L’hydropolitique, les conflits de demain : les enjeux géopolitiques autour du Nil

Avec le réchauffement climatique et la croissance démographique toujours plus importante, la question de l’utilisation et de l’accès à l’eau, ressource indispensable au développement des sociétés, est au centre de litiges, de contestations et d’enjeux entre Etats.

C’est ainsi que l’exploitation du plus long fleuve du monde, le Nil, fait, depuis plus d’un siècle, l’objet de tensions entre l’Egypte et le Soudan d’un côté, unis par des accords de longue date, et 8 autres pays riverains d’autre part, notamment l’Ethiopie.

Dernière discorde en date ? Le refus, en janvier 2018 de l’Ethiopie de confier l’arbitrage du litige de la construction du très controversé Barrage de la Renaissance à la Banque mondiale, barrage permettant à l’Ethiopie de mieux mobiliser la ressource en eau pour son développement, mais réduisant de ce fait la quantité d’eau disponible arrivant en Egypte.

L’année 2018 promet d’être d’ores et déjà un tournant important dans l’évolution du conflit lié au partage des eaux du Nil, puisque ce Barrage de la Renaissance devrait être achevé au cours de l’année. Ce conflit régional sur le partage des eaux du Nil est d’autant plus crucial que le Nil s’écoule en Afrique de l’Est, c’est à dire dans des zones arides avec 200 millimètres de pluie par an (à titre de comparaison, chaque année en France, il tombe environ 890 millimètres de pluie). Pendant plus de deux siècles, l’Egypte, qui sans le Nil serait « un désert sans vie », puisque 95% des ressources en eau du pays dépendent des prélèvements à partir du fleuve, a toujours exploité la plus grosse partie du Nil. Mais cette domination Egyptienne est aujourd’hui remise en cause par les Etats voisins qui souhaitent avoir un meilleur accès aux ressources en eaux du Nil, et n’hésitent pas pour cela à construire des barrages hydrauliques sur le fleuve, poussant même l’Egypte à déclarer en 2013 qu’elle pourrait recourir à la force pour conserver son monopole sur l’exploitation du Nil.

Quelles sont les origines de ce conflit autour du partage des eaux du Nil ? Les possibilités de négociations ? Quelles solutions avant que ne s’amorce réellement un conflit armé ?

  • Le Nil, une artère vitale pour le développement économique de la région

L’Egypte dépend presque entièrement du Nil pour son approvisionnement en eau, mais se situe en aval du fleuve, comme on le voit avec l’image ci-dessous.

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 Le Nil blanc prend sa source dans le lac Victoria bordé par le Kenya, l’Ouganda et la Tanzanie, tandis que le Nil bleu prend sa source dans le lac de Tana dans les hauts plateaux de l’Éthiopie. La confluence des deux cours d’eau forme le Nil, qui s’écoule donc du sud jusqu’en Egypte, au nord.

Ainsi, l’exploitation du Nil par les Etats en amont (comme l’Ethiopie et le Kenya), réduit le débit du fleuve lorsqu’il arrive en Egypte. Cette exploitation croissante du deuxième plus grand fleuve du monde s’explique par les conditions climatiques arides d’une part, et la croissance démographique que connaissent les pays riverains du Nil d’autre part. Le fleuve est traversé par 10 états, à savoir le Burundi, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Kenya, la RDC, le Soudan du Sud, l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte. La vallée du Nil est en bonne partie située dans une zone sèche et aride, même s’il existe des régions où la pluviométrie est plus importante, notamment dans la région des grands lacs (Tanzanie, Ouganda,…). En revanche, l’Egypte et le Soudan sont deux pays connaissant des précipitions très faibles, et dépendent donc du Nil pour leur consommation d’eau, mais aussi pour l’irrigation des terres arables, la production d’électricité et, de manière générale, dépendent du fleuve pour se développer.

