L’arme nucléaire, arme de dissuasion massive ?

Le souvenir de Nagazaki et Hiroshima a créé le concept de dissuasion nucléaire en tant que capacité à empêcher l’ennemi de perpétrer une agression sans user de moyens coercitifs. Pour autant, face à l’impuissance de l’arme nucléaire contre les agressions terroristes et la remise en cause croissante de cette arme par une partie de l’opinion publique, c’est son caractère dissuasif qui est aujourd’hui remis en cause.

A puissances massives, guerre interdites.

Premier témoin de l’effectivité de la dissuasion de l’arme nucléaire : l’histoire récente. Depuis 1945, le monde s’est trouvé exempt de tout conflit majeur et direct entre grandes puissances nucléaires. Comme le souligne Philippe WODKA-GALLIEN, pour les dirigeants nucléaires, « la guerre est interdite, le risque de l’escalade incontrôlée conduisant au « démocide » étant trop grand »1.

Si cela n’empêche pas la confrontation de ces mêmes grandes puissances sur d’autres terrains que le leur, qu’il s’agisse de théâtres d’opération que l’on pourrait qualifier de « traditionnels » comment récemment la Syrie, de cyberguerre ou de guerre économique, force est de constater que l’expression de la puissance des acteurs nucléaires est désormais complètement modifiée.

Agression concrète sur le sol national, attaque des bases militaires à l’étranger ou même menaces d’actions militaires sont autant d’usages qui ont disparu dans les relations entretenues par les grandes puissances nucléaires, tant du fait de la destruction mutuelle assurée (MAD) en cas d’éclatement d’un conflit nucléaire que par le caractère irrationnellement terrorisant de l’arme atomique qui lui confère son caractère hautement dissuasif.

Attractivité massive pour dissuasion massive

La prolifération nucléaire est une autre preuve de cette effectivité du caractère hautement dissuasif de l’arme atomique. Outre la prolifération des armes en tant que telles, les dernières années ont été marqué par la multiplication de programmes nucléaires menés par des Etats et ce malgré l’édification du TNP en véritable norme internationale de promotion de la non-prolifération (même s’il serait malhonnête de remettre en cause le succès du TNP du seul fait de ces exemples finalement assez peu nombreux). Inde (en 2012 avec le missile Agni-V), Corée du Nord (avec les exemples de 2006, 2009 et 2013), Pakistan (en 2014 avec le missile Shaheen III), Israël, Iran, sont
autant d’acteurs réfractaires à la norme internationale qui démontrent en cela l’attractivité de l’arme nucléaire.

Ainsi, la possession de l’arme atomique apparaît bien comme un enjeu de puissance en ce sens que la dissuasion produite est d’autant plus stratégique qu’elle va au-delà d’une simple protection de contestations frontalières. Elle est une des protections les plus efficaces des acteurs contre les coalitions hostiles et un moyen efficace d’instaurer un statut de puissance régionale. Le programme nucléaire israélien répond ainsi en partie à ce besoin de palier à son isolement régional et au syndrome d’encerclement que l’Etat hébreu peut développer, bien que cela ne le prémunisse aucunement d’attaques non conventionnelles et de subir les conséquences de la guerre hybride menée par ses voisins hostiles. La dissuasion nucléaire est également un moyen efficace de contrer l’isolement diplomatique, avec pour cas le plus manifeste les essais nucléaires de la Corée du Nord. C’est par ailleurs un des meilleurs moyens de se prémunir contre le désengagement de ses alliés, ce qui explique le refus catégorique des autorités Françaises de s’en remettre à la protection américaine comme nombre de pays de l’OTAN.

La possession de l’arme nucléaire reste enfin un moyen incontestable d’être considéré comme un interlocuteur sérieux sur la scène internationale, du fait de l’incarnation régalienne du pouvoir nucléaire. C’est dans cette logique que s’intégrait par exemple la rencontre d’Oussama Ben Laden avec deux experts nucléaires pakistanais en 20012 mais surtout sa déclaration de 1998 intitulée « La bombe nucléaire de l’Islam » qui appelait les musulmans à se doter « d’une force nucléaire destinée à effrayer tous les ennemis de Dieu emmenés par l’alliance sioniste-chrétienne »3.

Ainsi, malgré la signature du Traité de Non Prolifération (TNP), nombre d’Etats ne renoncent pas à l’arme atomique. Il ne faut ainsi pas négliger la prolifération de la présence d’armes de puissances nucléaires hors de leur territoire sur le sol de leurs alliés. L’Alliance Atlantique est sans doute à cet égard le cas le plus éloquent. Ainsi, la Belgique, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l’Italie et la Turquie abritent tous des bombes de type B-61 stockées dans des dépôts placés sous responsabilité américaine et dont le contrôle dépend de la Maison Blanche.

Masse protéiforme, dissuasion crédible

Au-delà de cette force de terreur inspirée par l’arme nucléaire et qui fonde son caractère dissuasif, c’est aussi son caractère protéiforme qui constitue la force majeure de son effectivité. En effet, dans une société où le « zéro mort » est devenu exigible lorsque les grandes puissances mènent des opérations extérieures, réfutant par là-même la « mort comme hypothèse de travail » 4 qui incombe aux militaires, dans un monde « ensauvagé » 5 mais qui répugne de plus en plus la violence guerrière lorsqu’elle est sur son sol et qu’elle s’immisce dans le quotidien, mais également dans le cadre d’un système international qui appelle à plus de légitimité et de légalité dans les engagements militaires, la dissuasion doit plus que jamais apparaître proportionnée.

