Le blanchiment des troupes coloniales pendant la Seconde Guerre Mondiale.

  • Automne 1944 : l’armée de la Libération sera blanche

« Septembre est frais, octobre est froid et le tirailleur noir, magnifique combattant au soleil doux se recroqueville. Il faut le renvoyer au soleil du midi : il faut blanchir la division [et relever] nos frères de couleurs vaincus par la neige. ».

A l’automne 1944, les informations télévisées françaises décrivent la situation sur le front des Vosges. Environ 20 000 soldats noirs africains vont être démobilisés et remplacés par des soldats métropolitains, pour la plupart issus des FFI. La raison invoquée est simple : les soldats africains, habitués à un climat plus chaud, seraient rendus inaptes par le froid.

Pourtant, des critiques émergent rapidement au sein de l’état-major français : les nouvelles recrues sont mal entraînées. Elles ne remplacent pas les tirailleurs, combattants depuis 1940. De plus, rien ne montre dans les archives que les combattants noirs aient plus souffert du froid que d’autres corps d’armée : les soldats nord africains ne sont par exemple pas démobilisés. Enfin, l’excuse du froid n’est pas valable car des blanchiments des troupes française avaient déjà été opéré plus tôt : d’abord après la libération de l’Afrique du nord, ensuite avec l’avancée alliée en France, notamment durant la libération de Paris.

En fait, le blanchiment des troupes coloniales semble résulter de plusieurs facteurs.

D’abord, le blanchiment et l’établissement de politiques ségrégationnistes ont été encouragés par plusieurs acteurs :

l’armée américaine depuis 1943,

– puis les autorités de la Libération, (et notamment De Gaulle) qui ont voulu limiter l’association des noirs avec l’armée de la Libération. Pour eux, le prestige de la France résidait en partie dans le fait que le territoire avait été libéré par ses propres combattants.

– enfin, une partie de la classe politique française qui a eu peur que la présence prolongée des troupes africaines en métropole atteigne le prestige des Européens. Les autorités redoutaient alors une remise en cause de l’ordre colonial.

Avant de traiter des raisons supposées du blanchiment des troupes coloniales, il est nécessaire de revenir sur l’histoire de l’utilisation des troupes coloniales françaises, surtout durant le second conflit mondial.

L’utilisation d’hommes en provenance des colonies est une pratique de longue date de l’armée française. Alors que les troupes coloniales servaient d’abord à la conquête coloniale et au maintien de l’ordre, le général Mangin théorise en 1910 la stratégie de la « force noire ». Elle s’articule autour de l’utilisation massive des troupes coloniales issues « d’Afrique noire », pour combler la faiblesse démographique de la France comparée à celle de l’Allemagne.

Durant la Première Guerre mondiale, 135 000 tirailleurs sénégalais (qui ne sont pas tous Sénégalais mais proviennent de toute l’AOF) sont ainsi envoyés en Métropole. En 1940, on compte environ 40 000 tirailleurs en métropole qui participent à la bataille de France. L’immense majorité d’entre eux termine la guerre dans les « Frontstalags », camps de prisonnier allemands en zone occupée.

Les troupes coloniales prennent de l’importance suite à la défaite française.
En 1940, après la signature de l’armistice, les militaires français souhaitant continuer le combat rejoignent le général De Gaulle à Londres.

Si plusieurs résistants parviennent ainsi à embarquer pour la capitale britannique, un problème s’imposent rapidement aux Français : ils n’ont pas de base territoriale, d’autonomie. De Gaulle décide alors dès juillet 1940 de rallier l’empire colonial français. Les territoires français d’Afrique basculent alors peu à peu dans le camp des Alliés. D’abord, les fonctionnaires français d’AEF sont persuadés par le général Leclerc, envoyé par De Gaulle. L’AOF demeure néanmoins fidèle à Vichy : ses territoires sont envahis par les Alliés avec l’opération Torch.

Les territoires qui ont acceptés de se rallier à Vichy ont joué un rôle capital dans l’incarnation de la résistance française, menant même certains historiens à affirmer comme E. Jennings que « la France libre fut africaine ». D’abord, l’AEF « libre » a permis l’émergence d’une légitimité gaulienne au sein des Alliés.

