Doit-on craindre l’automatisation des emplois ?

Au début XIXème siècle, les destructions de plusieurs métiers à tisser par le mouvement Luddiste est le premier exemple de l’opposition des travailleurs face au progrès technologique industriel. Face à une industrie textile naissante basée sur l’utilisation du métier à tisser à fonctionnement mécanique, les ouvriers tondeurs/tricoteurs « traditionnels » se sont rebellés face à ce qui s’annonçait comme la mort de leur emploi.

Cette exemple pourrait aujourd’hui surprendre tant on s’interroge aujourd’hui peu sur la destruction des emplois dû à l’avènement de l’ère industrielle. En effet jusqu’à maintenant ce phénomène a toujours été largement contrebalancé par l’essor de nouveaux secteurs et d’une nouvelle demande, boostant ainsi la croissance économique. Finalement les travailleurs n’étaient pas les opposés antinomiques du capital technique (les machines) puisqu’en de nombreuses occasions ces innovations ont permis à la productivité du travail de croitre, ce qui tend à augmenter leurs salaires.

Toutefois l’essor récent de la robotisation a permis au progrès technique d’entrer dans une nouvelle ère : celle d’une substitution croissante à l’homme. Le point de discorde réside dans le fait qu’il semble difficile d’évaluer si à long terme l’automatisation saura créer ces nouveaux métiers et secteurs qui remplaceront les activités devenues progressivement obsolètes. 

Plusieurs rapports alarmants annoncent une automatisation massive des tâches dans les décennies à venir, faisant disparaitre une part significative des métiers existants. En 2013, un article de Frey & Osborne, deux scientifiques de l’Université d’Oxford, a souligné que l’automatisation pourrait frapper jusqu’à 47% des emplois qualifiés et 33% de l’emploi peu qualifié. Les emplois non-susceptibles d’être automatisés sont ceux impliquant différentes caractéristique propre au comportement humain, et donc difficile à automatiser. En autres on peut citer les tâches requérant un talent de perception, de manipulation ou encore « d’intelligence sociale » : les designers, les chirurgiens ou encore les communicants politiques. Plus récemment, le très médiatisé rapport McKinsey estimait que jusqu’à 50% des emplois pourraient être automatisés. Le rapport souligne également que 60% des métiers pourraient voir 30% de leurs tâches régulières automatisées.

Toutefois il y a un débat sur la méthodologie employée pour mesurer l’impact de la robotisation, et on se rend compte que le problème est plus complexe qu’il n’en a l’air. Il ne semble en effet pas évident de définir comment s’automatise une tâche : est-ce un changement brutal ? Progressif ? Si un travailleur voit une partie de ses tâches automatisées, peut-il faire évoluer son activité pour conserver son emploi ? L’automatisation touche-t-elle de la même manière et au même rythme emplois qualifiés et non qualifiés ? Par ailleurs il semble très difficile d’anticiper la création des emplois du futur et la forme qu’ils prendront. Il faut rappeler que jusqu’à maintenant les innovations furent très majoritairement favorables à l’emploi, permettant d’augmenter sa productivité.

Face à une automatisation croissante au niveau mondial, la France est assez mal placée. En effet selon la Fédération Internationale de Robotique la France n’arrive qu’au 18ème rang en matière de densité robotique  132 robots pour 10.000 emplois, soit trois fois moins que l’Allemagne (3ème) et cinq fois moins que la Corée du Sud (1ère). Une stratégie trop défensive risquerait d’aggraver le gap technologique avec les pays à la pointe de la robotique. A terme, une différence de productivité non négligeable pourrait apparaitre, ce qui menacerait sévèrement la compétitivité de la France dans de nombreux secteurs.

Une attitude proactive de la France sur le sujet est à souhaiter. L’automatisation augmenterait un niveau chômage technologique déjà élevé (chômage dû à l’obsolescence des compétences des travailleurs). Une étude du Service de Recherche du Parlement Européen souligne le risque d’une augmentation des inégalités dues à l’automatisation : les emplois peu qualifiés tendent à se réduire et les travailleurs faiblement éduqués rencontrent plus de difficulté pour se former que ceux disposant déjà d’un haut niveau de formation. Le lien très étroit entre éducation et inégalités fait donc craindre une augmentation massive de ces dernières à l’avenir.

Le rapport souligne également l’importance de mettre la recherche au centre des politiques publiques : en effet les rendements de celle-ci sont plus élevés au niveau global qu’au niveau de l’entreprise seule. Investir dans la recherche permettrait une diffusion plus rapide des nouvelles connaissances, et le développement de nouvelles infrastructures favoriserait l’entreprenariat et la croissance (l’idée étant ainsi de voir émerger les « google de demain »)

Plus largement il s’agît d’envisager la transformation des législations du marché du travail et de ses infrastructures pour permettre une plus grande adaptabilité. On peut distinguer deux points centraux.

D’une part il s’agît d’intégrer les nouvelles formes de travail dans le système actuel pour limiter un effet de segmentation et permettre aux travailleurs de bénéficier d’avantages sociaux (on pense entre autres aux conducteurs d’Uber). D’autre part il s’agît d’améliorer sensiblement la possibilité pour les travailleurs dont les compétences deviennent obsolètes de se former afin de trouver un nouvel emploi (un bien vaste projet mais un enjeu crucial pour l’avenir).

 

Pour aller plus loin:

Site de l’IFR: https://ifr.org/ifr-press-releases/news/robot-density-rises-globally

Rapport du Service de Recherche du Parlement Européen (en anglais): http://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2018/614539/EPRS_STU(2018)614539_EN.pdf

Rapport McKinsey: https://www.mckinsey.com/featured-insights/digital-disruption/harnessing-automation-for-a-future-that-works

Article de Frey et Osborne : https://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_Future_of_Employment.pdf

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