Rencontre avec René Frydman “Droits des femmes et humanitaire: une vie d’engagement”


Ce 21 novembre, c’est un réel partenariat associatif entre Les Rencontres et Solidarités qui a permis à de nombreux étudiants de découvrir en chair et en os le portrait de René Frydman.

Plus fan de Doc Gynéco que de Dr House ou Grey’s Anatomy, son engagement est dans la lignée de Veil, de Beauvoir et de tous ceux soucieux de la condition féminine et humaine. Le titre même de la conférence, Droits des femmes et humanitaire: une vie d’engagement, suffit à dresser le cadre de tous ses engagements. Médecin humanitaire et un des fondateurs de Médecins sans frontières, il est notamment connu pour avoir été membre 11 ans plus tard de l’équipe qui a permis la naissance du premier bébé éprouvette. C’est en prenant en main ses responsabilités qu’il intervient dans divers conflits armés et crises humanitaires: on peut rappeler l’assistance médicale qu’il a fournit aux Palestiniens lors du Septembre Noir dans les années 1970. En 2011 à Lyon, il devient avec son équipe et celle du professeur Munich le père du premier bébé double espoir: Umut-Tahla.

Militant assumé du droit des femmes à disposer de leur corps et membre de la commission nationale consultative des droits de l’homme, cette Rencontre a été l’occasion pour de nombreuses personnes de le découvrir.

https://www.ina.fr/video/PAC00008456/bebe-eprouvette-video.html

Tout parcours a un début. Dans les années 1970, quelques années seulement après les mouvements de 1968, il marque sa vie par un départ en Jordanie pour fournir une aide d’urgence aux Palestiniens. Militant de gauche, ses valeurs sont fondées sur un humanisme et un égalitarisme qui le pousse à s’engager activement dans cette cause. Dans un appel romantico-politique, un membre des Croissants Rouges appelait déjà à des étudiants de médecine parmi lesquels il se reconnaissait. En répondant de plein cœur à cet appel, il répond aussi aussi à une règle de la médecine qu’il défend honorablement. Le médecin est sourd et aveugle devant qui il soigne, ce qu’il est et ce qu’il a fait. Autrement dit, le casier judiciaire d’une criminelle de guerre, le camp d’un soldat en pleine bataille ou encore les actions passés d’un être humain ne justifient rien quant au soin auquel chacun doit avoir accès en situation critique.

Sa participation à la construction de Médecin sans frontière peut déjà faire parallèle avec l’existence de la Croix Rouge. Seulement, pour l’invité de cette soirée, deux critiques pouvaient être faite à l’époque envers l’organisation de la Croix-Rouge. La première cible est la bureaucratie trop pesante dans l’administration et les actions de chaque médecin. La seconde, qui rentre notamment en parfaite harmonie avec ses idéaux humanitaires, est l’absence d’ingérence humanitaire face à laquelle il ne peut fermer les yeux.

En ce sens, ce que défendra le cofondateur de Médecin sans frontières Bernard Kouchner  avec ardeur dans la fin des années 1980 constitue l’une des valeurs phares de n’importe quel engagement humanitaire: le droit naturel à la vie surplombe le droit positif d’un état, quel qu’il soit. D’où une indépendance nécessaire entre Médecin sans frontières et la Croix-Rouge, qui a permis entre autre à René Frydman d’intervenir au Nicaragua, déchiré à l’époque par le dictateur Somoza et les revendications sandinistes (jusqu’à aboutir à la mort de 20 000 nicaraguayens). L’éthique de conviction qui l’anime et le pousse à agir à l’étranger se confronte nécessairement à la réalité de la guerre. Un choc que n’importe quel médecin humanitaire doit être prêt à subir.

