Mon schizofriend

« Il est carrément schizo comme mec, il est pas tout seul dans sa tête »,  « c’est schizophrène comme raisonnement »… plus on use d’un mot jusqu’à l’écorce, plus cet usage le draine de sa signification, jusqu’à le couper de ses racines réelles.

Les mots ne sont jamais que des concepts qu’on plaque sur une réalité pour tenter d’en délimiter la perception, ce qui peut occasionner des débats d’une vacuité infinie #racismeanti-blanc#brasserduvent#articleéolienne. Et cette déformation de perception ne serait jamais un problème si on finissait par complètement les banaliser, leur retirer tout leur sens jusqu’à déformer la représentation de ce mot. Parce qu’au final, qu’est ce qu’on sait vraiment de la schizophrénie ? Que ça transforme un crâne en séance d’assemblée nationale où des Ruffin tireraient à balles réelles sur des Valls beuglant pendant qu’un Richard Ferrand finit Candy Crush ? Un Vice-Versa  fucked up ? Un twister avec vos démons ?

Non, c’est malheureusement bien moins certain, bien plus fou et bien plus banalement désespérant  que tout ce qu’on a pu imaginer. Je le sais car je l’ai vue, je la vois depuis près de 5 ans maintenant, elle s’est déployée sous mes yeux, prenant soin d’étendre ses tentacules jusqu’à englober toute une vie quotidienne. Et le pire, c’est que je n’ai pratiquement rien fait pour la stopper, je l’ai même un peu aidée à s’imposer en fait, un vieil habitus de collaboration sans doute. Mais il ne s’agit pas de faire chialer dans les chaumières, plutôt de plonger dans la vie (et un peu dans la tête) d’un jeune schizophrène à travers les yeux d’un témoin, et peut-être d’en apprendre un peu plus sur cette maladie mentale finalement inconnue. Accrochez vos ceintures, il y aura des turbulences durant le vol au dessus d’un nid de coucous.

1% de la population française serait touché par la maladie. Soit une personne sur 60 environ. A l’échelle mondiale, on atteint quasiment 23 millions de personnes. Ça en fait du chtarbé au mètres carrés. Plus sérieusement, on s’en tient à ceux qui sont déclarés donc qui ont eût la chance de se voir détectés rapidement. Parce qu’elle est relativement pernicieuse, la petiote. Elle ne se déclare pas toujours de la même manière, pas pour les mêmes causes, et reste aujourd’hui difficile à distinguer d’autres troubles mentaux comme ceux qui seraient liés à la consommation de cannabis. Leur existence reste encore au stade d’hypothèse car comme je vous l’ai dit, faire la distinction relève du numéro de funambule. Mais pour lui, il n’y avait aucun doute. Souvent, elle est en toi, ensommeillée, attendant de se réveiller entre les 15 et 30 ans, mais si tu la titilles avec la bonne formule, elle se lèvera d’un bond. Ici, le détonateur c’était le cannabis.

On venait d’entrer en 1ère L (de là à parler de pré-disposition au pilon, il n’y a qu’un pers). Ç’avait fait une entrée fracassante dans nos crânes en 2nde, mais on s’apprêtait à passer de l’autre côté du marocco. Un très bon ami commun qui venait d’emménager dans mon quartier, commençait à fricoter avec les « employés du bas du bloc », et s’était donné comme ambition de vendre, face à la profusion de clients dans notre lycée. Ils décidèrent de s’associer, les deux ayant entrevu ce monde à travers des proches respectifs. Et là…une pluie de cannabis s’est abattue sur nos synapses et nos poumons. On se mettait à détailler des plaquettes dans ma cuisine pendant la pause du midi, à faire du réseautage générationnel ; bref un bazar. Le biz était florissant, et on relâchait rarement le rythme de pilonnage. Des matins, des midis, des soirs, tout le temps. Il y avait toujours un truc à vendre et un joint à fumer. Mais survint la première crise réelle, des « bouffées délirantes » soit des passages intenses de paranoïa et d’hallucinations auditives, etc. Le plus pervers avec la première crise, c’est le manque d’informations sur la maladie qui empêche l’entourage mais surtout le patient, de l’identifier avec précision. 1 généraliste sur 2 estime être mal informé sur la schizophrénie, 65% de la population ignore sa nature réelle, et 83% l’estimerait dangereuse (source : enquête Baromètre schizophrène).

