Donald Trump et la politique du bluff: comment les coups de poker guident l’actuelle politique étrangère américaine

En deux semaines, les États-Unis ont à la fois annoncé leur retrait de l’accord iranien sur le nucléaire et l’annulation du très attendu sommet diplomatique entre Kim Jong-un – dont le pays entrait sur la scène internationale de manière fracassante en annonçant une possibilité de pourparlers et l’interruption de ses essais nucléaires – et le président américain Donald Trump.

Après avoir réussi à pousser l’héritier de la dynastie Kim à la table des négociations entre Corée du Nord et Corée du Sud, relançant un processus de paix au point mort depuis 65 ans, le magnat de l’immobilier tente le tout pour le tout en essayant de tordre le bras à son homologue nord-coréen, stratégie qu’il tente également d’appliquer au président iranien Hassan Rohani. Des paris risqués qu’on ne retrouve pas chez ses deux prédécesseurs.

Car décider d’annuler un sommet si crucial pour l’équilibre sécuritaire de la région quelques heures après que le site d’essais nucléaires de Punggye-ri, le seul site connu du pays, ait été détruit par le régime relève plus de l’affront risqué que d’une politique étrangère sûre. Kim Jong-un, après avoir appris via une lettre pour le moins spéciale que le sommet prévu le 12 juin à Singapour n’aurait pas lieu, apparaît désormais comme plus digne de confiance que le président de la première puissance mondiale, dont la lettre exprime à la fois une certaine sympathie, en décrivant son sentiment qu’un « merveilleux dialogue » était en train de s’instaurer, et des menaces, priant Dieu pour que les États-Unis n’aient pas à utiliser l’arsenal nucléaire « si massif et puissant » dont ils disposent contre la Corée du Nord.

lettre trump
La lettre de Donald Trump à Kim Jong-un, 24 mai 2018, Le Parisien, image de l’AFP

En réaction, ce samedi 26 mai, une rencontre organisée en urgence et dans le plus grand des secrets a été organisée entre Moon Jae-in, le président sud-coréen, et le leader nord-coréen. Les deux hommes apparaissent souriants et proches dans un cérémonial réduit au strict minimum : la Corée du Sud a en effet été prise de court par la décision américaine, dont elle n’avait pas été avertie. La Corée du Sud reste liée aux États-Unis par tout un ensemble de liaisons commerciales mais surtout militaires et a cherché à éviter l’escalade en cherchant le dialogue avec sa voisine. En organisant eux-mêmes ce sommet sans en rendre compte au président américain, les deux hommes éloignent encore un peu plus les États-Unis de la péninsule coréenne et marginalise le pays dans les pourparlers en cours, qui ont mené ce mois-ci à l’instauration d’une ligne de communication directe entre la Maison Bleue et la résidence Ryongsong.

Mais pourquoi annuler une rencontre si importante pour l’ouverture nord-coréenne ? Washington souhaite une dénucléarisation « complète, vérifiable et irréversible » de la Corée du Nord avant l’organisation de tout sommet, condition totalement écartée par Pyongyang qui a réagi ces derniers jours négativement aux injonctions américaines, sous-entendant que le pays annulerait le sommet. En l’annulant le premier, tout en mentionnant une porte ouverte à d’autres discussions, Donald Trump espère pousser la Corée du Nord à discuter les conditions de sa dénucléarisation. Véritable coup de poker, cette méthode peut cependant s’avérer totalement inefficace. Même si le processus d’ouverture de la Corée du Nord peut difficilement être arrêté, ce revers américain peut pousser la Corée du Nord à se tourner vers le soutien diplomatique de partenaires plus conciliants avec son arsenal nucléaire, comme la Russie et la Chine, mais également provoquer l’émancipation d’une Corée du Sud cherchant à assurer sa propre sécurité et qui n’a, jusqu’à présent, jamais fait défaut aux États-Unis. Ce qu’elle fera sûrement si cette politique américaine risquée se poursuit.

