Δεσμιοσ, le prisonnier

J’ouvris les yeux sur un plafond ouvragé, la pièce résonnait d’un assourdissant silence. Je me levais lentement et jetais un coup d’œil sur le lieu dans lequel je venais de m’éveiller. C’était un  endroit que je ne reconnaissais pas. Les murs étaient feuilletés d’or et de nombreuses peintures représentant des scènes mythiques de l’histoire, je le supposais, de ce lieu où je me sentais comme déplacé.

Je ne me souvenais plus ni des événements de la journée écoulée, ni de tous les autres jours passés. Je ne me souvenais même plus de mon nom.

La raison pousserait tout homme dans ma situation, en un lieu inconnu, en un corps même inconnu à se poser des questions. Maintenant que je repense à ces instants je me rends compte que le plus étrange fut que je ne m’inquiétais de rien.

Achevant d’examiner les lieux dans lesquels je me trouvais je compris que je m’étais éveillé dans une sorte de chambre à coucher. Sans doute fut-elle auparavant réservée à loger des invités de marque, mais en ces instants elle était vide, sombre et froide. Il ne restait qu’un lit à baldaquin couvert de nombreux draps précieux et moi-même.

Ne trouvant nulle lampe pour m’éclairer j’avançais à tâtons et cherchais sur les murs une fenêtre ou une porte. Au bout de quelques moments, je trouvais finalement la poignée ronde d’une large ouverture pratiquée dans le mur. Sans plus hésiter – je le rappelle je me trouvais alors dans un état de lucidité un peu étrange comme lorsque l’on rêve et que l’on en est conscient. Je passais alors dans l’ouverture et me retrouvais dans une grande galerie. Le sol était fait de bois, et les murs tout aussi ouvragés, peut-être même plus, que ceux qui ornaient ma chambre.

Cette galerie s’étendait d’est en ouest – j’utilise ces termes dans un souci de précision bien qu’en vérité l’obscurité qui entourait tout ce qui se trouvait à plus de trois pas de moi ne me permis pas de savoir avec exactitude la position du nord et du sud. Mais dans l’état ou je me trouvais il me semblait tout naturel que la galerie parcourut le monde d’est en ouest comme si elle n’eût pas de limites.

Comme je m’éveillais, je supposais qu’il devait être une heure proche du matin et me dirigeais donc vers ce qui me semblait être l’est de la galerie afin d’observer une lumière qui transparaîtrait d’une fenêtre du couloir ou d’une pièce adjacente.

Je marchais ainsi quelques minutes, quelques secondes, ou peut-être était-ce quelques heures je ne le sais plus, sans remarquer aucune lumière. Je ne pouvais me fier qu’à ce que mes yeux – dorénavant accoutumés à l’obscurité – pouvaient me permettre de voir. Je compris en observant toujours les ornements de la galerie et les nombreuses portes ; mais non pas les fenêtres – il n’y avait aucune ; qui ornaient les murs du couloir que j’empruntais, que je devais me trouver dans un château ou du moins dans un manoir ou quelque maison qui aurait pu appartenir à un gentilhomme d’importance à une d’une époque qui ne semblait pas être la mienne.  Ceci conforta mon impression d’évoluer dans un rêve  et je cessais de m’inquiéter pour de bon.

Au bout d’un moment je sentis sur mon visage une brise d’air frais, je tentais alors de m’orienter vers ce courant d’air pensant trouver une fenêtre ouverte, au mieux une sortie afin de comprendre où j’étais et ce que je devais faire pour retrouver ma vie si je le souhaitais, ou du moins comprendre quel était mon état.

Je trouvais une porte entrebâillée à ma gauche, j’avoue qu’à cet instant je ne savais plus si cette gauche correspondait au nord ou au sud, j’étais si profondément enfoncé dans l’obscurité que même le semblant de lucidité dont je semblais disposer jusqu’alors n’était pas suffisant pour déterminer mon exact positionnement dans ce lieu. L’ouverture à ma gauche correspondait à une porte, ou plutôt à une ouverture pratiquée dans le mur, comme si cela avait été un passage secret, une ouverture faite pour ne pas être repérée. En effet, il n’y avait pas vraiment de poignée, c’était plutôt comme si le mur s’ouvrait sur lui-même. Je poussais la porte déjà entre-ouverte, et sentis un afflux d’air. Je ne le remarquais pas immédiatement mais ce n’était pas l’odeur de l’air nocturne environnant un palais, une maison située dans les terres qui se déposait sur mon front. On aurait plutôt dit un vent fort de houle marine. Mais je ne le remarquais pas d’abord, pensant juste à trouver un peu de lumière et des réponses à mes questions. J’entrais alors dans la pièce qui était très exiguë, ce n’était pas, je le compris, une pièce de vie mais plutôt un lieu transitoire donnant accès à un autre lieu. Les murs étaient complètement dénudés par rapport au faste déployé dans les pièces que j’avais traversé précédemment. Au fond de ce cagibi – de ce petit dressing relativement à une maison plus modeste que ce palais – se trouvait une petite échelle branlante posée contre le mur.

