Luc Frémiot : « A chaque nouvelle affaire, on a l’impression que l’opinion publique découvre les violences conjugales »

Luc Frémiot est Substitut du Procureur général à la Cour d’appel de Douai, et l’auteur en 2014 du livre, Je vous laisse juges – confidences d’un magistrat qui voulait être libre. Spécialiste des violences conjugales, il rejoint dès le départ l’association WomenSafe contre les violences faites aux femmes, et est membre du jury présidé par Florence Foresti lors du concours d’éloquence organisé par l’association à Sciences Po Saint-Germain le mardi 6 mars. Luc Frémiot livre au Grand Pari ses impressions sur la prise en charge des violences conjugales en France.

Le Grand Pari : Qu’est-ce qui vous motive, au départ, à vous spécialiser dans les violences conjugales ?

D’abord, c’est la proximité avec ces agressions. C’est quelque chose qui m’a marqué : alors premier substitut au Tribunal de Grande Instance de Boulogne-sur-Mer, on avait investigué sur un meurtre commis par un mari. En arrivant dans la maison du couple, la scène du crime, j’ai été frappé par toute cette vie, ces détails du quotidien, et je me suis dit « on aurait pu éviter ça ».

Vous vous êtes fait connaître du grand public en 2003, en proposant une nouvelle politique pénale contre les violences conjugales. En quoi consiste-t-elle ?

Le système que je propose est un processus en trois temps : d’abord, on évince le coupable des violences hors du domicile –et pas la victime, comme c’est d’ordinaire le cas-, et on le place en centre d’accueil, où il sera dans un second temps accompagné par des psychologues. Parallèlement, on prend en charge la victime, qui peut prendre part à des groupes de paroles. L’objectif, c’est de responsabiliser le coupable, et de libérer la victime, qui, souvent, rechigne à se définir comme telle, et à désigner son conjoint comme un agresseur.

Vous êtes à nouveau très médiatisé en 2012, lorsque vous décidez d’acquitter Alexandra Lange, qui avait assassiné d’un coup de couteau son mari violent, qui tentait cette fois de l’étrangler. Cette affaire symbolise-t-elle votre combat ?

L’affaire Alexandra Lange n’est pour moi qu’un épiphénomène. Elle a eu un effet : elle a mobilisé les médias. Cela m’a d’ailleurs inquiété, parce que cela prouvait qu’il y avait encore du travail à faire… L’acquittement de Mme Lange était pour moi facilement compréhensible. En tenant compte de ce qu’elle avait déjà vécu, on l’a considérée en état de légitime défense, parce que le danger était imminent.

Peut-on comparer cette affaire à celle de Jacqueline Sauvage, graciée par François Hollande en 2016 ?

Non. Beaucoup de médias l’ont fait, mais les deux affaires sont différentes, mis à part un tronc commun : celui des violences conjugales. Dans le cas de Mme Sauvage, il n’y a pas de légitime défense. Toutefois, j’ai été à l’époque choqué de la peine infligée, dix ans d’emprisonnement : la condamnation ne tenait absolument pas compte du vécu de Jacqueline Sauvage, battue régulièrement par son mari. J’étais donc un partisan de la grâce présidentielle. Certains ont reproché à François Hollande de s’immiscer dans une décision de justice ; c’était oublier que la grâce présidentielle fait pleinement partie du droit français…

La justice française en fait-elle assez, en matière de punition des violences conjugales ?

La justice française n’en fait jamais assez. Certains magistrats n’ont pas encore pris conscience de l’importance du fléau que sont les violences conjugales. Il faut accepter de changer les façons de travailler : mon dispositif est créé en 2003, mais il faut des années d’intérêt poli, tout au plus, avant qu’il ne soit réellement appliqué, que des circulaires sur l’éviction du foyer de l’auteur des violences et sur la prise en charge psychologique des victimes ne commencent à être publiées… Il faudrait aujourd’hui cesser d’abonder les foyers d’accueil pour femmes battues, et que les fonds soient au contraire dirigés vers la création de centres d’accueil pour les conjoints violents. Des études ont prouvé que cette méthode limitait largement, voire annihilait les risques de récidive…

De quel œil considérez-vous les mouvements liés à l’Affaire Weinstein, #MeToo et #BalanceTonPorc ?