Le témoignage passionnant qu’il a donné sur son engagement au sein de Médecin sans frontières fait écho aujourd’hui avec la crise humanitaire yéménite. Aujourd’hui encore, ce que les Nations Unies s’accordent à décrire comme “pire crise humanitaire au monde” fait parfois plus de mort que la guerre civile elle-même. Les enfants morts de faim commencent à se compter par milliers, et René Frydman ne peut rien faire lorsqu’il s’agit de soigner un mal politique. Même après la résolution de la guerre civile qui balkanise le Yémen entre les houthistes et le gouvernement yéménite, on ne peut pour le médecin que laisser les gens de ce pays construire une force médical dans leur propre pays, améliorer leur équipement de faible qualité et renforcer leurs permanences. Son dernier engagement a eu lieu au Tchad, à ce moment en pleine instabilité, avec un mouvement continue de sage-femme pour des formations à l’accouchements. Tout ce qui peut alléger la souffrance de quelqu’un est bienvenu pour lui. En revanche, l’humanitaire ne soigne pas le politique, qu’il vienne du médecin le plus honnête ou du citoyen le plus lambda.

Mais René Frydman, ce n’est pas seulement un engagement pour l’humanitaire à travers le monde.

C’est aussi et surtout un engagement pour le droit des femmes, la gynécologie et le métier d’obstétricien. La racine de son engagement? Un mélange de circonstances et de goûts personnels.

Au départ, rien ne l’attirait dans l’obstétrique [NDLR: partie de la médecine relative à la grossesse et à l’accouchement]. L’avortement est dans la première moitié des années 1970 un problème aigu: en tant que jeune médecin, il peut encore se rappeler des images de femmes arrivant en état de septicémie à cause d’un avortement clandestin qui a mal tourné. À ce problème s’ajoute celui de la libération sexuelle post-1968: on ne le répétera peut-être jamais assez, mais baiser sans protection est toujours risqué donc n’oubliez pas vos capotes s’il-vous-plaît. A chaque garde, une femme pouvait faire une inflammation des trompes aboutissant à des maladies très graves. L’aggravation de la santé des femmes à cette période crée chez lui une attraction: après avoir compris qu’il n’était pas fait pour l’orthopédie (“le dur”), il se consacre sur la traumatologie (“le mou”). Il tombe un jour dans une maternité parisienne aux pratiques moyenâgeuses, dans lequel deux jumeaux, nés d’une césarienne pouvaient être posé sur un coin de bureau juste après leur naissance en attendant que le curé vienne leur faire l’extrême-onction. Dans de tels condition de soins, pour René Frydman, il y avait clairement quelque chose à faire.

René Frydman, c’est aussi l’un des signataires du manifeste des 331 médecins. Deux ans après le manifeste des 343 en 1971, dans un écho de contestation contre la pénalisation de l’avortement et dont le symbole le plus fort reste encore aujourd’hui le procès de Bobigny. Avorter à l’époque (que ce soit directement par l’aiguille à tricoter, ou moins traumatiquement par aspiration) pouvait se faire de deux manières: soit la pratique se faisait légalement en Angleterre, soit elle se faisait clandestinement (ou secrètement chez un médecin) en France. La situation de l’avortement à l’époque était non absorbable politiquement. René Frydman l’avait compris et n’a pas hésité à se revendiquer des 331 médecins pour nourrir une réflexion politique là-dessus. Sa position n’a pas été épargnée de critiques: des médecins tenant à leur carrière, ou par conviction, n’ont pas hésité à montrer leur opposition quant à la pratique de l’avortement. Le courant médical de la génération est en effet à l’époque en quasi totale opposition. Et pourtant, il l’affirme sans broncher dans cette soirée: « À un moment donné, on doit prendre des risques pour faire bouger les choses. » Et pourtant, même en ayant contribuer à faire bouger les choses, il n’a aucun mal à comprendre les personnes opposés à cette pratique. Même avec un rôle important au sein du comité national d’éthique, il distingue clairement et sans jugement les deux modes de pensées autour de la vie. Le premier conçoit matériellement l’embryon comme un simple amas de cellules, le second conçoit le conçoit comme un être vivant doté d’une âme rattachée au corps dès la conception. René Frydman dépasse même cette opposition: pour lui, l’embryon est une potentialité de personne: un quelqu’un en devenir. René Frydman est un médecin attaché à la liberté. Pour lui, tout peut être remis en cause et tout est possible. Les mentalités ont évolué avec la loi Veil car beaucoup de services hospitaliers refusaient volontairement de le pratiquer. C’est le principe même de la clause de conscience, qui anime encore actuellement un violent débat en Italie. Pour lui, la clause de conscience doit exister. On ne peut pas forcer un médecin, surtout lorsqu’il reconnaît son incompétence, à pratiquer quelque chose

