La vie pour l’info, l’info pour la vie

Au service de l’information, les grands reporters jouent un rôle clé dans notre société. Ils couvrent les conflits, parcourent les points « chauds » de la planète, quitte à s’exposer au danger. Quatre d’entre eux, Alain Louyot, Maria Malagardis, Yann Merlin et Philippe Rochot ont accepté de livrer aux lecteurs du Grand Pari leur témoignage. Retour sur des parcours de vie hors des sentiers battus.

Le journalisme : pourquoi ?                 

Le reportage est une façon, pour le photojournaliste Yann Merlin, d’apporter un regard subjectif sur le monde et de transmettre de vraies informations. C’est pour lui un moyen de briser les idées reçues de notre société à l’égard de ce qui se passe à l’international. Philippe Rochot est quant à lui un passionné de la première heure. A l’ESJ durant la guerre du Vietnam, le métier de reporter le fascine déjà. Il se spécialisera plus tard dans les conflits du Moyen-Orient et deviendra grand reporter pour France 2. Mai 1968 a été un événement clé pour Alain Louyot, ancien grand reporter au Point, rédacteur en chef à l’Express et directeur de rédaction au magazine l’Expansion. Son envie de se lancer dans le monde du journalisme date de cette période : il se plaisait, en tant qu’étudiant, à assister aux manifestations, à les expliquer et à interviewer les protagonistes. Lorsqu’on lui pose la question, Maria Malagardis, grande reporter à Libération passée par Sciences Po Paris, ne sait pas dire d’où vient ce virus du journalisme. Probablement une vocation, quelque chose au fond d’elle qui l’a poussée à devenir la grande reporter qu’elle est devenue aujourd’hui.

Qui a dit « risqué » ?

Alain Louyot avoue que pour lui, la curiosité a pris le dessus sur la détection et la conscience des risques. Il semblerait que l’on ne distingue pas toujours le risque, peut-être parce que l’on y est moins confronté au départ. Maria Malagardis explique que, lorsque l’on est immergé dans un conflit, on ne prend pas systématiquement la mesure du danger. Le Génocide du Rwanda est l’un des premiers événements qu’elle a couvert dans sa carrière de journaliste, en 1994. Elle ne savait pas vraiment à quoi s’attendre et s’est retrouvée face à l’atrocité d’un conflit interne dont elle qualifie toujours la violence, 24 ans plus tard, « d’énormissime ».

« La peur n’arrête pas »

Après avoir été pris en otage pendant 105 jours à Beyrouth en 1986, Phillipe Rochot se rend en Allemagne pour 5 ans et couvre notamment la chute du mur de Berlin pour France 2. En reportage dans des contrées plus calmes et correspondant en Chine, il a très vite envie de repartir dans les pays qu’il affectionne malgré son vécu ; le Liban, l’Afghanistan, la Syrie, l’Irak. Il y a un attachement fort avec les populations rencontrées sur le terrain et la richesse de chaque culture. La passion du métier l’emporte sur la peur.

Cependant, la peur à affronter en tant que telle est inévitable, et Maria Malagardis l’assume. Elle réussit à domestiquer cette peur, qui la met en alerte mais ne l’empêche pas de se lancer pour autant. Cela l’aide à mesurer le danger, et joue le rôle d’une sonnette d’alarme en elle. Quand elle la ressent, elle sait qu’elle doit prendre ses précautions et cela lui a parfois sauvé la vie. Avoir conscience du danger, ressentir la peur en soi et y aller, voilà le vrai courage selon elle.

Limites, précautions et incertitude

Toujours selon elle, une rédaction n’a pas systématiquement conscience du danger qui attend ses reporters dans les zones ou ceux-ci sont envoyés.  Il y a parfois une sorte de banalisation des destinations et de la dimension que peut prendre un tel voyage ; « Hop ! Toi, tu vas ce soir au Soudan, tu reviendras la semaine prochaine ». Elle cite son voyage en Centrafrique en 2014 et avoue s’être sentie un peu perdue au milieu de tant de violence, dans une atmosphère pesante, des armes partout et des balles qui la frôlent.

Yann Merlin explique qu’il y a encore de nos jours des reporters qui disparaissent dans des situations qui ne sont pas claires. Il évoque des journalistes disparus au Mali dans des circonstances troubles car ils enquêtaient sur des sujets sensibles. Lui-même a été menacé lors d’un reportage au Soudan. Pour être au plus près des conflits et de la population, il faut impérativement nouer des contacts, parfois même infiltrer un milieu. Mais ces individus ne sont pas toujours fiables ou voient les reporters comme des opposants. En Afrique, lors des conflits, les milices sont très présentes ainsi que d’autres organisations armées. C’est pourquoi il arrive parfois que des reporters tombent dans des guet-apens et que cela leur soit fatal. La plupart d’entre eux a perdu des collègues ou des proches dans un drame lié à cette profession.

Philipe Rochot ajoute qu’il est indispensable de faire partie d’un des camps lors d’un conflit, par exemple si l’on couvre le conflit Israélo-Palestinien à Gaza, il faut choisir d’aller soit avec l’armée Israélienne soit avec le Hamas ou d’autres organisations palestiniennes. Cela pour bénéficier d’une protection, ne pas être seul, même si on n’est pas d’accord avec eux ; c’est une pure question de sécurité. Cela permet également d’accéder à des zones stratégiques et militaires où l’on ne pourrait pas se rendre seul, comme les ruines de Mossoul. Les fixeurs, des journalistes locaux ou enseignants parlant la langue du pays, sont essentiels en ce qu’ils aident les journalistes à entrer en contact avec les populations locales.  Il faut aussi s’assurer si l’on sera bien pris en charge et, s’il faut un visa, que celui-ci soit facile à obtenir. Le reporter évoque également l’encadrement à l’arrivée dans certains pays en conflit, qui est un frein à l’objectivité, car on ne montre au journaliste dans bien des cas que ce que l’on veut bien lui dévoiler et il est souvent surveillé en permanence.