Je pense qu’il y a un gros problème de société, là-dessus. A chaque nouvelle affaire, on a l’impression que l’opinion publique découvre les violences conjugales. En France, on est très forts pour organiser des marches, des manifestations… Mais dès qu’il s’agit du combat au quotidien, d’aller sonner chez le voisin quand on entend des bruits suspects, ou quand on s’aperçoit que son enfant porte des traces de coups, c’est plus compliqué. C’est pour ça que de prime abord, le mouvement BalanceTonPorc ne m’avait pas étonné : je craignais même qu’il ne s’agisse que d’un nouveau soubresaut de l’opinion, sans conséquence à long terme.

Et aujourd’hui ?

Il y a déjà un aspect très positif de ces hashtags : cela conduit les femmes à réfléchir. J’en ai assez de la formule toute faite « libérer la parole ». Il faut évidemment parler, mais il faut aussi réfléchir à ce que l’on dit. C’est pour ça que le hashtag ne suffit pas. Il ne produit aucun effet, si ce n’est entretenir une ambiance extrêmement délétère… Les déclarations de Catherine de Haas, par exemple, donnent froid dans le dos, tout comme la réponse du producteur Besnehard ! Le risque, c’est le dérapage de l’opinion publique. Les polémiques qu’il engendre ne correspondent pas à la gravité du sujet. En revanche, si ces mouvements sont accompagnés de mesures concrètes, ils peuvent apporter de véritables changements, et notamment encourager les femmes à porter plainte contre leurs agresseurs. Aujourd’hui, il n’y a pas d’espace de confidentialité dans les commissariats, les policiers ne sont pas formés et peuvent poser des questions maladroites, qui laissent penser à la victime qu’elle est coupable… Une victime qui sera mal accueillie ne reviendra pas.

A cet égard, que pensez-vous des mesures annoncées par la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa ?

La plus importante de ces mesures est l’augmentation de l’âge de la majorité sexuelle à 15 ans. J’y suis très favorable. C’est normal qu’il existe un âge butoir, sinon on aboutit à des décisions inexplicables, comme celle qui s’est rendue à Pontoise… Le reste est presque accessoire. Sanctionner le harcèlement de rue, par exemple, est une mesure plus symbolique qu’autre chose : ça sera très difficile à mettre en application. Il faudra un flagrant délit, qu’un agent de police passe dans le coin au bon moment… La hausse du délai de prescription pour les viols sur mineur de 20 à 30 ans, risque de ne pas avoir beaucoup d’effets non plus. Si on ne porte pas plainte au bout de 19 ans, il y a peu de chances qu’on le fasse après 29 ans ! Au contraire, plus on attend, plus c’est difficile de condamner le coupable… Je n’y suis pas opposé, mais je n’y crois pas. Je pense qu’il faudrait se mobiliser pour des problématiques moins symboliques mais peut-être plus taboues, et notamment les violences conjugales…

C’est pour sensibiliser les Français à ces problèmes que vous avez rejoint WomenSafe ?

J’ai conscience que ma présence médiatique peut aider WomenSafe à se faire connaître du grand public. Leur action est à mon sens nécessaire. Le concours d’éloquence de mardi soir était à cet égard intelligent et réconfortant. D’une part, parce qu’organisé par des jeunes, et donc extrêmement important car issu d’une prise de conscience de la situation, et d’une volonté de faire bouger les choses. D’autre part, grâce à la couverture médiatique importante qui en a été faite. Les orateurs qui se sont succédé ont tous été très brillants. Sciences Po, c’est une élite : ceux qui soutiennent ce type de valeurs seront amenés à les perpétuer et à les diffuser.

La jeune génération est-elle suffisamment sensibilisée à ces problématiques ?

Malheureusement, je ne crois pas. Les relations entre garçons et filles me paraissent aujourd’hui très violentes. Cette violence, elle est partout : elle passe par les émissions de télévision, les jeux vidéo, l’accès prématuré au porno, la culture internet… Je suis par exemple choqué de voir que les bizutages, à l’entrée à l’université, qui s’accompagnent souvent de sévices sexuelles, semblent globalement acceptés au nom d’une prétendue tradition ! C’est là-dessus qu’il faut travailler. Il faut bien sûr éduquer, mais l’Education Nationale seule ne peut pas tout. Il faut commencer très tôt, d’où le problème réel que posent les parents démissionnaires…

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