Outre l’aridité de la région, la vallée du Nil est une région densément peuplée, avec 400 millions de personnes vivant dans les pays riverains, et extrêmement pauvre, puisque mis à part l’Egypte et le Kenya, l’ensemble des Etats riverains sont classés parmi les 50 Etats les plus pauvres de la planète. L’aridité, la pauvreté et la densité de population rendent les populations encore plus vulnérables face au manque d’eau, ce qui fait du Nil un enjeu géostratégique, en particulier pour l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie (ce dernier pays compte 85 millions d’habitants et atteindra les 120 millions en 2025). Ces trois pays connaissent en effet les plus fortes croissances démographiques et sont les Etats les plus secs de la région : ainsi, la disponibilité en eau par habitant est très faible (selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, 350 mètres cubes d’eau par habitant et par an prévu en 2025 pour ces Etats alors qu’en France la disponibilité en eau par habitant et par an est de 3300 mètres cubes). Ainsi, la croissance démographique, la sécheresse et l’aridité, et le développement des activités agricoles et industrielles, sont au cœur des tensions liées à l’usage des eaux du Nil. Le partage des eaux du fleuve, aujourd’hui remis en question, a pendant longtemps été sous domination Egyptienne, particulièrement sous la période coloniale.

  • Le partage inégal des eaux du Nil : perspective historique

Le partage des eaux du Nil s’est fait par le biais de divers accords signés sous l’Empire britannique qui ont tous profité à l’Egypte, et, dans une moindre mesure, au Soudan. Ainsi, « l’accord sur les eaux du Nil », signé en 1929 entre l’Egypte et les Britanniques (domination coloniale britannique dans la région, qui contrôle le Kenya, le Soudan, l’Ouganda ou encore la Tanzanie) partage les eaux du Nil entre l’Egypte (48 milliards de mètres cubes) et le Soudan (4 milliards), et affirme le besoin en eaux de l’Egypte en soumettant tous les projets de constructions, de barrages ou de détournements des eaux de pays situés en amont à l’approbation des autorités égyptiennes. Ce pacte est révisé en 1959 du fait de l’indépendance du Soudan (depuis 1956), le partage leur apparaissant inéquitable, et c’est ainsi que le « traité sur les eaux du Nil » signé entre le Général Abboud et le Colonel Nasser aboutit à une meilleure répartition des eaux du Nil : 55,5 milliards de mètres cubes d’eau pour l’Egypte, 22 milliards pour le Soudan. Ces deux accords sont pleinement favorables à l’Egypte, qui capte la majeure partie des ressources en eau et dispose d’un droit de veto sur les projets de détournement des eaux dans les pays situés en amont pouvant affecter le débit du fleuve. A cela s’ajoute le barrage d’Assouan, dont la construction entre 1960 et 1970 fut décidée avec le traité de 1959 et permit à l’Egypte de stocker une grande partie des eaux du Nil. L’origine des tensions entre les 10 Etats riverains découle donc de ces accords historiques, aujourd’hui remis en cause, signés sous l’Empire britannique et se faisant au profit de l’Egypte.

  • L’accord d’Entebbe (2010) : symbole du nouveau rapport de force s’opérant dans la vallée du Nil

Aujourd’hui, les 8 autres Etats riverains rejettent les accords bilatéraux de 1959 et dénoncent les prétentions égyptiennes à contrôler l’utilisation des eaux du Nil prenant leurs sources en Ethiopie ou au lac Victoria. Pour ce faire, ces Etats ont cherché à signer des alliances de coopération pour imposer la révision du traité, qui apparait en inéquation avec les populations des Etats en question et avec les besoins en eaux des pays concernés. Ainsi, l’Ethiopie, qui s’impose comme le défenseur et le leader des droits des Etats riverains sur le Nil, n’utilise qu’1% des eaux du fleuve et n’irrigue que 3% de ses terres (à cause du manque d’eau) alors que 86% des eaux du Nil proviennent du plateau Ethiopien. Depuis plusieurs années, l’Ethiopie et les Etats riverains du Nil revendiquent un partage plus équitable des eaux du Nil pour assurer leur développement et la possibilité de construire des barrages sans autorisation préalable de l’Egypte.

