Le mythe du masque de fer

C’est un article un peu spécial que je vous propose aujourd’hui et qui parle, pour changer, d’Histoire en ayant pour but de porter à votre connaissance un sujet que j’affectionne tout particulièrement puisqu’il interroge le lien entre réalité historique et légende.

Parmi les mystères que renferme l’Histoire, il en est un qui a particulièrement, au cours des années, nourri mon fantasme. Non pas qu’il soit plus énigmatique que le secret entourant la mort de Kennedy ou encore celui du destin de la jeune duchesse Romanov dans la Russie postimpériale, mais surtout parce qu’il touche à notre chère France et nous rappelle que notre pays, dispose, lui aussi, de son lot de secrets.
Au milieu des plus célèbres mystères de France tels que les post Facebook de Sofiane Kenigsberg ou encore les possesseurs de Wiko se glisse donc celui de l’homme au masque de fer prenant racine dans l’âge d’or de la monarchie française, sous le règne du Roi Soleil. Bien que celui-ci n’ait vraisemblablement jamais porté de véritable masque de fer mais plutôt un linge du fait de potentielles maladies, ce mythe à la réalité historique démontrée continue depuis cinq siècles maintenant à intriguer de nombreuses générations d’historiens en quête de percer ce mystère une bonne fois pour toute.

Cette histoire que je m’apprête à dévoiler sous vos petits yeux ébahit de lecteurs assidus ne saurait se résumer uniquement à un simple film, certes distrayant, réunissant de grands gabarits du cinéma que sont John Malkovitch, Jeremy Irons ou encore notre Gégé national mais renferme une interrogation qui demeure entière : qui était donc l’homme que l’on a, aux plus hautes sphères de l’Etat, si soigneusement voulu préserver des regards indiscrets pendant près de 40 ans et quelle fut la raison de son incroyable incarcération ? Prince héritier ? Molière ? Surintendant Fouquet ? Bâtard de Louis XIV à la pigmentation peu commune en France pour l’époque ?

Si la thèse du film sobrement appelé l’Homme au Masque de Fer -reprise à Alexandre Dumas lui-même- était celle d’un jumeau caché du roi, brillamment campé par un tout jeune et fringuant Di Caprio, il apparaît pourtant peu probable que ce fut le cas étant donné la cérémonie publique dont les naissances royales faisant l’objet. Nombreuses sont donc les hypothèses qui ont été au cours des siècles formulées… En vain.

Depuis tout ce temps, nous ignorions toujours le fin mot de l’histoire… jusqu’à aujourd’hui ?
Masque de fer 2.jpg
Affiche du film l’Homme au Masque de Fer, dans lequel les réalisateurs du film ont opté pour une version du masque de fer… en fer.

L’historien Michel Vergé-Franceschi a plus ou moins récemment réactivé le mystère en proposant une nouvelle thèse et en annonçant avoir percé le secret de l’homme au masque de fer… L’occasion pour nous de revenir sur les origines de ce mythe de l’Ancien Régime et, en tout bon sciencepistes, sur les répercussions qu’il a eu dans le champ des idées politiques, devenant pour un Voltaire en quête d’un profond changement politique, un puissant symbole de l’absolutisme monarchique servant sa cause.

Ce que l’on sait d’après les sources historiques, c’est que lorsque la Bastille fut investie par le peuple révolutionnaire en ce glorieux jour de juillet 1789, l’attention des assaillants a été retenue par la mention sur le registre de la prison de l’existence d’un mystérieux prisonnier cloîtré depuis 1661 et ayant la formelle interdiction d’entrer en contact avec quiconque sous peine d’être abattu sur le champ. Il n’en fallait pas plus pour relancer l’affaire qui avait débuté à l’aube du XVIIIème et qui alimentait secrètement les conversations.

Parmi les multiples questions que soulevaient cette découverte, on se demanda quel secret d’Etat détenait ce précieux prisonnier. Pourquoi donc a t’il été maintenu en vie tout ce temps, dans des conditions plus que confortables pour un détenu?

Car il est en effet mention dans les témoignages recueilli d’un traitement quasi-royal, d’une cellule spéciale aménagée expressément pour lui ainsi que de la surveillance particulière dont ce mystérieux prisonnier faisait l’objet. Son geôlier privé n’était autre que le directeur de la prison royale, qui lui témoignait les plus grands égards. Les ordres étaient que toute personne qui lui adresserait la parole serait exécutée sur le champ. En 1789, cette histoire aurait pu n’être qu’un détail anodin compte tenu du climat révolutionnaire et des transformations qu’allait alors connaitre le pays mais la volonté royale d’un emprisonnement secret donna lieu à des légendes sur cet improbable captif qui s’est pourtant éteint en 1703, quasiment un siècle auparavant.
L’hypothèse la plus récente, au risque d’en décevoir beaucoup, semble être moins exotique et palpitante que le laissaient présager les multiples conjectures ayant fleuries au cours des siècles.

