Ordonnance « sur le fait des Eaux et Forêts » : la première mesure écologiste de France ?

En 1669 est promulguée l’ordonnance « sur le fait des Eaux et Forêts ». Ce texte, initiée par le ministre Colbert, vise à protéger les espaces sylvestres sur le territoire français et organise un système d’uniformisation de l’exploitation de ces espaces. De nombreux espaces verts naîtront ou se développeront suite à cette ordonnance, comme la forêt de Fontainebleau. Aux premiers abords, ce texte semble se rapprocher d’une politique écologique de protection du patrimoine. Louis XIV serait-il le premier écolo de l’histoire ? Il est aisé de constater que ses motivations sont bien différentes des résultats de l’opération.

Les « crises forestières » en France

Construction de bâtiments, de meubles, d’objets et surtout source d’énergie, le bois est un matériau très facile à travailler et à se procurer. Avant le développement d’autres matériaux au XIXe et XXe siècle, on comprend qu’il ait été une ressource fondamentale pour l’homme, menant à son utilisation quasi-omniprésente dans tous types d’activités.

Très rapidement, et même dans des régions très riches en ressources comme la France, qui possède un très fort taux de boisement (encore 29,7% du territoire aujourd’hui), l’état de la forêt préoccupe les souverains. Sa surexploitation débute très tôt : dès le XVe siècle, lorsque l’Europe se remet de la Grande Peste (disparition d’entre 30% et 50% de la population européenne en cinq ans, 1347-1352). Les campagnes sont recolonisées et défrichées : c’est la première crise forestière.

Plusieurs réglementations sont promulguées pour enrayer cette situation de plus en plus inquiétante. Alors que les coupes et le prélèvement de bois avaient déjà été limitées par Philippe VI en 1346, Charles V décide de réglementer les droits d’usage en 1376 : la réserve de 16 à 20 baliveaux à l’hectare est désormais obligatoire (cette règle est encore en vigueur). L’ordonnance royale de François 1er en 1515 vient renforcer cette législation et réglemente les coupes rases, qui sont limitées.

[Explications :

  • Les baliveaux sont de jeunes arbres dont on juge qu’ils pourront devenir de grands et robustes arbres. En les laissant pousser et en ne les coupant pas lorsqu’ils sont jeunes, ces arbres sont plus rentables à long terme. Ainsi, les ordonnances de 1376 puis de 1515 interdisent la coupe systématique des jeunes arbres et les laissent se développer.
  • Coupes rases : systématiques sur un espace, elles facilitent l’entretien d’une forêt mais peuvent altérer ses sols.]

Néanmoins, la situation forestière continue de se dégrader. Au XVIe siècle, la crise forestière recommence. La situation est catastrophique : les seigneurs se plaignent devant un nombre croissant de délits et de pillages de bois dans leur domaine, le bois de chauffe commence à manquer et un autre facteur vient s’ajouter à la situation

Louis XIV et la marine française

Lorsque Louis XIV est couronné en 1661, la France jouit d’une position dominante en Europe : forte production agricole et industrielle, croissance démographique élevée… Cette situation a néanmoins des points faibles qui vont pousser le roi à mener plusieurs guerres. D’abord, Paris est menacé au Nord par les territoires espagnols aux Pays-Bas. La ville est encerclée par l’Espagne, ses possessions et ses alliés à l’Est de la France. Ensuite, l’Angleterre et les Pays-Bas nouvellement indépendants menacent le commerce français vers le Nouveau-Monde et entament un blocus maritime des ports français.

Pour débloquer la situation, Colbert, en charge du secrétariat d’Etat de la Marine, décide de développer la flotte française. Son objectif est de concurrencer celles des Pays-Bas et de l’Angleterre pour permettre au commerce français de prospérer.

Il se place en héritier de la politique du cardinal de Richelieu, laquelle mêle grandeur politique et interventionnisme économique. Il estime que seul le commerce et ses échanges produisent la richesse d’un État.

Les Pays-Bas et l’Angleterre sont désignés comme principaux ennemis des intérêts français car ils dominent le commerce international de l’époque. Ils ont bâti leur richesse grâce au transport de marchandises des Indes et du Nouveau-Monde vers l’Europe faisant d’eux des « roulier des mers ». Selon l’historien Fernand Braudel, ils sont l’ « entrepôt et le banquier du monde ».