Face à Vichy, un autre Etat à bel et bien physiquement existé : le journal officiel y était par exemple publié, et non à Londres.
L’AEF a ainsi fait figure de territoire officiel de la France libre, avec Brazzaville comme capitale. Ensuite, l’AOF a pu être exploité, parfois violemment par la France libre, lui permettant une autonomie (très mesurée) vis-à-vis des Alliés : la France libre a pu participer à l’effort de guerre, grâce à l’exploitation de ressources. Enfin, l’AOF a servi de base pour la future libération de l’empire, puis de la métropole.
Les troupes françaises libres y sont réorganisées : la conscription y est organisée et en 1943, la moitié des forces françaises libres sont issus de régiments africains d’AEF. Les troupes sont utilisées dans la reconquête des territoires africains de l’AOF puis italiens, avant d’être débarqués en Europe et de participer à la conquête de l’Italie et de la France.

Pourtant, lorsqu’on observe des photographies de la libération de la France, on remarque l’absence de soldats « de couleur ». Un processus de blanchiment de l’armée de libération a été opéré le long de la libération de la métropole : les soldats noirs ont été volontairement évincés.

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Aout 1944 : unique photo montrant un soldat noir durant la libération de Paris http://www.liberation.fr/photographie/2014/08/20/paris-libere-uniquement-par-des-soldats-blancs_1083150
  • Ce blanchiment trouve plusieurs sources.

D’abord, il a débuté en 1943, en Afrique, notamment dans la 2ème division blindée du général Leclerc. A cette période du conflit, la France libre est largement dépendante de l’aide des Alliés, notamment américain.

Pour bénéficier de l’équipement de l’instruction américaine, le général Leclerc doit se soumettre à des directives américaines. Or, dans l’US army est pratiquée une ségrégation raciale, comme sur le territoire national. L’Etat-major américain affirme en effet que les Noirs ne sont pas « utilisables » dans tous les corps d’armée. Ils sont par exemple exclus des armées blindées, qui nécessite un « trop gros effort technique ».

L’Etat-major pose donc la condition que la ségrégation s’applique au sein des forces blindées françaises : pour suivre les directives américaines, les soldats noirs ont été démobilisés. Néanmoins, ces directives n’expliquent pas le blanchiment progressif des autres corps d’armée de l’armée française de libération, ainsi que l’absence de soldats de couleur sur les photographies de la libération de la métropole.

photovictor2
Seule photo témoignant du blanchiment effectué en 1944
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1538108-docu-le-blanchiment-des-troupes-coloniales-un-hommage-vibrant-aux-tirailleurs-noirs.html

L’armée américaine n’a pas été le seul acteur provoquant le blanchiment des troupes coloniales françaises. Le blanchiment a aussi été provoqué par les autorités françaises elle-même, sans contrainte extérieure. Ainsi, les divisions d’infanterie coloniale ont toutes été démobilisées à l’automne 1944 par les autorités françaises, sous prétexte d’une forte baisse des températures. Avant, les soldats noirs ont été écartés des représentations de la Libération : sur les 1500 photos collectées pour la première exposition sur la libération de paris, le 11 novembre 1944, seule une montre un soldat noir. Tout est fait pour que les spectateurs les oublient : certains sont même surpris de leur absence ! Sur une autre photo, on voit un officier chargé du maintien de l’ordre durant le défilé de la Libération en train d’écarter un soldat noir du cortège ou du moins, du cadre de la photo : le service d’ordre évince les soldats noirs.

Si parler d’exclusion radicale des soldats noirs de la capitale parait exagéré (les soldats coloniaux étaient présents lors du défilé de la Libération) il y a bien eu une tentative d’éviction de leur présence par les autorités françaises. Celle-ci s’explique de plusieurs manières.

D’abord, le gouvernement français considérait que la présence trop importante de troupes non issues de la métropole pouvait jouer contre le prestige de la nouvelle France.
De Gaulle a bien appelé les Français à résister par l’intermédiaire de l’empire, mais dans le nouveau mythe du « résistancialisme », le rôle de la population, unie dans la résistance contre l’ennemi allemand prend une place prépondérante. De Gaulle affirme que c’est grâce à la Résistance, externe mais aussi interne, que la France a été sauvegardée pendant l’occupation. Ainsi, le rôle de la résistance interne, des FTP et FFI, est largement promu, en défaveur des FFL et troupes coloniales. La résistance dans les colonies tombe alors peu à peu dans l’oubli au profit de la construction d’un mythe national fondé sur le « résistancialisme ».