Trouver l’équilibre entre montrer le vrai et respecter l’humain

Phillipe Rochot insiste sur la notion de respect de l’être humain : on ne peut pas publier n’importe quoi sous prétexte que c’est la vérité et qu’il faut la transmettre. De plus, selon lui, les combattants cachent souvent aux journalistes les actes barbares commis envers l’ennemi, et inversement. Alain Louyot parle pour sa part d’une forme d’honnêteté que doit adopter le journaliste vis-à-vis de ses lecteurs et de ce qu’il vit. Toutefois, il explique qu’il relève aussi du respect de passer sous silence, par exemple, les détails sur les conditions de détention de reporters ayant subi la torture, par respect envers leurs familles. Chaque reporter a sa conscience. Yann Merlin aime à capturer des images issues du réel, quitte à ce qu’elles soient un peu dures ou choquantes, tant qu’elles apportent une dimension constructive à son travail et au sujet qui est traité. Maria Malagardis raconte que, grâce à son expérience, sa rédaction lui laisse une grande liberté quant au traitement de l’information.

Concernant la neutralité des écrits d’un reporter par rapport au conflit qu’il couvre, Philippe Rochot rappelle qu’il est important de prendre en compte les avis opposés. De l’avis de plusieurs reporters, on éprouve souvent de l’empathie pour le camp qu’on a intégré. Et il arrive régulièrement qu’on ressente la même chose pour le camp adverse la semaine suivante.

« Sortez-nous de là, écrivez sur ce qu’on vit »

D’après Alain Louyot, les gens sont la plupart du temps accueillants vis-à-vis des reporters. Ils les voient comme un renfort, une aide précieuse, une présence rassurante. Nombreux sont ceux qui sollicitent les journalistes pour qu’ils témoignent de l’horreur qu’ils voient afin de la montrer au reste du monde. Les gens veulent se sentir moins isolés, mais il y a aussi ce désir de faire connaitre aux autres les drames que subit leur pays.  Phillipe Rochot, lui aussi, dit que les populations ont à cœur que l’on comprenne leurs problèmes, mais elles peuvent aussi se montrer méfiantes, ou regretter qu’on leur amène des journalistes et non pas des armes… Yann Merlin et Alain Louyot se rejoignent sur le fait qu’il y a un sentiment d’abandon des populations à leur sort lorsqu’en tant que reporter, on quitte le territoire en conflit après sa mission et qu’on prend l’avion pour regagner son pays calme. On a la sensation coupable de fuir les difficultés. Maria Malagardis évoque le fait que les journalistes occidentaux se fassent rapidement repérer par toutes les organisations locales par leur couleur de peau.

« Moins bien traités qu’avant »

A l’unanimité, les conditions de travail sont jugées en nette dégradation depuis plusieurs décennies. Le rapport de la société à l’information n’est plus le même qu’auparavant dans un contexte de mondialisation de l’information et de mutation digitale. Le budget alloué par les agences et les rédactions aux reporters se voit fortement réduit ; pourtant les missions ne sont pas moins difficiles, au contraire. Les journalistes n’ont plus assez de temps pour réaliser leurs taches : cela complique aussi leur mission. Il faut également prendre en compte une importante évolution des mesures de sécurité inhérentes aux zones de conflits – Il y a des zones en Afrique, comme le Sahel ou le nord du Mali, qui sont aujourd’hui absolument interdites à la presse. Les journalistes y sont de nos jours considérés comme des cibles et risquent la prise d’otage ou l’exécution. Maria Malagardis, qui s’est rendue plusieurs fois dans ces endroits, dit ne plus se sentir capable d’y retourner.

Marqués à vie

Chacun est marqué par son histoire et ses expériences particulières. Toutes sont enrichissantes malgré la violence qui les caractérise, mais des années après, le traumatisme est encore présent. Pour Alain Louyot, c’est l’endoctrinement des enfants, traités comme des soldats durant les guerres civiles, qui l’a profondément choqué lorsqu’il était en Afghanistan, en Ouganda et au Mozambique. Philippe Rochot se remémore son reportage en Afghanistan sous l’occupation soviétique, en 1981, et ses 500 kilomètres de marche parcourus avec son caméraman depuis le Pakistan, car l’Union Soviétique ne délivrait pas de visa. Yann Merlin a aussi vécu beaucoup d’expériences fortes et compliquées à gérer, tant matériellement que moralement. Son implication pour la cause migratoire et les risques qu’il a pris pour suivre les migrants tout au long de leur chemin, de l’Aquarius au large des côtes Libyennes à Porte de la Chapelle en passant par Lampedusa, témoignent de son engagement dans le métier. Il met également en évidence la dimension psychologique du métier et les conséquences d’une exposition permanente aux conflits sur l’état moral. Il faut être capable de supporter la souffrance des autres et de la comprendre tout en se protégeant tant bien que mal. Le génocide rwandais, auquel Maria Malagardis a assisté, a affecté sa vie à jamais. Elle confie ne pas penser être capable de s’en défaire un jour : c’est comme un fantôme qui resurgit lorsqu’elle essaye de passer outre, et ce malgré les années qui passent.  Une chose est sûre : Tous ont acquis une immense ouverture d’esprit au gré de leur parcours. L’information a un prix : celui de l’engagement et du risque pris par des professionnels. Sachons l’apprécier à sa juste valeur.

 

Valentine Stemmelin

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :