« Daesh, Immersion dans le cerveau du monstre »: Retour sur la conférence du 10 octobre avec Kamal REDOUANI

 

Parmi les prépondérantes associations de notre IEP qui permettent à chaque sciencepiste de trouver son compte – que cela soit dans un stade, derrière un micro, dans une contrefaçon onusienne la peau d’un ambassadeur ou un Rap Contenders sans rimes (ni rap d’ailleurs) lors des joutes pleines de verve des Tribuns –, il y en a une qui, comme chacun de ses membres, ne peut être substituée ou ignorée. Celle qui a organisé la première rencontre de l’année, celle qui donne à des personnalités remarquables l’occasion de mettre à nu leur dur labeur, celle que l’on peut aisément reconnaître sans même la nommer. En ce sens, l’association en question mérite bien qu’on la félicite, voire qu’on l’applaudisse pour la première et meilleure rencontre qu’elle a rendu possible. Vous êtes censés applaudir même derrière votre écran, là.

La rencontre organisée ce mercredi 10 octobre au sein de notre IEP, a été une occasion en or pour ceux qui s’y sont rendus. L’article en est une pour ceux qui n’y étaient pas. Celle de rencontrer en personne Kamal Redouani. Spécialiste franco-marocain du monde arabe et reporter de guerre en fréquente collaboration avec les grandes chaînes télévisées (arte, Canal+, France 2…), il n’est pas inutile de rappeler quelques-unes de ses nominations: Inside Daech, son précédent livre sur le terrain de l’islamisme, a reçu le prix du Grand Témoin 2017; en parallèle, son film L’origine de la terreur a eu un retentissement non moindre au Roma Cinema Doc, au Barcelona Planet Film Festival et au festival international du film de Genève. Mais surtout, c’est le livre paru l’année dernière Dans le cerveau du monstre et son documentaire réalisé en parallèle qui mérite un zoom. Il reste tout de même préférable – avant de lire cette tribune – de regarder le documentaire en question, toujours disponible sur France 5.

La source même de ce documentaire aux images palpitantes est un disque dur d’ordinateur, ancienne propriété d’un émir de Daech à Syrte. La deuxième, tout aussi intéressante, est l’ancien téléphone portable d’une femme djihadiste : Oum Fatma. L’ancien combattant qui lui a remis ce condensé d’informations inédites, même en ressortant de ce champ de ruines dans la côte méditerranéenne de la Libye, tremble. Kamal Redouani prend conscience du condensé d’informations qu’il a entre les mains, de son poids et de ce qu’il compte en faire. Après s’être assuré qu’aucun plan de préparation d’attentat futur n’y figurait, ces sources lui ont servi à mettre la lumière sur les organes de Daech : bureaucratie, fisc et juridiction hypocrite, économie, mœurs, stratégies de terreur et institutions… c’est une autopsie totale qui en est faite. Les images glaçantes qui en ressortent décrivent une froide réalité : la mainmise d’un “État” quasi-totalitaire sur ses habitants, qu’il appuie davantage par les témoignages d’anciens habitants, d’un chef de guerre de la Brigade de Misrata et de miliciens lors de voyages d’investigations.

L’intérêt porté par Kamal Redouani pour la poudrière du Moyen-Orient n’a rien de nouveaux : cela fait presque 13 ans aujourd’hui qu’il étudie cette région du monde : terreau du djihad, de la guerre et des réseaux terroristes. Avec “sa caméra au poing”, selon ses propres mots, il a ainsi montré dans Inside Daech comment la prison d’Abou Ghraib, réputée pour le traitement inhumain de ses prisonniers durant la seconde guerre du Golfe, est devenu une “vraie école du terrorisme. Sa première rencontre a eu lieu en 2005 dans cette prison, en compagnie de soldats irakiens torturés et abusés. Dans cette proximité dangereuse qui a constitué à plusieurs reprises un risque pour sa vie, il a concrétisé sa vision du journalisme d’investigation : comprendre l’idéologie de Daech” et “repousser l’ennemi dans ses derniers retranchements”. En 3 mots : enquêter, filmer, comprendre.

En effet, la tâche qu’il s’est donné et qu’il a mené n’avait clairement rien de simple : il a rencontré un passeur qui, comme tous ses camarades, profite du désarroi semé pour s’enrichir. À la tête de 1800 combattants, parfois des français clandestins, Kamal Redouani a tiré de cet organisation une dimension très tribale qui permet à chacun de clandestinement s’échapper par leur réseaux familiaux ou amicaux. C’est de cette manière entre autres qu’il a gagné la confiance de ce passeur : en se confiant directement à lui, en lui demandant de rencontrer “un émir de Daech en personne, libre et non-emprisonné. Mais surtout, face à un bombardement d’images ou de récits d’exactions inhumaines, une seule protection blindée a mise à couvert sa mémoire : le retour. C’est le retour dans une démocratie dans laquelle la liberté est inaliénable, avec la présence de sa famille et de ses amis, qui empêche sa mémoire d’être saturée par la vie de chaque habitant interrogé. Un paradoxe total avec son modèle de journaliste : celui qui ne quitte pas le Moyen-Orient, et qui se fige tout seul derrière sa caméra pour sauvegarder chacune de ses images jusqu’à mourir en martyr.