Ensuite, les autorités françaises ont craint l’émergence et la diffusion d’un sentiment anticolonial au sein des troupes noirs, découvrant la réalité de la métropole.
L’autorité des colons en situation coloniale se fonde sur un clivage entre deux sociétés : celle des colons et celle des colonisés.

L’opacité entre les deux mondes est primordiale et permet aux colons d’installer une fiction de supériorité des colons vis-à-vis des colonisés. Depuis les débuts de la colonisation, tout a ainsi été fait pour maintenir cette opacité : des tâches ont été distribuées selon la « race », limitant certains métiers aux colons ou colonisés. Le travail agricole a par exemple rapidement été restreint aux colonisés avec « l’engagisme » : il pouvait « ternir » l’image que souhaitaient projeter les colons. En métropole, les taches les moins considérées sont également exercées par des blancs : elles ne sont pas réservées aux colonisées. L’opacité est rompue entre les sociétés, le prestige du colonisateur est atteint. De la même manière, l’accès à la femme blanche, inatteignable dans les colonies, apparaît commune une menace pour l’ordre colonial. Ces aspects amènent les états-majors à se priver des troupes noires : elles sont présentées comme désaxées, n’obéissant plus aux ordres. La seule solution serait alors de les rapatrier : les troupes sont démobilisées et blanchies.

Le rapatriement des soldats démobilisés est terrible. Ils sont parqués dans des camps dans le sud de la France avant d’être embarqués vers Dakar, attendent parfois 3 ans. Une fois arrivé en AOF, les tirailleurs sont internés, ne perçoivent pas leur solde. Certains se révoltent mais les révoltent sont violemment réprimées et font plusieurs dizaines de victimes. Ses violences sont pudiquement passées sous silence par les autorités françaises et seront évoquées sous le terme « d’incidents ».

  • Pour conclure, pourquoi évoquer le cas du blanchiment des troupes françaises de la Libération ?

Alors que les Etats-Unis sont revenus officiellement sur leur politique de ségrégation dans l’armée, en 1948 avec le président Truman, la France ne s’est jamais expliquée sur le blanchiment de ses troupes. Elle ne s’est pas non plus excusée officiellement auprès des victimes des répressions qui ont suivies la démobilisation des tirailleurs. De nombreuses allusions aux troupes coloniales françaises de la Grande Guerre ont été faites, comme durant le discours du président Chirac pour le 90 anniversaire de la bataille de Verdun. Le sacrifice des colonisés durant la Seconde Guerre mondiale a aussi été reconnu par les autorités françaises, avec la construction de plusieurs monuments. Toutefois, ils ne concernent que les troupes ayant participé à la bataille de France de 1940 et non les combats de la Libération.

L’exemple du monument de Fréjus est criant : alors que le monument est censé être en hommage aux tirailleurs de la Libération, il montre des soldats en uniforme de 1940 et non de 1944. Plusieurs études ont été menées sur les troupes coloniales pendant la campagne de 1940, ainsi que sur les conditions de vie dans les « Frontstalags », mais peu de travaux sont consacrés aux troupes coloniales de la Libération.

Les tirailleurs de la Libération ont presque disparu des mémoires et sont totalement oubliés des politiques mémorielles. Seul un court documentaire a été réalisé puis diffusé sur France3 à une heure très tardive de peu d’audience…

Revenir sur le blanchiment des troupes coloniales revient à s’interroger sur l’impact des politiques mémorielles dans notre vision de l’histoire. Celle-ci peut être biaisée. Ici, le rôle des troupes coloniales dans la Libération de l’Europe est amoindri au profit de celui des résistants de l’intérieur.

B.D.

photo victor 3
Photo du mémorial de Fréjus : casque Adrian porté en 1940 mais pas en 1944
https://frejus.fr/monuments/memorial-de-larmee-noire/
  • Les sources et pour approfondir le sujet :

– Documentaire complet sur l’histoire des tirailleurs pendant la 2GM
https://www.youtube.com/watch?v=eplLPDHGexw

– L’évincement des soldats noirs pendant la Libération
http://www.liberation.fr/photographie/2014/08/20/paris-libere-uniquement-par-des-soldats-blancs_1083150

– Le blanchiment des troupes coloniales
1) http://television.telerama.fr/tele/programmes-tv/le-blanchiment-des-troupes-coloniales,101293931.php

2) http://histoirecoloniale.net/le-blanchiment-des-troupes.html

3) https://www.sangonet.com/hist/aufilH/le-blanchiment-des-troupes-coloniales.html

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