Brésil, la démocratie en péril

« Meu partido é o Brasil » scandent-ils fièrement dans les rues de Rio, Brasilia ou encore São Paulo. « Le meilleur parti du Brésil » selon ces militants, c’est celui de Jaïr Messias Bolsonaro. Poignardé début septembre lors d’un rassemblement populaire et accusant l’organisation de l’élection d’avoir falsifié les votes au 1er tour, vous en avez surement tous entendu parler. Le pays, que l’on sait gangréné par la corruption et alourdi par son histoire politique controversée, est une fois de plus mis à l’épreuve, dans un climat tendu d’élections présidentielles. Le peuple se voit tiraillé entre les extrêmes ; la désillusion et la haine ont creusé un fossé qu’un redoutable populisme tente de combler.

Le candidat du Parti social-libéral, que l’on peut assimiler à l’extrême droite française, avait affirmé ceci : « L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer ». Cela en dit long sur le niveau d’humanité de ce personnage politique dont on peut clairement qualifier les propos de fascistes. Converti à un évangélisme néo-libéral extrême et à la tête du parti ultraconservateur, il incarne à lui seul la mort proche de la démocratie brésilienne.

Comment ne pas s’inquiéter de l’apogée d’un homme aux discours nourris de haine et qui prétend sérieusement à diriger la plus grande démocratie et 6ème puissance au monde ? Ses propos sont non seulement emplis de racisme, il se révèle être profondément misogyne, homophobe et xénophobe. Ce n’est pas ce qui a effrayé presque la moitié de l’électorat brésilien, qui lui a accordé 46,06 % des suffrages au 1er tour de la présidentielle dimanche dernier. Soutenir avec tant de conviction une idéologie de l’entre-soi et de la violence, c’est inviter les désespérés et ignorants de la politique à sombrer dans ce gouffre qu’est l’intolérance. Dans le désespoir de la situation politique, Bolsonaro suscite un vif engouement et des célébrités comme la légende du football Ronaldinho militent à ses côtés. Pernambucano, lui, a choisi l’autre camp.

C’est Bolsonaro lui-même qui avait voté pour la destitution de Dilma Roussef en 2016. Il va sans dire que l’inégibilité de Lula due à son récent emprisonnement pour corruption participe aussi à la décrédibilisation des partis fondateurs brésiliens, au profit d’un extrémisme rassemblant de plus en plus de voix dans les urnes.

A 63 ans, cet ancien officier de l’armée de terre et député fédéral se dit ouvertement nostalgique de la dictature qu’a endurée le pays de 1964 à 1985. Durant cette période obscure, la junte armée s’était saisie du pouvoir en faisant un coup d’état, renversant ainsi le régime démocratique de Joao Goulart. Ce bouleversement politique avait été décrit par les généraux responsables comme un moyen d’empêcher le communisme de prendre de l’ampleur. En conséquence, une dissolution du congrès alors en place avait eu lieu, et des milliers de brésiliens ont été déportés car jugés comme des opposants politiques. Le bilan fut atrocement sanglant avec 500 victimes, des milliers de personnes emprisonnées et torturées par l’armée. Plusieurs familles ont intenté des procès contre les auteurs des violences qui leur ont été infligées, en vain.

33 ans après, on laisse sa chance à un nouveau détracteur de la démocratie dont les ambitions ne sont guère moins atroces. En effet, le candidat défend des positions très dures sur l’insécurité, et en fait même un point névralgique de son programme, il exprime ainsi une nostalgie mythifiée d’un temps où il jugeait cette insécurité moindre. Il utilise aussi sa carrière politique exempte de corruption jusqu’à présent afin de se montrer exemplaire aux yeux des plus crédules et de nuire à son adversaire du Parti des Travailleurs, Fernando Haddad, dont l’ainé Lula est impliqué dans des affaires de blanchiment et de détournement d’argent.

La question du port d’armes qu’il souhaite rétablir pour « remédier à la violence » laisse forcément songeuse. Il y a pour sur corrélation entre le déclin de popularité du socialisme au Brésil et l’ascension fulgurante de mouvements de pensée fascistes. Bolsonaro dément appartenir à l’extrême droite, mais se dit « admirateur de Trump ». Leur point commun : les contradictions.

Le Brésil n’a-t-il pas assez souffert par le passé d’une forte inégalité des classes et même de l’esclavagisme pour endurer un nouveau mandat marqué par l’autoritarisme militaire et le conservatisme ? Ce n’est pas en cultivant la haine de l’autre, le patriotisme et l’enfermement culturel qu’il faudra espérer remédier à la crise « éthique, morale et budgétaire » selon Bolsonaro – que traverse actuellement le Brésil. De plus, le programme du candidat prévoit une réformation de la constitution nationale sans consultation de la population.

Plus grave, les clivages sociaux seront accentués en cas de victoire, car même s’il a conquis le Nordeste, région plutôt défavorisée et y a fait naitre un électorat radical, Bolsonaro peut compter sur ses fiefs de cœur du Sudeste qui lui ont offert deux tiers des votes, comme l’état aussi prospère que peuplé de Sao Paulo. Soutenu par la bourgeoisie et les élites, il y a fort à parier qu’il ne se démènera pas pour les plus pauvres et les favelas, qu’il décrit comme « peuplées de bandits » à cause de la diversité d’origines et de couleur de peau des habitants. Sans omettre que le candidat a déjà fait l’apologie du viol et est en opposition aux droits de la femme en général.  Il en va de même sur le plan environnemental, la déforestation massive de la forêt amazonienne n’ayant pas pas l’air de l’alarmer.

Dans ses mesures et prises de position radicales, Bolsonaro s’inspire au quotidien d’un certain Brilhante Ustra. Auparavant colonel, celui qu’on nomme « Dr. Tibiriçá » occupait les fonctions de commandant de la police secrète Sao Paulo de 1970 à 1974. Ce dernier s’est rendu coupable d’actes de torture contre ses dissidents politiques ; mais en 1979, une loi d’amnistie est votée et empêche les poursuites pénales contre lui et d’autres tortionnaires de ladite dictature. Celui qu’on nomme le Trump brésilien aime à nier la torture et les actions criminelles opérées par ses prédécesseurs. Comme un symbole, il choisit comme vice-président un général de l’armée.

Le bilan est certes sombre, l’heure n’est pas à abandonner le projet démocratique. Il est vrai qu’il sera difficile pour Haddad de battre son adversaire, avec ses 28,29 % seulement au 1er tour. L’espoir pour le futur du Brésil réside dans les actions menées par tous ceux qui croient encore au système malgré une hécatombe de désillusions. Non, les élus de gauche au Brésil ne sont certainement pas « tous pourris », et en se rassemblant dans la rue comme les brésiliens l’ont fait avant le 1er tour, au total 62 villes et plus de 500 000 personnes, il est encore possible de faire bouger les choses dans un paysage politique qui s’approche dangereusement de la dictature. Il s’agit aussi pour le Brésil de garder sa prestance à l’international ainsi que des relations pacifiques avec son ère régionale et le reste du monde. Affaire à suivre, rendez-vous le 28 octobre pour le verdict. Et quoi qu’en disent les sondages et les médias (Hors le Grand Pari 🙂 mantenha a esperança !

 

 

 

 

 

 

 

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