Toutefois, pour Colbert, la France ne doit pas s’enrichir de cette manière. Sa doctrine est la suivante.

Alors que les Pays-Bas se contentent de redistribuer des ressources, la France doit vendre ou échanger les surplus agricoles qu’elle produit. Pour s’imposer, elle doit instaurer un système protectionniste complet pour favoriser son commerce avec deux facteurs fondamentaux : l’importation de matières premières que la France ne produit pas et l’exportation de sa production agricole et de ses produits manufacturés. L’importation doit être minimisée et exercée par des marchands français, l’exportation favorisée afin d’augmenter les profits français.

Le développement de la flotte commerciale et militaire française est donc fondamental dans le projet de Colbert : les marchands français doivent être les plus compétitifs possibles et seront protégés par la marine de guerre.

Plusieurs enquêtes sont lancées dans les années 1660 pour cartographier le littoral français et construire un inventaire de ses infrastructures. L’organisation administrative de la marine est réformée et des commandes de matériaux sont faites à l’étranger afin de permettre à la marine de fonctionner même en cas de pénurie financière. Surtout, de nouveaux navires sont commandés.

En quelques années, la politique de Colbert mobilise toutes les forêts du royaume pour approvisionner les arsenaux navals. Un vaisseau de premier rang exige alors non moins de 2000 à 4000 troncs et une frégate environ un millier : chaque navire est une forêt flottante !

Les ressources de bois françaises s’épuisent rapidement et la restauration ou la construction de nouveaux navires est rendue de plus en plus compliquée. La contrainte navale s’ajoute à celles précédemment exposée. La pression sur les ressources de bois est de plus en plus importante.

Colbert, Contrôleur Général des Finances, qui deviendra Secrétaire d’Etat à la Marine après l’ordonnance de 1669

Colbert propose alors un projet au roi : reboiser le royaume et régler une fois pour toutes les problèmes d’approvisionnement en bois en France en organisant une politique à l’échelle du royaume.

Le projet est lancé et en 1669, l’ordonnance « sur le fait des Eaux et Forêts » est promulguée. Sa visée n’est en aucun cas écologique : il s’agit d’un outil d’ambition militaro-industriel pour régler le problème d’approvisionnement français en bois. Un contrôle est même instauré afin de permettre aux chênes « de vieillir pour la marine ».

Comment expliquer que les forêts crées par l’ordonnance existent encore aujourd’hui ? L’unique raison de leur création était pourtant l’utilisation de ce bois dans la marine ou l’industrie.

La disparation de l’utilisation du bois

Les durées de vie et de croissance des arbres répondent en partie à cette interrogation. Prenons l’exemple d’un chêne, bois très prisé pour la construction navale car résistant sur le long terme. Sa croissance est très lente et il peut vivre facilement jusqu’à 500 ans voire 1000 ans : le bois n’est donc utilisable qu’au bout de plusieurs dizaines voire centaines d’années. Le projet de Colbert est utile uniquement sur le très long terme : les arbres plantés vers 1670 ne sont pas utilisables avant 1770 ou plus.

Or, à cette époque, deux paramètres font progressivement disparaître l’utilisation du bois dans la marine et l’industrie : les forêts de Colbert ne seront jamais réellement rentables.

A peine la flotte construite, Louis XIV la perd,bilan : encore plus de besoins en bois

A la fin du XVIIIe, de nouvelles ressources sont utilisées dans l’industrie : le charbon, avec une combustion beaucoup plus lente et forte, va progressivement supplanter le bois. De plus, la taille des bateaux ne permet plus de satisfaire les besoins du commerce et des guerres : l’emploi du bois atteint ses limites. Les troncs de grande taille, dont la demande augmente avec la croissance des flottes mondiales, deviennent de plus en plus rares : les arbres n’ont plus le temps de pousser avant d’être utilisés. La marine va alors commencer à employer d’autres matériaux, comme du métal de l’acier puis de l’aluminium. La construction de navires en bois va progressivement disparaître jusqu’au début du XXème siècle…

Aujourd’hui, si peu de navires en bois subsistent, il nous reste un formidable héritage qui doit grandement à la marine : les forêts actuelles.

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