Autant vous dire que pour la plupart d’entre nous, ça constituait simplement une sorte de Burn-out de la fumette. Seul une amie* qui avait un frère en Psycho (la filière, pas le bâtiment d’HP), avait fait des recherches sur Internet, et tenté de nous convertir à sa cause et à la possibilité d’une schizophrénie. Tel l’Etat français face à la montée du moustachu brut de décoffrage dans les années 30, nous avons confié notre jugement à notre sens le plus superficiel : la vue. Si rien ne dépassait, de l’extérieur, tout allait bien ! Une politique que nous avons appliqué jusqu’à un certain point, que je développerai dans quelques lignes. Toujours est-il que la même année, il ne pût passer son bac, dût redoubler sa Première, le parcours scolaire allant toujours plus en dents de scie.  Il passa de justesse en Terminale, la redoublant également à cause d’un premier séjour à l’HP avant le bac et quittant cette deuxième Terminale en milieu d’année. Un décrochage de haute volée, fruit amer des dysfonctionnements liés aux troubles. Lorsque la maladie s’empare de vos neurones, elle ne s’arrête pas en si bon chemin, elle vient contaminer chaque pan de manière insidieuse.

 L’une des nombreuses contraintes de la maladie, c’est la perte de détermination, la chute de motivation. Déjà, il y a les nuits qui précèdent les épisodes psychotiques, où le crâne se transforme en Black Friday du malheur, des longues heures à piétiner devant des angoisses « irrationnelles ». Mais même avec des nuits « normales », se lever le matin devient un défi quotidien, des difficultés à se concentrer apparaissent ou se renforcent. Ajouter le cannabis dans la balance, et la fatalité l’emporte. La maladie exige donc un encadrement et un accompagnement permanent, notamment par la famille et l’entourage. Seulement, nous, ses « amis », avions joué les sourdes oreilles, et continuions de le fournir en consommation là où on aurait dû l’accompagner dans la sortie de la drogue. Mais la drogue devient presque une partie prenante de la maladie, agissant comme un régulateur, un lien avec le monde extérieur ou une échappatoire à cette nouvelle réalité.

     Car ce qui fait de la schizophrénie, une des psychoses les plus virulentes, c’est l’absence de recul, de lucidité, sur 2 plans :

  • on ne se considère pas comme malade, attribuant les causes à des facteurs extérieurs sans liens apparents ou niant les effets
  • une nouvelle réalité s’impose à vous à travers des hallucinations sensitives, un phénomène qu’on pourrait qualifier de « déréalisation »

Les hallucinations, les voix, etc paraissent réelles, le schizophrène le vit vraiment, sans savoir au début s’il s’agit d’une réalité. Il ne peut plus faire confiance à ce qu’il voit ou ce qu’il entend, pouvant aller jusqu’à se scarifier pour confirmer son existence et la réalité dans cette dernière. Mais alors comment expliquer ça à son entourage, notamment familial ? Comment faire comprendre la maladie quand on la découvre en même temps que vos proches ? La réponse est dans la question, personne ne la comprend. De plus, lorsqu’elle se déclenche à l’adolescence, on serait tenté d’associer ces symptômes à un mal propre à cette période. L’incompréhension amène souvent une certaine hostilité parce que le comportement apparaît comme illogique et capricieux. Seulement il faut se rappeler que même si vous captiez dans quelle dimension il se trouve, encore faudrait-il parler le même langage.

