Les actes et les mots

Les actes. C’est cela qu’on a pu observer en Islande le 7 mars 2018, après le vote par l’Althing (Parlement monocaméral islandais) de la première loi dans le monde imposant dans le droit l’égalité des salaires entre hommes et femmes aux entreprises.
Les mots. C’est cela qu’a permis le mouvement planétaire qui a suivi l’affaire Weinstein.
La libération de la parole de la part de nombreuses femmes a permis à ceux qui agissent de mieux les épauler. Cependant, en France, il a aussi libéré une vague d’opportunisme inégalée.

Ce mouvement, malgré ses aspects positifs, n’a pas été suivi d’effets autres que sa récupération opportuniste par les associations féministes d’une part et par les politiciens d’autre part.

Conscients du gain électoral ou de réputation que représente ce mouvement, de véritables harpies l’ont confisqué pour le soumettre à leurs volontés. Car ne nous trompons pas : même le monde associatif humanitaire est une bataille d’influence et de pouvoir permanente et certaines actions sont loin de l’objectif affiché d’aider les femmes. Quant aux États, il est très facile de comprendre leur avantage à récupérer le mouvement.

Il suffit de voir le soudain engouement pour l’écriture inclusive, censée apporter l’égalité par les mots avant d’apporter l’égalité dans les faits.

Les leaders féministes et de nombreux politiciens ont défilé sur les plateaux de télévision pour souligner à quel point une écriture inclusive permettrait aux femmes d’accéder à plus de métiers et à plus de considération. Sauf que ce type de débats n’est en réalité qu’un subterfuge bien connu des États et des associations pour donner l’impression qu’ils sont en capacité d’agir pour le bien des femmes, car révéler leur indifférence, voire leur ignorance, leur est tout simplement impossible.

A titre d’exemple, le Venezuela, qui a introduit l’écriture inclusive dans sa Constitution il y a une génération, en 1999. Les femmes sont-elles mieux représentées dans les institutions politiques ? L’avortement a-t-il été légalisé pour toutes ? L’image des femmes, soit hyper sexualisées, soit mères au foyer, a t-elle changé ? Pas du tout. Et attribuer cela à un contexte politique et social particulier ne serait qu’une énième tentative de se décharger du problème, qui traverse tous les États : la tendance à débattre de sujets périphériques au lieu de s’attaquer avec force à la racine du problème, que ce soit au niveau étatique ou associatif.

Emily Davison n’a pas mené à l’obtention du droit de vote pour les femmes au Royaume-Uni grâce à des threads sur Twitter. Simone Veil n’a pas obtenu la dépénalisation de l’avortement en se plaignant sur les plateaux de télévision. Si on demandait aux féministes d’aujourd’hui, quel que ce soit leur sexe, de réaliser les mêmes sacrifices que ces femmes pour leurs causes, il n’y aurait sans doute plus personne à l’appel. Car parmi les grands promoteurs du féminisme actuel, majoritairement issus de l’élite sociale, peu prendrait le risque d’abîmer leurs costumes 3 pièces ou leurs manucures de luxe.

L’hypocrisie qui existe en France est de faire croire que le quotidien de toutes les femmes sera bouleversé par l’écriture inclusive ou la mention du clitoris dans un manuel scolaire de première scientifique et d’élever ces combats au rang de priorités. Cela n’est pourtant le souci que d’une fraction favorisée de la population, si prospère économiquement qu’elle ne cherche que son épanouissement sexuel ou son ascension sociale, freinée par l’actuel système, pour arrêter totalement la lutte. Les femmes des catégories les moins favorisées, elles, sont beaucoup trop occupées à lutter pour leur survie pour s’en soucier. Elles n’ont pas l’indépendance économique dont elles auraient besoin pour s’en sortir et regardent d’un œil moqueur la horde de savants qui a inondé les réseaux sociaux, chassant la moindre blague plus ou moins graveleuse pour l’ériger en symbole du cruel patriarcat.

Après tout, ces distractions relayées à grande échelle aident à faire oublier l’immense écart de salaire entre femmes et hommes, entre autres criantes inégalités, ce qui arrange totalement les entreprises, la classe politique et les grandes représentantes des associations féministes, totalement déconnectées de leur base militante. Tout ce beau monde peut se cacher derrière ces avancées pour ne pas s’attaquer au système économique et politique, bien trop important pour être combattu par de lâches amateurs, et qui, lui, tue les femmes par son indifférence complète à leurs souffrances.
Le combattre aiderait pourtant un nombre bien plus considérable de femmes que les combats épars et périphériques menés jusqu’à présent. Le combattre permettrait de maintenir des droits essentiels pour les femmes, qui paraissent acquis aujourd’hui mais seront mis sur la touche dès qu’une crise surviendra dans notre pays.

Ce simple point de vue est probablement marginal dans une population iepienne souvent plongée dans une bulle de privilèges sociaux, économiques ou culturels et qui voit dans ces débats périphériques « des avancées pour toutes les femmes ». Par la force des choses, j’ai dû me résigner à exprimer mon opinion et j’ai écrit cette tribune avant de lire le touchant témoignage de Salomé Petremand sur notre journal. Je considère que la trame générale reste la même : il faut changer un système politique et économique injuste envers les femmes et ce n’est pas avec le carcan féministe actuel que cela sera possible. Loin d’un aspect moralisateur que je ne permettrai pas, sachant mon absence de combat féministe personnel, cette tribune veut seulement dénoncer l’hypocrisie d’acteurs qui prétendent agir au nom de toutes alors qu’ils sont en réalité sclérosés par le système et tentent de s’y adapter, d’en modifier les plus petits rouages, comme je l’ai parfois fait au cours de ma vie, mais sans le combattre frontalement et efficacement, par résignation, impuissance ou indifférence.

Alors parmi ceux qui se disent si imprégnés de la cause féministe, ceux prêts à déclencher des débats sempiternels sur des questions qui ne préoccupent qu’une infime partie de la population, marcheurs, optimistes et insoumis, agissez au nom des sclérosés, des pessimistes et des résignés. N’usez plus de mots et de déclarations si ils ne sont pas suivis d’actes. Et peut-être que les femmes trouveront enfin leur place dans un monde qui les a réduit à l’état de pantin.

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