De celles qui ne balancent pas leur porc

Cette tribune a été écrite dans le cadre de la semaine des féminismes, organisée par l’association Solidarités. 


« Il m’a… enfin voilà quoi… il a… tu vois… voilà… »

C’est ça, mon histoire.
Elle est faite de points de suspension, et de vérités inavouables. Quand on l’entend, elle ne veut rien dire, et pourtant, elle cache bien de choses, bien des horreurs, et bien des gestes inexcusables. Même ces bribes, presque personne ne les a entendues. Cela doit se compter sur les doigts d’une main. En fait, quand j’y réfléchis, même pas.

Chacune ses monstres, le mien ne dormait pas sous mon lit, mais il faisait partie du même club de sport que moi. Un espace où les valeurs s’entrecroisent, se mêlent, et créent un profond respect entre les sportifs. Un espace qui m’est cher, où j’ai trouvé ma place et où j’ai construit la personne que je suis.

J’ai vite compris que ce respect ne nous animaient pas tous de la même façon. A 17 ans, on a des rêves plein la tête, et de la confiance à offrir.

J’étais téméraire, sûrement imprudente, il m’attirait, je ne voyais pas ce qui pouvait m’en empêcher, il me faisait comprendre que la « porte était ouverte ».
Conséquence, on se voyait, et rien ne se passait mal.

Jusqu’à un premier évènement, qui m’a fait penser que quelque chose clochait dans sa façon d’agir. Une capote qui craque, ça arrive à tout le monde. Mais un rire acerbe, dur et agressif face à mon inquiétude (voir à ma panique), non.
« T’es méchant, pourquoi tu rigoles ?! 
– Ça vaaaa, au pire t’es enceinte hein », mort de rire, le gars.
J’ai pas du tout rigolé.

J’ai demandé si il avait du liquide pour aller acheter la pilule du lendemain.

Réponse : « Nan ».

J’ai demandé si il pouvait m’accompagner au distributeur ou à la pharmacie.

Réponse « Nan ».

J’ai pris mes affaires et je suis partie, j’ai dit que je ne voulais plus qu’on se voit.

On s’est recroisés, plus tard, je n’avais pas peur, il y avait du monde, je ne le croyais pas capable de ça. Il n’avait pas arrêté de m’appeler, je ne savais pas trop comment m’en débarrasser, je ne voulais pas être méchante. Il m’avait blessée en se comportant d’une certaine manière, et j’avais décidé que c’était mort.
Il m’a demandé de venir avec lui, j’ai dit non. Il m’a priée, j’ai dit non. Il m’a prise par le bras et m’a emmenée dans un endroit désert, je me suis dit que j’allais lui faire clairement comprendre que je ne voulais plus qu’on se fréquente. C’est ce que j’ai commencé à faire avant qu’il ne devienne un monstre.

Cette histoire, c’est ce que de nombreuses femmes vivent au moins une fois dans leur vie.
Ce que je veux dire, c’est que comprendre n’est pas une tâche facile.

J’ai d’abord essayé de me convaincre du fait que je n’avais pas dit « non » assez clairement, qu’il n’avait pas du comprendre que je ne voulais pas.

Pourtant, je me rappelais très bien de mes multiples « arrête » et de mon regard, droit dans ses yeux, accompagné d’un « c’est pas bien, ce que tu fais là ».

Ensuite, j’ai essayé d’oublier.

On y arrive presque, quand on enterre les souvenirs. Plus difficile de ne pas y penser, quand la toile se réveille, que les femmes prennent la parole, et que #MeToo explose.

Enfin, j’ai essayé de l’exprimer.

Impossible. Je ne pouvais pas mettre des mots sur ce que je ressentais, sur les faits eux-même. Petit à petit, j’arrive à laisser sous-entendre à certains (très rares) que c’est arrivé. Mais je sens que je n’arrive pas à être vraie, une tendance à minimiser, à prendre un ton léger, parce que « ça passe mieux ». Il aura fallu presque 3 ans.

Parfois, je me dis que je suis « chanceuse » de ne l’avoir vécu qu’une fois. Je pense à toutes les femmes qui vivent des agressions sexuelles quotidiennement, et qui ne se reconstruisent jamais.

Si j’ai écrit mon histoire aujourd’hui, alors que j’avais toujours été incapable de le faire, encore plus de le dire, c’est pour exprimer une chose qui bouillonne au fond de moi.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, et qui pourtant encouragent et soutiennent celles qui le font.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, pourtant, je suis courageuse, je l’ai toujours été.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, non pas parce que j’ai peur des conséquences ou de l’indifférence.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, non pas parce que j’ai peur du regard des autres ou du sentiment de honte.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, parce que quelque chose en moi n’arrive toujours pas à comprendre comment cela est possible dans le monde qui est le notre, dans ce XXIème siècle qui me parait absurde.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, parce que je me demande toujours si c’était réel, et pourquoi c’est arrivé.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, parce qu’il est douloureux de s’avouer à soi-même de telles choses.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, et d’une certaine manière, je m’en veux.

Je fais partie de celles qui ne balancent pas leur porc, écrire est déjà difficile, et j’espère qu’un jour, je balancerai mon porc en ne ressentant que le désir de me battre, pour celles qui ne balancent pas leur porc.

J’aimerais que cela soit un message d’espoir.
Soyez fortes, mesdames, si vous ne balancez pas votre porc, vous n’êtes pas seule. Le chemin est long, mais il sera effectué. Je l’espère.

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