L’apport de l’historien Michel Vergé-Franceschi dans cette enquête historique est présenté sous forme d’un livre publié en 2009.

Sa thèse rapproche cette sombre affaire d’une étape importante de la constitution de la France en tant que pays unifié sous le sceau royal. En effet, ce mystère aurait selon lui à voir avec un épisode fondateur de la France que nous connaissons aujourd’hui, à savoir la volonté de centralisation du pouvoir de Louis XIV et plus particulièrement de la centralisation de la marine qu’il opérât sous le patronage de Richelieu.

On pourrait donc tout simplement simplifier l’équation historique en rapprochant cette affaire à la célèbre citation « L’Etat c’est moi », si seulement celle-ci n’était pas historiquement fausse (n’en déplaise à nos chers professeurs qui ne jurent que par cette citation) puisqu’elle s’avère n’avoir jamais été prononcée par Louis XIV. Les historiens lui attribuant désormais davantage cette parole bien plus sage « Je m’en vais mais l’Etat demeure » prononcée sur son lit de mort un douloureux matin de Septembre 1715 (Paul, sache que je compatis). Parenthèse terminée.

La royalisation de la marine, vœux chers à nos deux trublions Richelieu et Louis XIV, aurait donc semble-t-il nécessitée quelques actions dans l’ombre du pouvoir royal ; quelques disparitions douteuses de princes de sang.

Les charges d’amiraux de la Marine de France étaient à en ce temps Louis-quatorzien des charges vénales, honorifiques et extrêmement lucratives, accordées en tant que privilèges à des princes de sang.

Ainsi on peut comprendre que les différents amiraux de France (de Guyenne, de Bretagne, de France, et du Ponent) aient eu du mal à s’en séparer pour satisfaire la volonté centralisatrice de leur monarque. Il s’agissait de charges dispersées, symbolisant le manque d’unité de la France aux yeux du souverain qui ne pouvait tolérer plus longtemps cette situation.

Pour en revenir à notre mystérieux homme au couvre-chef ferrailleux et inamovible, il a été dit que ce prisonnier était le Duc de Beaufort, prince de sang et cousin du roi ayant ourdi quelques conspirations contre celui-ci et étant titulaire d’une charge maritime. Il est, pour Michel Vergé-Franceschi, plus vraisemblable que ce prisonnier fut son jeune page ayant alors assisté à son assassinat déguisé en mort au combat et ordonné par Louis XIV afin de récupérer son office maritime.

A la question de savoir pourquoi après avoir assassiné un prince, la vie d’un petit page suscitait tant d’égards, ont été avancées les hypothèses de l’importance nouvelle que représentait la vie d’un homme dans un contexte de prise de conscience humaniste. Une mort de plus n’aurait alors pas été nécessaire, mais ce page détenait des informations pouvant fortement nuire à Louis XIV : tuer un prince risquait de susciter un vent de panique à la cour et était susceptible de ne pas être très bien vu par les autres puissances européennes. Toutefois il ne semble toujours pas ne pas être expliqué en quoi un simple page nécessitait un traitement si royal…
Alors Prince de Beaufort, simple page ou autre malheureux, la lumière n’est toujours pas formellement faite sur cette énigmatique affaire…

Toujours est-il que dans le même temps, la France a pu connaitre la première marine unifiée et opérationnelle de son histoire (ndlr : la première et la dernière #LaFranceQuiDéveloppeDesSousMarinsParceQueCEstDesBateauxDéjàCoulés) qui mena à la flotte maritime française que l’on connait aujourd’hui (Non, Sofiane, Louis XIV ne savait pas non plus combien coûte un porte avion, calme-toi).

Cette histoire au dénouement proposé par Michel, Verges Fransesci semble donc bien moins exotique que ce que l’on espérait, bien qu’aujourd’hui sa thèse ne soit pas formellement retenue par tous les historiens. Il est écrit que son explication promet encore quelques siècles de recherches…

Quoiqu’il en soit cette énigme a eu le mérite d’avoir occupé les travaux de plusieurs générations d’historiens ainsi que celui d’avoir suscité une multitude d’écrits, notamment ceux de Voltaire ou de Dumas, jusqu’à se payer le luxe de s’offrir un modeste article dans le journal officiel de notre bel IEP.

(PS : Pour encore plus de mystère voir la saison 3 de la série Versailles ou le masque de fer fait son apparition)

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