Je montais à cette échelle qui débouchait sur une trappe. Une trappe, et cela me surpris d’abord, qui n’avait absolument aucun rapport avec le reste des ornements du château. C’était une ouverture vraiment simple, en bois grossier qui semblait avoir pris l’humidité et ne pas avoir été remplacée depuis plusieurs années. Mais c’était cependant de là que s’échappait l’air, et ainsi que je croyais l’apercevoir, un scintillement d’étoiles. Je pensais me trouver au sommet de l’édifice et atteindre une terrasse ou me retrouver sur les tuiles. Je poussais la trappe et m’extirpais du plancher.

Au-dessus de moi, un ciel immense et noir percé de milliers d’étoiles scintillantes. Ce fut d’abord tout ce que je remarquais tant la vue était éblouissante. La Lune était là elle aussi, mais elle paraissait presque pâle face aux centaines de millions d’étoiles qui tintaient dans le ciel.

Je fus surpris, plus surpris par cet immense ciel que je ne l’avais été en me réveillant seul dans une chambre inconnue, dans un lieu inconnu, dans le silence et l’obscurité la plus totale. Si je ne me souvenais plus de ma vie, de qui j’étais ni d’où je venais, je me fis la remarque qu’un tel ciel, ce n’était vraiment pas commun. Je regrettais presque de ne pas avoir en ma possession un objet me permettant d’observer avec plus de précision ces étoiles et cette Lune qui m’apparaissaient si clairement.

Ce fut seulement après ces quelques instants de sidération que je remarquais un élément bizarre. Je pensais me retrouver sur un toit, du moins un balcon, un endroit peu utilisé vu la difficulté de l’accès et l’état de la trappe ; mais c’était encore plus étrange. Le sol ne semblait pas porter la marque du lustre des pièces dans lesquelles j’avais circulé, plus encore que le cagibi dans lequel j’avais transité, ce lieu ne semblait pas correspondre au palais qui se trouvait sous mes pieds. Non, ce n’était pas cela, il ne me semblait pas que ce lieu fut situé au-dessus d’un palais – bien que mon ascension me prouvait le contraire. Mais à présent que j’étais debout sur les planches j’eus la certitude que le château que je venais de quitter n’avait jamais eu d’existence pour le lieu que je venais d’atteindre.

Le sol s’apparentait à ce je m’imaginais d’un plancher de bateau. C’était des sortes de grandes lames de bois ; certaines rongées par l’humidité et le sel, d’autres en meilleur état, je supposais qu’elles avaient remplacé leurs prédécesseurs en fin de vie comme celles du bateau d’Ulysse. Pourtant je ne m’étonnais pas plus que cela, me contentant simplement d’observer et de voir.

L’esplanade, plutôt le pont, sur lequel je me trouvais me paraissait immense tout comme le ciel, mais c’étaient l’obscurité et la clarté des étoiles qui m’aveuglaient et je compris rapidement qu’un bord n’était en fait situé qu’à quelques mètres seulement de moi.  Je m’en approchais. Je pensais trouver en me penchant vers le bas le vide de plusieurs étages, le pont sur lequel je me trouvais me paraissait être à plusieurs mètres de haut sur un château. Mais en me penchant je vis que je ne voyais rien. Ou plutôt je voyais s’étendre une imposante chape couleur de nuit presque opaque. Puis la houle qui n’avait jamais cessé pendant mon ascension s’intensifia et je compris en voyant l’onde qui se formait en contrebas que j’étais en fait sur un gigantesque navire voguant sur un océan immense et noir.

C’est là que la terreur m’envahit. Une terreur sourde, viscérale. Quelque chose au fond de moi me soufflait le besoin impérieux de m’enfuir. Mais où aller lorsque l’on est seul sur un gigantesque vaisseau traversant les flots agités ?

Je me rendis presque en courant à la proue du navire. J’y compris alors les raisons de ma peur. Le bateau se dirigeait toutes voiles dehors vers une sorte d’énorme vortex au milieu des eaux.

Je voulu courir m’abriter dans la cabine, courir jusqu’à la trappe ; mais déjà elles avaient disparu dans les ténèbres. Je voulu me saisir du gouvernail et manœuvrer pour sortir mon bateau du tourbillon. Mais déjà je sombrais. Je poussais un long hurlement avant de percuter l’écume des vagues déchainées, puis…

J’ouvris les yeux sur un plafond ouvragé, la pièce résonnait d’un assourdissant silence.

* Δεσμιοσ : desmios, en grec, le prisonnier

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