Toutefois, cette dernière s’oppose catégoriquement à la signature d’un nouvel accord, invoquant la légitimité des accords historiques signés sous la période coloniale.
C’est ainsi qu’en 2010, l’Ethiopie, la Tanzanie, le Rwanda, le Kenya et l’Ouganda (puis le Burundi par la suite) ont signé un nouveau traité, « l’accord d’Entebbe », réorganisant la gestion des eaux du Nil. Ce nouveau traité s’est accompagné de la mise en place d’une commission, regroupant l’ensemble des états riverains signataires, chargée de valider ou de rejeter tous projets hydrauliques ayant une conséquence sur le cours du Nil, sur le volume ou la qualité des eaux du fleuve. Ce traité bouleverse les rapports de force autour du partage des eaux du Nil puisque les Etats riverains, avec l’accord d’Entebbe, contrebalancent le poids du traité de 1959, qu’ils ne reconnaissent pas. De plus, l’Egypte est aujourd’hui privée de son droit de regard sur les grands travaux hydrauliques en cours pour la première fois depuis 1959, ayant refusé de signer l’accord de 2010 (tout comme le Soudan), le jugeant dangereux pour son économie. Malgré cet accord donc, le litige sur l’utilisation des eaux du Nil perdure, puisque l’Egypte et le Soudan se positionnent comme contestataires et appuient leurs revendications sur des « droits » historiques alors que les autres Etats demandent un juste partage de l’utilisation des eaux du Nil.

On peut donc affirmer que l’accord d’Entebbe affaiblit l’Egypte : chaque Etat riverain en amont du fleuve a entrepris de vastes projets de construction hydraulique réduisant le débit du Nil à son arrivée en Egypte. Ainsi, la Tanzanie envisage de pomper l’eau douce du lac Victoria pour irriguer 600 000 hectares de terres, et de construire un pipeline de 170 km afin d’acheminer l’eau du Nil dans les zones arides. Le Kenya souhaite également développer son irrigation agricole grâce aux eaux du Nil, et l’Ouganda a noué un partenariat avec l’Israël pour développer sa production hydroélectrique et mettre en place de nouveaux projets d’irrigation. Mais c’est le « Barrage de la Renaissance », plus grande structure hydroélectrique de toute l’Afrique, entrepris par l’Ethiopie en 2013 et dont la construction devrait s’achever courant 2018, qui cristallise les tensions. En effet, ce barrage, destiné à accroitre la production d’électricité en Ethiopie, aura un réservoir de 75 milliards mètres cubes d’eau, et devrait permettre au pays de rapidement devenir le premier producteur d’électricité en Afrique, d’exporter cette énergie vers ses voisins et donc de favoriser le développement économique de l’Ethiopie, qui a connu de grandes difficultés ces dernières années (sécheresse, famine, guerre civile).

Depuis 2013 donc, les tensions sont vives entre l’Egypte et l’Ethiopie, puisque les autorités Egyptiennes considèrent que l’Ethiopie assèche illégalement le Nil (en se référant au traité de 1959). L’ancien président Egyptien Morsi s’était même dit prêt à recourir à la force militaire pour défendre le monopole de son pays sur le Nil et détruire le barrage en déclarant que « toutes les options sont ouvertes » (son successeur est toutefois moins agressif). Au total, de tel projets de constructions hydrauliques sur le Nil mobiliseront 25 milliards de mètres cubes d’eau, soit plus du tiers du débit du Nil, ce qui aurait pour effet de réduire le débit du fleuve, et donc potentiellement de diminuer la quantité d’eau disponible pour l’Egypte et sa population. Enfin, avec l’accord d’Entebbe, le Soudan, allié historique de l’Egypte en ce qui concerne la gestion des eaux du Nil, s’est récemment rapproché de l’Ethiopie pour développer de nouvelles structures hydrauliques, étant tenté par une alliance avec l’Ethiopie pour éviter la perte des eaux par évaporation.