Donald Trump n’en est pas à son coup d’essai avec cette politique étrangère d’injonctions et de paris : il l’a également mise en œuvre en annonçant le retrait des États-Unis de l’accord de Vienne signé par le P5+1 en 2015 (Conseil de Sécurité des Nations Unies + l’Allemagne), qui prévoyait la fin des sévères sanctions économiques que subissait l’Iran en échange de la fin du programme nucléaire militaire mené par le pays depuis la présidence de Mahmoud Ahmadinejad. Cet accord laissait la place à un programme nucléaire civil que Donald Trump a dénoncé dès le début de son mandat en décrivant un accord « horrible et partial » auquel il fallait mettre fin. Il avait déjà refusé de le certifier en octobre 2017 mais rien n’était officiel avant l’annonce du 8 mai 2018, qui fragilise ce qui a été négocié pendant plus de 10 ans par les diplomaties des pays du Conseil de Sécurité. Les États-Unis pousse ainsi les pays qui l’ont signé, et s’y attachent toujours, à choisir un camp.

L’accord sans les États-Unis a en effet très peu de chances de se maintenir. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ne peuvent que difficilement s’opposer à leur puissant allié américain, qui a rétabli le plus haut niveau de sanctions économiques sur l’Iran et enjoint les trois pays européens à retirer tous leurs capitaux et leurs entreprises étrangères du pays sous peine de rétorsions économiques, mais ne peuvent pas acter de leur retrait, sous peine d’impacter leurs propres croissances en provoquant la hausse des prix du pétrole avec la fermeture du marché pétrolier iranien : c’est une véritable impasse.

En plus de ses conséquences économiques, ce retrait pousse l’Iran vers sa frange la plus conservatrice, qui a toujours vu d’un mauvais œil les négociations avec Washington. Elle souhaite mettre en place un programme d’enrichissement nucléaire militaire, motivant les autres pays de la région qui souhaitent se nucléariser, comme la Turquie ou l’Arabie Saoudite, à faire la même chose, avec l’aide de la Russie ou de la Chine. Israël, qui avait une semaine auparavant accusé l’Iran, dans un grand show à l’américaine, de ne pas avoir respecté les termes de l’accord, ce que l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) dément formellement, s’est félicitée de la décision « courageuse » du président américain, quand bien même elle affecte la stabilité de la région en provoquant une nouvelle course au nucléaire et potentiellement, une guerre entre l’Iran et ses voisins. Le retrait de l’accord est fortement imputé à la pression diplomatique de l’État hébreu, qui s’y est fortement opposé dès 2015, et Donald Trump a repris presque mot pour mot le contenu de la présentation de presse israélienne lors de son discours.

Car il faut accorder à l’actuel président américain une approche très froide et pragmatique des relations internationales : les pays les plus faibles doivent s’incliner devant la puissance de Washington et le meilleur allié est celui qui peut apporter le plus d’avantages aux États-Unis dans les différentes régions du monde. A cet égard, le renforcement des relations américano-israéliennes est particulièrement criant : alors que ses prédécesseurs s’étaient contentés d’un relatif statu-quo, laissant Israël manœuvrer à sa guise dans la région tout en s’opposant en coulisses au très discuté président israélien, Donald Trump affiche un soutien sans faille à son homologue que ce soit sur la scène internationale ou personnellement, ce qui a mené à la mise en place d’une ambition israélienne de longue date : la reconnaissance de Jérusalem comme capitale.

Ainsi, l’actuelle administration américaine, face aux deux prétendantes à la puissance nucléaire que sont Téhéran et Pyongyang, ne cherche pas la compromission avec les différentes parties mais la reddition totale en réclamant une dénucléarisation rapide contraire aux intérêts stratégiques et politiques de ces deux pays, qui se sentent agressés par leurs voisins et par les puissances extérieures.

Ces coups de poker diplomatiques, qui cherchent à déstabiliser les leaders de ces pays et à les placer en difficulté devant leurs peuples en imposant des conditions inacceptables, peuvent aboutir à deux résultats : ou bien faire leur effet et effectivement pousser les parties à capituler pour ne pas perdre pied sur le plan interne ou provoquer des tensions internationales si vives qu’elles risquent d’embraser les régions concernées. L’homme qui s’est fait connaître grâce son « art du deal » joue les négociateurs intraitables en termes de politique étrangère en pariant sur une éventuelle faiblesse des régimes auxquels il s’oppose. Au risque de tout perdre.

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