« Le sous-marin nucléaire joue un rôle majeur dans la dissuasion nucléaire: symbole de l’invulnérabilité de la puissance nucléaire, il est indétectable et demeure opérationnel même en cas de destruction totale de la nation dont il dépend. »

De fait, la capacité de diversification de la dissuasion nucléaire pour mieux adapter les dommages possibles la rend d’autant plus crédible et assez bien adaptée aux exigences morales du monde contemporain. Ainsi, sa déclinaison en une composante terrestre (sol-sol), une composante aéroportée (missile air-sol), une composante océanique (missile balistique mer-sol) permet de développer toute une gamme de précision et de moyens de mis en œuvre qui assure la crédibilité de la menace. Dans ce cadre, le sous-marin nucléaire joue un rôle majeur, en ce sens qu’il est le symbole de l’invulnérabilité de la puissance nucléaire, puisqu’étant indétectable, il demeure opérationnel et la riposte nucléaire toujours envisageable, même en cas de destruction (nucléaire par exemple) de toute la nation dont il dépend. Par ailleurs, telle diversification répond aussi aux exigences financières, puisqu’elle permet une modulation des coûts (comme le permettent par exemple les missiles M51, moins précis mais moins coûteux que les missiles M5), ce qui participe à la crédibilité de la menace, puisqu’il faut encore que la puissance persuade l’attaquant qu’il a les moyens d’infliger des dommages inattaquables. La diversité des formes de la dissuasion nucléaire permet donc de trouver un bon équilibre entre coût et crédibilité, alors que la dissuasion nucléaire représente en France 20 % du budget d’équipement des forces armées, soit 10 % du budget de la Défense 6.

« Le cyberespace 7, la guerre économique, l’espace, la défense antimissiles, les armes chimiques sont autant de nouvelles problématiques où la dissuasion fait son entrée sans que le nucléaire n’y apporte une réponse satisfaisante.

Dissuasions en masse

Néanmoins, pour garantir l’effectivité de la dissuasion nucléaire, il convient d’ouvrir la dissuasion à d’autres champs. En effet, le cyberespace 7, la guerre économique, l’espace, la défense antimissiles, les armes chimiques… sont autant de nouvelles problématiques où la dissuasion fait son entrée sans que le nucléaire n’y apporte une réponse satisfaisante. Si l’on considère qu’il existe une dissuasion douce (soft deterrence) et une dissuasion dure (hard deterrence) 8, on pourrait arguer que l’effectivité de la seconde (la dissuasion nucléaire) n’est rendue possible que par la crédibilité de la première, ce qui implique nécessairement de ne pas envisager la dissuasion que par le prisme du nucléaire et de repenser les doctrines de dissuasion pour garantir les spécificités de sa face nucléaire et de fait son effectivité, tout en s’assurant que la dissuasion contemporaine répond aux impératifs de visibilité (d’où l’importance des narratifs des Etats, notamment sur les budgets militaires alloué au développement, à la maintenance et à la recherche dans le domaine nucléaire), de crédibilité, de gradation et de proportionnalité que semble imposer le système international d’aujourd’hui. De même, comme le souligne Jean-Luc MONTIGNAC : « Il nous faut ajouter aux réflexions sur les dommages inacceptables que nous devons être en mesure de faire subir à l’autre, celles sur les dommages que nous sommes en mesure de subir, i.e. sur nos niveaux de résilience »9.

La dissuasion nucléaire est ainsi bien une dissuasion de masse et elle semble engagée à le demeurer, mais sa crédibilité repose sur une bonne compréhension de ce qui lui permet de jouir d’un tel statut, mais également sur une modernisation de la conception de la dissuasion et une réévaluation de notre capacité de résilience. C’est d’autant plus nécessaire que l’une des faiblesses majeures de la dissuasion nucléaire réside en son impuissance face à l’agression terroriste, du fait de sa nécessité de cibler un Etat. Il est donc plus nécessaire de repenser la dissuasion afin de répondre aux nouveaux agresseurs du monde contemporains.

Salomé Petremand

SOURCES ET RENVOIS:

4. GOYA Michel, Sous le Feu, Tallandier, 2014
3. BERGEN Peter, The Osama Ben Laden I Know, New York, Free Press, 2006
5. DELPECH Thérèse, L’ensauvagement du monde, le retour à la barbarie au XXIème siècle, Grasset, 2005
9. MONTIGNAC Jean-Luc, « Penser la dissuasion en 2020 ? », Les Champs de Mars, No. 25, 2013
6. TERTRAIS Bruno, La France et la dissuasion nucléaire : concept, moyens, avenir, La
Documentation Française, 2017
2. TERTRAIS Bruno, Le Marché Noir de la Bombe, enquête sur la prolifération nucléaire, Buchet Chastel, 2009
7. TAILLAT Stéphane, « L’impact du numérique sur les relations stratégiques internationales », Stratégique, No. 117, 2017
1. WODKA-GALLIEN Philippe, Guerre Froide Episode II ? Dissuasion et diplomatie à l’épreuve, Lavauzelle, 2016
8. ZAGARE Frank C., KILGOUR Marc. D., “Asymmetric Deterrence”, International Studies
Quarterly, Vol. 37, No. 1, 1993

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