  • Quelles solutions pour ce conflit régional autour du partage des eaux du Nil ?

Malgré une situation tendue, des initiatives communes viennent contrebalancer les désaccords entre Etats. L’Egypte a en effet été obligée d’entamer des pourparlers avec les Etats riverains, le Nil prenant sa source d’un territoire autre que l’Egypte, tandis que les signataires de l’accord d’Entebbe se sont eux dits prêts à renégocier ce traité avec l’ensemble des pays concernés, c’est-à-dire que l’Egypte et le Soudan sont invités à la table des discussions. Les Etats de la vallée du Nil s’entendent également sur la nécessité d’évaluer (mais non pas pour arbitrer) très rapidement les besoins en eaux de chaque Etat en fonction du nombre d’habitants. Pour cette évaluation, les pays membres de l’accord d’Entebbe envisagent le recours à un organisme indépendant et non étatique : une solution pacifique à la résolution de ce conflit régional est donc possible, puisque les négociations et les pourparlers entre Etats reflètent une volonté constructive des pays concernés de résoudre ce conflit sans avoir recours à la violence. Pour ce faire, il apparait nécessaire que l’Egypte reconnaisse qu’elle n’a pas d’hégémonie sur les eaux du fleuve, tandis que les Etats en amont doivent accepter que les politiques liées à l’exploitation des eaux du Nil doivent être prises en concertation entre les différents Etats concernés.

Toutefois, un accord entre les 10 Etats entourant le Nil n’est pas pour demain : le grand espoir suscité par « l’accord de principe » signé entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie en 2015, qui autorise l’Ethiopie à construire le Barrage de la Renaissance en échange de garanties sur le maintien du débit des eaux du Nil, est aujourd’hui fragilisé par les tensions de nouveau croissantes entre l’Egypte et l’Ethiopie. Cette dernière a en effet refusé en janvier dernier l’arbitrage de la Banque mondiale sur le Barrage de la Renaissance pour régler le litige entre l’Egypte et l’Ethiopie. Il convient toutefois de souligner qu’aujourd’hui, le point de discorde entre l’Egypte et l’Ethiopie ne porte plus sur la construction du barrage en lui-même (comme ce fut le cas en 2013), mais bien sur la vitesse de remplissage du barrage, l’Ethiopie souhaitant le remplir au plus vite pour bénéficier rapidement de la production électrique, tandis que les autorités Egyptiennes souhaitent un remplissage plus long pour ne pas modifier le débit du fleuve à son arrivée en Egypte : la constante recherche de négociations et de discussions entre les principaux acteurs du conflit incite à l’optimisme quant à une résolution pacifique de ce conflit autour du partage des eaux du Nil, même si en cas de détérioration de la situation, un affrontement susceptible de déstabiliser l’ensemble de la région pourrait éclater.

L’eau étant une ressource de plus en plus rare, il n’est pas étonnant qu’elle soit au centre de convoitises et d’enjeux géopolitiques entre Etats : ainsi, outre le cas du Nil, l’eau est un majeur du conflit israélo-palestinien, la question d’une meilleure répartition de la ressource en eau étant un point clé d’un éventuel processus de paix (d’après un rapport de la Banque mondiale en 2009, un Israélien dispose en moyenne de 4 fois plus d’eau qu’un Palestinien). Avec la croissance démographique et le réchauffement climatique, on peut penser que ces conflits autour du partage de l’eau se multiplieront, et il est donc d’ores et déjà nécessaire de penser à un meilleur partage des eaux pour éviter la survenance de ces conflits.

Raian Idjeraoui-O’Neill

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