 

Le plus fascinant (oui c’est malsain dit comme ça, mais vous allez comprendre) avec cette nouvelle réalité qu’il appréhende, c’est l’influence de la sensibilité émotionnelle. Ou d’absence de cette dernière. Un peu des deux en fait. L’apathie va devenir partie intégrante dans l’appréhension des situations, mais elle va avec une perception différenciée des situations. Pour vous expliquer un peu, l’annonce de la mort d’un proche d’un ami à nous l’avait à peine effleurée, il y avait accordé un battement de cils au grand maximum, tandis qu’il se retrouvait à avoir des élans d’amitié et de douceur qu’on a normalement à 4h et 4 grammes. Dans le même temps, il s’est mis à développer une sensibilité artistique beaucoup plus aiguë, accordant plus de précision à ses analyses, creusant plus loin même dans ce que lui produisait. Pour un patient atteint d’une maladie mentale, l’art représente le meilleur moyen d’expression car il offre une porte d’entrée à un univers mental difficile d’accès en temps normal. Lors de ses crises, il lui est arrivé de nous mentionner ce qu’il entrevoyait, expliquant qu’il « avait joué aux échecs avec le diable » (spoil : il a perdu et inchallah y a pas match retour). Au quotidien, et plus intensément pendant ses crises, l’attribution des causes, des effets et des conséquences est totalement désordonnée, notamment concernant la cause de la maladie. Parfois, il attribuait ses dérives comportementales à son traitement-même, une injection une fois par mois, estimant qu’il déformait sa perception. Le traitement neuroleptique a des effets secondaires mais il s’agit plus de prise de poids ou de « léguminalisation » du cerveau, il n’influe pas sur la perception à proprement parler, contrairement aux drogues en général, comme notre vieille Marie-Jeanne.

J’ai tenté d’être exhaustif mais il y aurait encore d’autres choses à dire. Sachez juste que la camisole ne fait pas le moine, et qu’il existe un large spectre de types de schizophrénies, presque autant que de schizophrènes. Par exemple, dernièrement, j’ai rencontré un jeune musulman, qui était devenu du jour au lendemain catholique et qui répandait le message de Jésus avec la ferveur d’un missionnaire colonial. Dans le cas de mon jeune ami, grâce à son traitement, la maladie se stabilise lentement et après 2 séjour à l’HP, il a admis être dans une « matrice «  ou dans une « werse » (tmtc et si tmtc pas, ouvre un street-larousse). Mais il s’agit d’un combat du quotidien, et chaque bataille gagnée ne signifie pas une victoire à la guerre, car les acquis peuvent vite se perdre. Le combat est plus qu’ardu car vous avez pu le remarquer mais on ne sait que tchii de la maladie. Absence de campagnes d’informations, insuffisance des professeurs de psychiatrie en études de médecine, champ d’études tardivement développés en France, mésinformation par les médias qui se réfèrent à la maladie pour parler de purs psychopathes, …La fakenewserie n’est jamais finie malheureusement. Repérer les symptômes devient difficile pour tout le monde, équipe éducative et corps médical comme famille. Donc le peu de conseils que j’ai à vous donner, ce serait de toujours rester attentif, de mobiliser la personne qui en est atteinte, c’est-à-dire de la pousser à parler, à se confier et à lui montrer qu’elle peut vivre malgré tout et malgré les efforts titanesques que ça va lui coûter. Faites en sorte de minimiser au maximum sa consommation de drogues si elle en a une car vous ne pourrez pas totalement l’empêcher. Pour plus de détails, je vous conseille un émission radio de RFI « Priorité santé » du 2 juillet 2018,, de près de 40 minutes, où se mêlent représentant d’associations de parents d’enfants schizophrènes, et des professeurs en psychiatrie. Ah oui, ça et Warning au niveau du cannabis, votre cerveau c’est pas un jouet et vos neurones sont en édition limitée, donc régulez votre consommation et soyez conscients des risques à chaque latte. Mais faites quand même tourner, plus on est de fous, plus on rit.

* elle ne lira sans doute jamais cet article, mais je place quand même une dédicace à cette amie qui nous a ouvert les yeux , et qui a joué les gardes fous pour ce monsieur. Elle a été la seule à l’accompagner à chaque HP, et à réellement le soutenir quand tous les autres ont fui, alors mention bsahtek à elle. Applaudissez vous aussi d’ailleurs, bande d’ingrats.

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