortement, mais mentalement il l’est.

Il est marqué par le regard des autres,
Il est marqué par le jugement de mes médecins,
Il est marqué par l’abandon de mon copain de l’époque, qui a oublié de se lever le matin de mon opération et qui n’est jamais venu à l’hôpital,
Il est marqué par ma propre incompréhension de tout ce qui s’est passé,
Il est marqué par l’incompréhension des autres, qui ne peuvent entendre qu’a 17 ans on est pas prêt.e à être parent,
Il est marqué par les remarques du style « Oui, l’IVG c’est le nouveau moyen de contraception en fait »
Il est marqué par ma peur de ne plus jamais être enceinte
Il est marqué par ce coup de téléphone de ma meilleure amie en pleurs qui me dit qu’elle va devoir avorter, et qu’elle a besoin de moi
Il est marqué par l’amour de mes parents qui ont su être présent pour moi
Il est marqué par le fait que j’écrive de manière anonyme car je n’ai pas envie qu’on me voie comme cette meuf qui a avorté

J’écris de manière anonyme, car oui, encore aujourd’hui, avoir recours à une IVG c’est avoir une étiquette sur son front et pourtant raconter cette histoire me permet aussi de vous dire qu’il est important de ne jamais en avoir honte, et que, si jamais ça vous arrive, vous femmes de 2018, vous avez le droit d’être soutenue, vous avez le droit d’avoir recours à une IVG.

Je ressens comme si j’avais perdu une partie de moi, mais quand je regarde autour de moi, je me rend compte que c’était la meilleure décision de ma vie, que j’ai eu la chance de disposer de mon corps comme j’en avais envie, et que cela m’a permis d’écrire ces mots aujourd’hui mais aussi d’être ici.

 

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