« Beurettes, Blacks, Chinoises » : Eh oui, vos recherches sur Pornhub héritent du colonialisme

 En 2016, le terme « beurette de cité » a fait une entrée remarquée dans le classement des recherches Pornhub françaises. Le site pornographique le plus visité au monde met le doigt sur un malaise français : les représentations hyper sexualisées des femmes racisées dans l’imaginaire collectif. Et cela ne date pas d’hier.  

            Ces clichés allouées aux femmes d’origine arabe, subsaharienne ou asiatique trouvent leurs origines au temps des premières explorations coloniales. Toutes menées par des hommes, ces derniers y décrivent bien souvent une population différente physiquement mais surtout dans leurs mœurs. En Europe, de par leurs écrits et récits de voyage se développe un imaginaire lointain, qu’Edward Saïd nommera Orientalisme. Tout un imaginaire dominé par une vision masculine et où les stéréotypes règnent se diffuse en Europe. Selon Malek Bouhayia, le Code de l’Indigénat, appliqué à partir de 1875 accentue ce recours aux stéréotypes : «dès lors, la connaissance de l’Autre ne pouvait se faire que sur la base des préjugés largement diffusés et des représentations durablement confortées par les différents discours scientifiques et artistiques qui ont trouvé dans les colonies un formidable terrain d’investigation et de déploiement des fantasmes métropolitains ». La décadence et la déviance y sont décrites comme générales. Cependant, plus que les hommes, les femmes des colonies se sont vues accoler des étiquettes relatives aux us et coutumes de leurs communautés. Les Maghrébins seraient adeptes de la sodomie et bestiaux ; tout un cliché se construit autour des harems et des hammams. Les femmes arabes sont décrites comme maltraitées, emprisonnées et soumises aux hommes indigènes de par le voile qui les cache.  Restera l’idée qu’il faut les affranchir d’eux.

Les colonies d’Afrique subsaharienne ont tout autant d’étiquettes, comme celle de la polygamie, ou encore des danses tribales qu’on dit sensuelles. Flaubert, à la rubrique « Négresse » de son Dictionnaire des idées reçues, note : « Les négresses sont plus chaudes que les blanches. ». Noirceur, féminité et luxure : douée pour la chose, la femme noire aurait un appétit sexuel sans limite et moins de complexes que les femmes Européennes. Contrairement à la femme arabe, aucune convention sociale ne serait venue contenir son désir. Flaubert dit encore : « En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus de la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre ». Toujours affiliée à la nature, la femme Noire est sauvage, sensuelle, et si de plus elle est belle, l’homme Blanc est excusé, comme l’explique Yann Le Bihan dans son essai L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire. Dans « belle », comprenez proches des canons de beauté caucasiens, et donc avec des traits fins, et pas négroïdes. A tout cela s’ajoute l’idée de la soumission, de par sa condition d’esclave : peu étaient en mesure de se refuser.

Au racisme s’ajoute alors le patriarcat. Dans les deux cas résidaient l’idée que ces communautés reposaient sur une absence de valeurs, et que les Européens de l’époque se devaient de leur en apporter. Selon Simon Katzenellenbogen, auteur de Femme et racisme dans les colonies européennes, « la Compagnie des Indes Orientales encouragea ses employés à épouser des femmes indiennes et à se mettre au courant d’une culture indienne alors très valorisée », dans le but de créer un pont alors que l’arrivée des Anglais dans la région était encore toute récente. Sans aller aussi loin que les Anglais qui institutionnalisèrent le mariage interracial (tant que le couple ne revenait pas au Royaume-Uni), la Compagnie des Indes Orientales hollandaise poussa ses employés à avoir des liaisons avec les femmes indigènes et s’établir en Indonésie. Les femmes du vieux continent, elles, sont saines et sauves puisque déjà sous contrôle. Justement : on les incite à partir dans les colonies se marier avec des français, des anglais, des hollandais, pour endiguer le phénomène du métissage qui croît aux 18e et 19e siècles. Les femmes étaient un élément-clé : les dominer, c’est dominer toute une société. Soit pour les libérer de la chape de plomb pesant sur leur sexualité, les émanciper, soit pour contenir leurs ardeurs – ou en profiter. Emerge alors une double domination, coloniale et masculine.

« Autrefois à Colomb-Béchar,

J’avais plein de serviteurs noirs

Et quatre filles dans mon lit,

Au temps béni des colonies. » Michel SARDOU

« J’avais plein de serviteurs noirs Et quatre filles dans mon lit, Au temps béni des colonies » chantait Michel Sardou en 1976. Depuis une dizaine d’années, la France n’a plus de colonies. Les populations blanches, noires, arabes et asiatiques  vivent en France, métropolitaine ou d’Outre-mer, et sont supposément égales.  Mais il est bien connu que les mentalités ne se changent pas d’un jour à l’autre. Sardou, avec Le temps des colonies, est un bon exemple de ces imaginaires qui perdurent, et même évoluent.