https://www.ina.fr/video/CAF88044080

Autre problème actuel sur lequel il s’exprime: celui des violences gynécologiques. La source principale dans certains pays serait un déficit d’information pour savoir comment et dans quelles conditions on pratique l’accouchement. Dans un tel moment de déséquilibre, aussi physique que psychologique, le médecin se doit d’annoncer tous les gestes qu’il effectuera. Réciproquement, René Frydman responsabilise aussi la femme et sa participation à l’information qui lui est nécessaire. Des cours sont effectivement dispensés avec des séances de préparations dans lesquelles des sages-femmes sont à disposition… et peu de femmes y participent. Un effort de part et d’autre est à faire pour avoir ce qui est souhaité sans prendre de risque.

Il est clair que pour lui, le discours du médecin est de faire passer une technique qui fonctionne bien avant de donner des solutions politiques. La PMA encore aujourd’hui n’est pas scientifiquement acquise: il existe toujours un nombre non négligeable d’infertilité, et la question qui doit se poser pour lui est celle du développement de la recherche pour capter la situation. Au problème du développement scientifique de la PMA, il suggère un Plan Fertilité à l’instar du Plan Pauveté de Macron: un travail médical et scientifique doit réunir tous les participants (y compris les associations de patients) pour essayer de développer son remboursement et les recherches autour de cette pratique. S’ajoute aussi à cela la question sociétale: doit-on étendre la PMA au couple homosexuels, même si c’est délétère pour un être humain – notamment l’enfant – ? Trancher par un oui ou un non n’est pas aussi simple, mais le développement de la PMA mérite réflexion et accompagnement.

En revanche, sa position à vis de la GPA est claire et nette. La gestation pour autrui, défendue aujourd’hui en France par des think-tanks comme Génération Libre, est une commercialisation du corps de la femme et un problème de commerce prédominant. Il ne peut pas imaginer une GPA éthique malgré les rêves de chacun. La pratique de la GPA ne serait qu’une façon d’exploiter économiquement les femmes pauvres d’Asie qui accepteraient de porter un enfant contre une faible somme monétaire. Pire, pour lui, la GPA ne serait qu’une forme d’aliénation moderne qui ouvrirait la porte à la vente d’organe, à la marchandisation du corps humain et à l’extension d’un libéralisme appliquant la loi de l’offre et de la demande à chaque parcelles du corps humain: membre, organe, tissus, cellule. Il étaye son discours: « la libre disposition du corps se confronte à une non-patrimonialité du corps. » La question la plus importante pour lui n’est pas la liberté de X ou Y, mais la vulnérabilité de quelqu’un par rapport à cette liberté. Quel plaisir pour une femme de se séparer d’un enfant qu’elle vient de mettre au monde? Dans un contexte de pleine réflexion sur les liens mère-enfant in utero, quelle plaisir pour une femme à se couper de son propre enfant? Si une femme souhaite porter un enfant, René Frydman s’abstient de toute remarque. Quand il s’agit de location, cela s’apparente en définitive pour lui à de la prostitution. L’expérience qu’il a vécu et partagé dans cette soirée est une lumière pour un débat aussi contemporain… et aussi clivant. Que penser encore aujourd’hui entre ceux attachés à la loi morale (Kant) et la dignité humaine, et ceux attachés à une libre propriété de son corps sur le fondement d’une liberté elle-même naturelle? Un débat philosophique qui continue de faire parler de lui dans les cafés, entre les étudiants, les parlementaires ou encore les enseignants.

En somme, l’engagement de ce médecin reste sans conteste ce qui a le plus changé sa vision de la médecine. C’est ainsi qu’il a compris pourquoi l’enjeu dans lequel il s’est engagé est réellement important: 500 000 femmes meurent par an dans le monde lors de conception (grossesse, fausse couche, césarienne…); au Brésil encore, près de 60% des mises au monde se font par césarienne. L’engagement de cet humanitaire lui a ouvert les yeux et lui a permis de rediscuter l’essentiel de ce que l’on veut faire, et à qui on veut s’adresser.

Hamza Achouri

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