Ces images, et Kamal Redouani l’a bien compris, constituent chaque pièce de l’arme favorite de Daech : la terreur. En somme, une mécanique précise qui consiste à terroriser par l’image avant d’assassiner clandestinement dans la zone étrangère des hauts responsables de l’État. Les images garanties restent efficaces : condamnations à morts et exécutions en place publique, ventes d’esclave, habitants en fuite ou parents en larme. Dès lors, la population se coupe en deux : l’une s’enfuit lorsqu’elle en est capable, l’autre ne peut pas par manque de moyens techniques (argent, véhicules, logement…). La conquête de Mossoul, depuis peu libérée du joug tyrannique de l’État Islamique mais toujours en ruine, reste sa meilleure étude de cas : 9 mois de guerre urbaine et de poursuite de civils en fuite pour remplir les rangs djihadistes et les caisses financières de l’organisation. D’où entre autres l’un de ses regrets par rapport à l’un de ses reportages : l’incapacité d’agir et l’obligation de devoir partir, laissant derrière lui la misère, la souffrance et la mort. En restituant mécaniquement chaque image de la guerre, il garde cependant l’impression de “voler la parole” des personnes qui souffrent, sans les aider davantage.

Une autre question abordée par Kamal Redouani, rarement abordée en ce qui concerne l’État islamique : le statut des femmes. Car au sein de Daech, les femmes ne sont définies que par leur fonction biologique ou par le désir de ceux qui les possèdent. Cette année, la femme yézidi Nadia Murad (avec le gynécologue congolais Denis Mukwege) a obtenu le prix Nobel de la paix pour ses efforts contre l’usage des violences sexuelles en guise d’arme de guerre. Daech divise ainsi les femmes en deux : d’une part, les femmes musulmanes que le djihadiste peut épouser ; d’autre part, les femmes non-musulmanes vouées à être des esclaves. Tout s’imbrique également dans la même logique de terreur : rien de plus efficace pour faire fuir une population que de kidnapper des jeunes filles de 14 ou 15 ans, ou les violer en promettant la même chose à celles qui refusent d’être dociles. Pourtant, le journaliste ne fait aucune distinction entre le djihadiste et la djihadiste : avec comme source le téléphone portable d’Oum Fatma récupéré par l’ancien combattant cité précédemment, il dévoile en images le rôle que peuvent aussi avoir les femmes dans l’État islamique. Ces femmes qui épousent leur mari en même temps que leur idéologie, volent, se font exploser pour le bien d’un homme qui peut-être les remplacera par une autre ou espionnent d’autres femmes en les menaçant d’exécution. En somme, pour Kamal Redouani, malgré le regard phallocrate et hypocrite généralement posé sur les femmes de l’État Islamique, le djihad et l’adhésion à l’islam radical n’ont pas de sexe. Bref, Daech s’autorise dans l’intimité à tout ce qu’il prohibe et considère les femmes comme des armes, des esclaves ou des poules pondeuses.

Mais surtout, une autre menace, plus voilée encore, pèse sur le journaliste d’investigation et plus particulièrement sur sa liberté d’expression. Pour l’invité  de cette soirée, il est effectivement difficile aujourd’hui de soulever ce genre de sujet, dans un pays qui garantisse la liberté d’expression ou pas. L’influence de certains lobbies sur le vote de lois au Parlement, dont le “lobby militaire”, empêche les enquêtes dans cette région sensible qu’est le Moyen-Orient. En effet, l’un des obstacles à éviter pour ses camarades était le soulèvement en procès pour étouffer financièrement les boîtes de production. Avec cette menace, l’enjeu de la sécurité s’explique tout seul : d’une part, Kamal Redouani s’est tenu à sa tâche principale qui est l’investigation et non le renseignement des forces armées. D’autre part, le spécialiste du Moyen-Orient a eu de très grosses difficultés à se renseigner et à démuseler la presse du régime. La prise de contact avec des membres de Daech a dû se faire dans son cas avant même que l’État ne se revendique comme tel. Le journalisme au sein de Daech n’existe pas ou n’existe plus.

La liberté de la presse est menacée dans le monde, et elle constitue pour Kamel son arme et l’arme la plus importante face à un danger contemporain aussi lourd. C’est la liberté de la presse qui crée l’information, et c’est l’information (sans les fake-news, hein) qui permet l’éducation. Un émir saoudien ayant récemment défini l’islamisme radical comme “la charia + internet”, l’unique solution face au cyberdjihadisme réside pour lui dans l’éducation. L’enjeu de l’éducation constitue fonde le socle de tout combat face à l’endoctrinement daechien, que l’objectif soit de prévenir les potentiels djihadistes ou de faire sortir de ces réseaux ceux qui s’y sont mêlés.

En définitive, c’est bien une rencontre émouvante et captivante qui nous été offerte lors de cette soirée (avec un pot en plus pour ceux qui avaient la dalle). Des sujets phares et contemporains ont été abordés lors de cette conférence jusqu’à déboucher sur un débat de géopolitique sur le poids important de l’Iran sur la lutte contre Daech, ou encore le rapport Iran-Turquie-Russie. Dans ce documentaire inédit, Kamal Redouani promet un documentaire aussi pertinent que glaçant, très bien réalisé, et l’entretien final avec les sciencepistes de Saint-Germain-en-Laye sur ce qu’il est et ce qu’il fait a été une chance d’en savoir plus sur lui.

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