En 2018, on ne dit donc plus « femme indigène », mais « beurette », « niafou », ou « chinoise ». Toujours pour désigner ces femmes de couleur, le blanc étant le neutre, et toujours avec les mêmes stéréotypes sous l’étiquette. En 2018, ce sont des clichés, et des catégories pornographiques. Dans l’industrie du X, on joue totalement sur les clichés subsistant depuis la colonisation.

En tapant « beurette » sur Google, sur des pages et des pages, on ne trouve que des liens vers des vidéos érotiques, comme le dénonçait déjà en 2007 Fatima Ait Bounoua. Professeure dans un collège de banlieue parisienne, elle avait rédigé une tribune chez Libération dénonçant l’abondance de ce type de représentations de la femme maghrébine en France. « Pour la jeune femme d’origine maghrébine s’ajoute une dimension supplémentaire, toujours présente d’une façon implicite ou non: la transgression de l’interdit religieux. C’est cette transgression qui est mise en scène pour susciter désir et excitation. Ainsi de jeunes femmes voilées se font «baiser» avec comme sous-titre: «Leila n’est pas si coincée». Pour avoir le rôle, il suffit d’être brune et bronzée, et de se renommer Fatima ou Safia. Présentée comme pieuse, chaste et introvertie sous son voile, tout le scénario se base sur sa dépravation quand elle découvre ‘enfin’ le sexe avec un homme blanc. Et c’est une tendance

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Figure 1: Les termes les plus recherchés sur Pornhub en 2016

Figure 2: Les termes les plus recherchés sur Pornhub en 2017, France

qui ne fait qu’augmenter en France. Chaque année, le site Pornhub publie son rapport mondial sur la pornographie. Déjà, en 2016, le terme « beurette » était 11e des recherches, avec devant lui le terme  « arab ».   Mais le plus saisissant est l’entrée de « beurette de cité » dans le top, avec une progression de 322%. En 2017, la tendance se confirme avec l’avancée de « beurette » à la 4e place, tandis que « beurette française » progresse de 89%.  Beurette, à l’origine, vient de l’expression “Marche des Beurs”, datant de 1983. Dans l’industrie du X, les femmes maghrébines sont alors vues, comme au temps des colonies, comme soumises dans la vie et donc sexuellement. Là encore, il y a une obsession pour ce qui se passe sous le voile, voire pour le voile qu’il faut lui retirer. « Mais à la vraie émancipation qui serait sociale et intellectuelle, les sites substituent une émancipation factice qui n’est qu’une pseudo-libération sexuelle, comme le signalent les titres évocateurs des sites : «Beurette rebelle», «Beurette insoumise» écrit Fatima Ait Bounoua. Avec “ beurette de cité”  le cliché atteint son paroxysme : on y ajoute tout l’imaginaire des banlieues, des faits divers de viols collectifs et de tournantes.

Phénomène plus discret mais tout aussi problématique, le terme “niafou”, ou plus simplement “black” (qui traduit un malaise avec le mot “Noir”), désignent eux un certain archétype de la femme Noire. Tout comme chez les “beurettes”, le premier terme qualifie ces jeunes femmes nées de parents africains, mais ayant grandi en France. Elles souffrent tout autant de clichés, qui ne se basent plus sur l’interdit religieux mais sur l’appétit sexuel, ou qui souvent, remettent en question leur féminité. Cela oscille entre leurs formes, le caractère volcanique, une sexualité plus débridée, et pour les hommes, moins culpabilisante. Pour Amandine Gay, “ Comme la dépression et l’homosexualité, la “misogynoir” est dans les communautés noires un tabou que je brise avec le documentaire. Les femmes noires sont fantasmées par les hommes blancs et rejetées par les hommes noirs qui les traitent de niafou, de femmes vulgaires”, dit la réalisatrice du film Ouvrir la Voix. Elle y interroge des femmes noires sur leur rapport à leur couleur de peau. La misogynoir, c’est un comportement souvent masculin rabaissant les femmes noires par des biais sexistes, raciste et coloriste (sur la teinte de leur peau). Ce sont principalement les hommes Noirs qui l’appliquent, au travers de l’utilisation du mot « noirte » par exemple. Une femme maghrébine, elle, risque d’être surnommée « beurette à khel » (« beurette à noirs ») par sa communauté. Là encore, des relents de contrôle  patriarcal s’imposent. « Donc, on ne gagne jamais ! Comme l’expliquait le psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon dans “Peau noire, masques blancs”, « cela a des conséquences sur l’estime de soi et l’intimité. »

