Ma zone grise

Mon “porc”, c’était mon copain.

J’avais 17 ans, je sortais du lycée et je m’apprêtais à rentrer à SciencesPo. J’allais le voir pour la dernière fois avant mon déménagement, à la fin de l’été. Tout se passait plus ou moins bien avec lui, jusqu’à cette dernière nuit passée chez lui.
Il veut qu’on couche ensemble, mais je suis fatiguée et j’en ai pas la moindre envie. Il insiste. Je refuse. Il insiste encore. Je refuse. Il insiste physiquement. Je le repousse. Il continue, encore et encore. Rien de violent vous me direz, mais pourtant il y a avait une telle pression. Je le repousse tant que je peux, je lui répète que j’en ai pas envie. Il m’écoute à peine. Et puis, je ne comprends pas ce qu’il se passe. Mon corps se fige, j’arrête de résister. Mon cerveau passe en mode résistance, je vis la scène de l’extérieur, comme si j’étais au dessus de mon corps.

Et je me réveille le lendemain. Je pleure toute seule, je me sens sale, honteuse.

Je me persuade que ce n’est pas arrivé, que j’ai pas dû dire « non » assez clairement, que peut être je lui “devais” ça en tant que copine. Je le quitte peu de temps après.

Et j’oublie. J’enfouis ça dans ma mémoire. Je n’en parle à personne, parce que c’est trop dur d’affronter cette réalité, parce que je ne suis pas prête à m’avouer que c’est bel et bien arrivé. Et puis, un jour, tout revient quand on s’y attend le moins.

2 ans après, tout m’est revenu à la figure. Tous ces souvenirs enfouis, oubliés, mis de côté.
Et toutes ces questions qui reviennent :

“Est-ce que j’ai dit non assez clairement ?”
“Je l’ai peut être cherché, je dormais chez lui”
“Pourquoi il a fait ça ?”
“Comment il a pu faire ça à la fille qu’il “aimait” ?”
“Est-ce que c’est ça un viol ?”

Parce que oui, je ne savais pas mettre de mot sur ça, je connaissais juste la douleur que je ressentais en y repensant, la honte, la culpabilité. J’étais classée dans la “zone grise”, “c’était un viol mais peut être pas vraiment non plus”.
J’ai commencé à en parler à quelques amies proches, et c’est là que j’ai pris conscience que c’était ça, un viol. C’était pas forcément un acte rempli de violence physique, c’était pas forcément des menaces physiques. Ça pouvait aussi être ça.
Bien sur j’ai eu le droit à des réflexions blessantes de la part de personnes vers qui je pensais trouver du réconfort : “T’exagères pas un peu là ?”, “Tu peux pas vraiment dire que c’est un viol non plus…
Et puis vient le moment d’en parler à sa famille. Leur soutien quand je leur ai dit. Leur soutien quand je leur ai dit que je ne voulais pas porter plainte. Leur soutien encore aujourd’hui, un an après, parce que ça ne passe pas.

Je me sens mise à nue en écrivant ça. Et pourtant, avec tous ces événements, je ressens ce besoin, comme beaucoup, d’enfin briser le silence.

Pour que les filles à qui cela est arrivé puissent se dire qu’elles ne sont pas seules. Qu’elles peuvent trouver du soutien. Qu’elles peuvent être écoutées.

Certaines personnes préfèreront garder ça enfoui. D’autres voudront essayer d’affronter cette vérité. Chacune réagit à sa façon, et toutes sont courageuses.

Ce n’est pas parce que cette vérité sortira 10 ans après qu’elle n’en sera pas moins vraie. Ce n’est pas parce que cette vérité se sortira jamais de la mémoire qu’elle n’aura jamais existé.

Parce que cette vérité blesse, elle fait mal. Chaque fois que j’y pense, c’est à dire presque tous les jours, je dois me forcer à me rappeler ces choses :

Je n’ai pas à me sentir coupable, dans l’histoire c’est lui le coupable
Je n’ai pas à avoir honte de ce qu’il s’est passé, c’est à lui d’avoir honte de ses actes
Je n’ai pas à me sentir salie, c’est à lui de se sentir sale
Je n’ai pas à avoir honte d’en parler

J’ai ce rêve, ce rêve qu’un jour l’éducation apprendra aux enfants à se respecter mutuellement.

Qu’elle leur apprendra qu’il n’y a pas de sexe supérieur.

Qu’elle leur apprendra le consentement et son respect.

Qu’elle leur apprendra l’écoute de l’autre.

Qu’une victime de viol n’est jamais coupable.

Que le désir est quelque chose qui se refrène.

Que la femme n’est pas un objet sexuel.

Et, ce jour-là, plus personne n’aura besoin d’écrire #MeToo​.

L.

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