Les femmes d’origine asiatique ne sont pas en reste. Des bordels de Saïgon, les colons ont ramené l’idée qu’elles étaient toutes de bonnes masseuses, douces et soumises. Communément appelées “Chinoises” alors même que l’Asie compte bien  plus de pays que cela, elles ont elles aussi le sentiment d’être interchangeables. Grace Ly, trente ans et bloggeuse d’origine Chinoise, veut en terminer avec cela. Sa websérie « ça reste entre nous » aborde des thèmes tels que  les tentatives de drague gênantes ou la relation de couple vis-à-vis des parents immigrés. Dans le premier épisode, quatre femmes prennent place dans un restaurant. « Là, je crois, autour de cette table, qu’on a toutes été abordées par un mec qui te dit « oh j’adore les Asiatiques ! ». Rires. « Généralement, ça part d’une bonne intention […] mais en fait, moi ce que j’entends c’est pas “je te trouve belle en tant qu’Asiatique”, c’est « vous êtes toutes belles, vous êtes toutes pareilles, interchangeables, toi y compris. Et en fait ça me renvoie cette image, où je suis pas moi unique, complexe, en constante évolution ; non, moi je suis un élément de cette image réductrice que lui a fantasmé dans son esprit. […] où je suis assignée à être docile, douce, une bonne mère, une bonne cuisinière parce qu’il aime manger, que je fais bien les massages et éventuellement les finitions si, tu vois, le prix correspond. » Quand une des femmes se demande d’où peuvent venir ces clichés, une autre intervenante évoque les geishas et le fait que les Occidentaux ont « cette image de la femme docile, au bon plaisir de l’homme ». Autour de la Yellow Fever (cette attraction ressentie le plus souvent par un homme non-asiatique pour les femmes asiatiques, ou plutôt ce qu’on s’imagine d’elles), les paroles se délient ces derniers mois.

Un problème remonte à la surface : celui des amalgames et des mauvaises représentations de la femme racisée en France. Hommes ou femmes, les acteurs Asiatiques peuvent se compter sur les doigts d’une main ; et comme pour les Africains, ils n’ont que rarement des rôles et scénarios ne prenant pas en compte leur couleur de peau. Ces dernières années, plusieurs voix se sont élevées dans la société pour médiatiser ce qui est un handicap pour elles. A Amandine Gay, Fatima Ait Bounoua ou Grace Ly s’ajoutent des collectifs comme Mwasi ou Lallab. Sur le site internet de ce dernier, on peut trouver un  recensement des rôles que tiennent les femmes racisées dans le cinéma français. La racaille de banlieue, qui faute d’être bonne à l’école, ne peut s’en sortir que par le trafic de drogues (voir Bande de filles de Céline Sciamma, encensé et pourtant cliché). L’Asiatique effacée ou fétichisée. La Maghrébine qui s’échappe de sa famille étouffante  grâce à son petit ami blanc. La femme de ménage, ou encore l’infirmière antillaise. Les incontournables “beurettes” et “niafous”, vulgaires, peu respectables et dans la séduction à outrance, qui n’hésitent pas à jouer de leurs charmes pour profiter des hommes. La mama africaine, son fort accent et son caractère tantôt jovial tantôt bien trempé. La maman maghrébine,  toujours aux fourneaux, effacée derrière son mari et qui traite ses fils comme des rois. Autant de films sur les banlieues réalisés, souvent,  par des hommes blancs provenant des classes sociales supérieures. Autant de clichés dont les comédiens voudraient se débarrasser, car on les choisit moins pour leur talent que pour remplir un rôle déjà prédéfini, et peu présent à l’écran. Seulement 1% des 500 films du box-office mondial ont pour personnage principal une femme de couleur. Soit seulement 6 sur les 500, d’après le collectif américain The Representation Project, dont 5 dessins animés Disney, et le film Sister Act. En France, au dernier Festival de Cannes, 16 actrices ont formés le collectif « Noire n’est pas mon métier ». Menées par Aïssa Maïga, féministe et inclusive, elles se sont unies pour mettre en lumière le manque de diversité dans le cinéma français. De quoi bousculer les habitudes.

Les clichés perdurent, comme le montre le compte Instagram femmesnoires_vs_datingapps. En bio : « Si toi aussi t’en as marre qu’on veuille te « tester » comme une attraction Space Mountain en 1975, tu peux aussi nous envoyer tes captures ou ton témoignage ». Parmi les captures d’écran, il y a une conversation avec un certain Marc, qui attaque par « camerounaise tu dois avoir un sacré cul ». Sur les réseaux sociaux, de plus en plus de témoignages sont visibles, comme pour exprimer un malaise général chez ces jeunes femmes qu’on réduit à leurs origines. Grace Ly le résume bien : « Il faut leur dire à ces mecs, je pense, que c’est pas une bonne approche de drague : c’est mort ! C’est fini quoi, on t’a catalogué fétichiste !»

Emmanuelle Mbama

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